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Il y a un aspect de la lettre post-synodale
qui nous dérange peut-être en tant que jésuites. En effet, le
document fourmille d'expressions telles que signe, témoin, témoignage
et visibilité. On y trouve aussi en abondance des verbes comme
exprimer, rendre visible, rendre reconnaissable, manifester. Jean-Paul
Il pousse la vie consacrée à proclamer avec éloquence sa splendeur
et sa beauté car elle est le "miroir de la beauté divine" dans
un monde défiguré et laid, mais cependant hypersensible au langage
des signes et des symboles, des images que diffusent les tout-puissants
mass-media.
Ainsi, notre vie consacrée serait plutôt
de l'ordre du signe car par leur nature eschatologique, les voeux
signifient que la terre n'est pas le dernier mot; plutôt de l'ordre
du témoignage existentiel, car en contestant le présent et en
attestant 1' "eschaton" ils sont une preuve vivante et visible
qui manifeste que Dieu est le seul Dieu.
En écoutant les délibérations de cette
congrégation des procureurs et en lisant les rapports, ne doit-on
pas honnêtement aboutir à la conclusion que cet appel à devenir
pour le monde "le miroir de la beauté divine" semble, au premier
abord, assez utopique et que de toute manière il semble dépasser
nos capacités et peut-être nos goûts. Un peu partout dans le monde,
les gens ne saisissent nullement le message de notre vie consacrée
et passent à côté de ces signes de la sainteté chrétienne en acte
sans les voir, sans les apercevoir ou sans les saisir correctement.
Nous luttons tous pour exprimer le signe de la pauvreté, même
dans les communautés les plus pauvres. Nous savons combien le
"spirituel" peut être ambigu, et il s'en faut beaucoup que l'obéissance
chrétienne brille comme un signe de maturité spirituelle et humaine.
Les communautés qui témoignent de la communion dans l'Esprit ne
sont pas légion et la chasteté dans toute sa radicalité demeure
pour beaucoup de gens suspecte.
Sans soulever explicitement ces interrogations,
Jean-Paul Il choisit sans équivoque la lumière. "On n'allume pas
une lampe pour la mettre sous le boisseau; au contraire, on la
place sur un chandelier d'où elle éclaire tous ceux qui sont dans
la maison". Ce choix fait dans la foi est conscient que "la lumière
luit dans les ténèbres et que, malgré tout, les ténèbres ne l'ont
point comprise".
Ce choix semble écarter toute spiritualité
d'enfouissement - celle du sel qui disparaît et se perd complètement
dans la terre dont il assure quand même la fécondité. Est-ce un
désaveu à l'égard d'un apostolat qui utilise des médiations aussi
pesantes que certaines institutions ou des engagements sociaux;
des mouvements ou des projets culturels qui ne laissent pas transparaître
la motivation chrétienne qui justififierait leur existence ? Est-ce
un refus d'un apostolat qui ne veut pas dire son nom ? C'est une
problématique que nous connaisssons bien et qui travaille les
jeunes générations. Guidés par saint Ignace qui, selon Nadal,
nous veut contemplatifs aussi en pleine action, essayons de donner
une explication à ce problème.
D'abord, tout en demandant une visibilité,
une transparence de notre raisoh d'être compagnons de Jésus, -
sans réserves et sans ambiguïté - l'exhortation post-synodale
n'incite nulle part à des campagnes publicitaires, à des manifestations
en vue d'une efficacité pratique. Elle se refuse explicitement
à mesurer la qualité de notre vie consacrée en fonction de ce
qui, humainement parlant, est utilitaire et producteur. Au contraire,
elle insiste sur la surabondance de gratuité et de don généreux
de soi dont témoignera une vie consacrée qui porte aujourd'hui
le don du Christ à un monde que séduisent l'accomplissement humain
egocentrique, le luxe et la vie confortable, un monde qui applaudit
au prestige, au pouvoir et à l'autosuffisance (CG.34, n.539).
Dans les Constitutions, saint Ignace
revient plusieurs fois sur l'importance du témoignage de la gratuité.
Il n'y cite pas beaucoup l'évangile, mais il revient sur la parole
"donnez gratuitement ce que vous avez reçu gratuitement". Des
impératifs d'ordre économique nous ont fait renoncer à plusieurs
formes de gratuité financière, mais avec la liberté que les voeux
nous assurent le don de soi volontaire et énergique, à l'intérieur
ou en dehors d'une institution, est un témoignage du Seigneur
qui parle. Le Bon Samaritain n'avait pas à se soucier de son identité:
la gratuité chrétienne de ses gestes était un témoignage lumineux.
D'autre part, en tant que compagnons
de Jésus, nous ne sommes pas appelés à ces ruptures tranchantes
avec la culture ambiante. Notre vocation n'est pas monastique
mais apostolique. En aimant comme le Seigneur ceux qui sont au
coeur du monde, la vie consacrée apostolique emprunte le détour
de la quotidienneté de la vie humaine, avec ses fragilités et
ses pesanteurs, afin qu'en pleine condition humaine "les merveilles
de Dieu se manifestent".
Il est vrai que l'exhortation post-synodale
se situe aux antipodes d'une spiritualité d'insertion totale ou
d'enfouissement radical; mais elle ne préconise pas pour autant
une spiritualité désincarnée ou, il faut bien le dire, désinstitutionnalisée.
Elle veut que la vie consacrée se plonge pleinement dans la réalité
de notre temps mais sans y être submergée d'une manière telle
qu'il ne reste rien d'une lumière dans les ténèbres. Le service
de la mission du Christ ne s'exprimera pas toujours dans un témoignage
choc mais il peut exiger et exige aussi la foi et la patience
indispensables pour assumer la culture humaine jusque dans sa
complexité administrative et institutionnelle pour y annoncer
du dedans la Bonne Nouvelle.
Ce courage de ne pas délaisser les médiations
lourdes et pesantes est même une caractéristique de la Compagnie.
En prenant en charge par fidélité à la mission du Christ les missions
éducatives, saint Ignace bouleversait son rêve d'une Compagnie
de pèlerins en marche, parce que cette tâche, nullement prévue
au début, se présentait comme un appel àune offrande de plus grande
valeur.
Comme n'importe quelle autre oeuvre,
une institution peut devenir un contre-témoignage. Dans toute
activité apostolique, il faut vérifier dans quelle mesure le Seigneur
y est servi. Mais il serait tout à fait contre notre manière de
procéder d'écarter d'emblée les institutions parce que leur fruit
n'est pas immédiat et leur visibilité pas éclairante. Il peut
être dans la ligne de notre universalité qu'une province comme
corps apostolique témoigne d'un sain équilibre du sel et de la
lumière que souhaite le service de la mission du Christ.
Sur ce point difficile mais de grande
importance pour l'avenir, plusieurs provinces ont encore des choix
difficiles à opérer et ne peuvent pas se contenter de gérer et
de maintenir ce qui existe, comme plusieurs de vos rapports l'ont
noté.
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