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Au terme de quinze ans d'études et de travaux universitaires au
Tchad pour "instrumentaliser l'arabe véhiculaire", le Père Général
m'a demandé d'aller en Turquie. Il est étonnant ce voeux d'obéissance
("... etiam apud Turcos")! Je me sens maintenant beaucoup plus léger.
Ma venue dans ce pays n'est liée ni à une compétence ni à un savoir
particulier; le seul motif pour lequel j'ai accepté de partir est
celui de la confiance aux Compagnons qui ont "senti" avant moi l'importance
d'une présence jésuite ici.
A Ankara, j'ai été accueilli par les Pères Assomptionnistes
qui travaillent ici depuis plus de 40 ans et qui ne seront pas remplacés.
Ils ont jusque-là assuré dans les différentes langues la célébration
de l'Eucharistie avec communautés anglophones, francophones, italophones
et turcophones qui se réunissent dans les églises des ambassades
pour prier.
Les dimanches sont ainsi bien occupés. Pour l'instant,
je passe la plus grosse partie de mon temps de travail à apprendre
la difficile langue turque, et me retrouve à 55 ans assis sur les
bancs de l'université à faire des dictées, des exercices de grammaire,
ou des rédactions comme un enfant. Il m'arrive d'en avoir des cauchemars
la nuit...
En ouvrant les yeux et les oreilles, en découvrant
cette nouvelle société meurtrie par les tremblements de terre, où
tant de millions de jeunes regardent l'Europe, je me pose tout un
tas de questions. Est-il possible d'accompagner ces jeunes qui cherchent
non seulement du travail, mais encore une Parole nouvelle et neuve
? Ils vivent à la frontière de deux mondes culturels bien différents,
comment le regard qu'ils portent sur l'Eglise pourra-t-il changer
? Comment redonner fraîcheur et vie à cette parole enfouie
au coeur de chacun mais couverte par les puissants hauts parleurs
appelant à la prière ? Où trouveront-ils cet espace de liberté où
les coeurs peuvent parler en vérité et se préparer à construire
un monde de frères ?
Un Jésuite belge vient d'arriver; il a longtemps
vécu au contact des ouvriers turcs de son pays. A nous deux maintenant
de préparer le terrain pour de futurs compagnons... dans la patience
de Dieu. Je redis souvent ces versets du psaume 142 : "Fais que
j'entende au matin ton amour car je compte sur Toi; montre-moi le
chemin que je dois prendre, vers Toi, j'élève mon âme!"
Ici, tout est encore à discerner, à inventer et
à prier. |