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Patrice Jullien de Pommerol (Turquie)

A 55 ans sur les bancs de l'université

Arrivé en octobre 1999 en Turquie, sans qu'il n'y ait encore ici de communauté jésuite, j'ai souvent l'impression de me trouver dans la situation de ceux qui ont répondu à l'appel d'un ami et qui ne savent pas encore exactement le genre de travail qui les attend, le temps qu'ils devront rester, et les personnes qui les aideront dans leur tâche... Il y a une vingtaine d'années j'étais accueilli dans la Province du Proche Orient pour apprendre l'arabe avant d'aller en Afrique, et me voilà de retour dans cette Province, dans un pays non arabophone, et sans autre mission que de vivre et de "sentir" ! "L'Esprit souffle où il veut, tu ne sais ni d'où il vient, ni où il va." Il me faut donc ici découvrir l'action de cet Esprit, et sentir comment Dieu cherche à travailler avec les hommes pour sa joie et pour la nôtre. Heureusement mes éducateurs dans la Compagnie ont su me faire goûter la saveur du "bon pain" de l'Evangile. Il entretient en moi l'Espérance et me permet de me laisser accueillir par ceux qui vivent dans un monde où l'on proclame plus la grandeur de Dieu que son amour pour l'Homme, et où Jésus Christ est méconnu.

 


Au terme de quinze ans d'études et de travaux universitaires au Tchad pour "instrumentaliser l'arabe véhiculaire", le Père Général m'a demandé d'aller en Turquie. Il est étonnant ce voeux d'obéissance ("... etiam apud Turcos")! Je me sens maintenant beaucoup plus léger. Ma venue dans ce pays n'est liée ni à une compétence ni à un savoir particulier; le seul motif pour lequel j'ai accepté de partir est celui de la confiance aux Compagnons qui ont "senti" avant moi l'importance d'une présence jésuite ici.

A Ankara, j'ai été accueilli par les Pères Assomptionnistes qui travaillent ici depuis plus de 40 ans et qui ne seront pas remplacés. Ils ont jusque-là assuré dans les différentes langues la célébration de l'Eucharistie avec communautés anglophones, francophones, italophones et turcophones qui se réunissent dans les églises des ambassades pour prier.

Les dimanches sont ainsi bien occupés. Pour l'instant, je passe la plus grosse partie de mon temps de travail à apprendre la difficile langue turque, et me retrouve à 55 ans assis sur les bancs de l'université à faire des dictées, des exercices de grammaire, ou des rédactions comme un enfant. Il m'arrive d'en avoir des cauchemars la nuit...

En ouvrant les yeux et les oreilles, en découvrant cette nouvelle société meurtrie par les tremblements de terre, où tant de millions de jeunes regardent l'Europe, je me pose tout un tas de questions. Est-il possible d'accompagner ces jeunes qui cherchent non seulement du travail, mais encore une Parole nouvelle et neuve ? Ils vivent à la frontière de deux mondes culturels bien différents, comment le regard qu'ils portent sur l'Eglise pourra-t-il changer ? Comment redonner fraîcheur et vie à cette parole enfouie au coeur de chacun mais couverte par les puissants hauts parleurs appelant à la prière ? Où trouveront-ils cet espace de liberté où les coeurs peuvent parler en vérité et se préparer à construire un monde de frères ?

Un Jésuite belge vient d'arriver; il a longtemps vécu au contact des ouvriers turcs de son pays. A nous deux maintenant de préparer le terrain pour de futurs compagnons... dans la patience de Dieu. Je redis souvent ces versets du psaume 142 : "Fais que j'entende au matin ton amour car je compte sur Toi; montre-moi le chemin que je dois prendre, vers Toi, j'élève mon âme!"

Ici, tout est encore à discerner, à inventer et à prier.