Un
jésuite
centenaire
début 2006
*
Le Père
Emile Planckaert
qui a été rappelé par le Seigneur le 23 août 2006
Pierre Brunetti – Père
Planckaert, quand êtes vous né ?
Le 23 janvier 1906 à Roubaix. Une chose importante à dire
: à l'état civil comme à l'acte de baptême,
on a marqué l'orthographe que j'ai dans la Compagnie, mais ma
famille écrit mon nom "quart" si bien que dans certains
textes, comme celui de ma communion solennelle, l'orthographe est différente,
mais dans ma famille on n'aurait pas compris que ce ne soit pas cette
orthographe là. Notre nom est d'origine flamande …
PB. Quelle est un peu votre
famille ?
On sait des choses quand commencent les actes de baptême ; cela
remonte à François I°. On a un Planckaert qui est
conseiller à Tournai. Mon grand père est né à
Tournai, ma grand mère avait un nom hollandais, mes deux autres
grands parents ont des noms français, "courrier" et
"ferraille" Mon grand père avait une usine de métiers
à tisser..
PB.Votre enfance, votre jeunesse
?
J'ai fait toutes mes études dans l'enseignement libre. Ma famille
est venue à Paris en 1913 et, en 1914, au mois d'août,
pour les vacances on est retourné dans ma famille du Nord où
j'ai été bloqué par l'invasion allemande. Dès
le mois d'août j'étais dans la famille d'un de mes oncles
qui avait une grande maison près du champ de bataille de Bouvines
, on a vu arriver les allemands ; on a du héberger à la
maison le général qui a commandé le bombardement
de Lille. On a même eu un conseil de guerre dans la maison parce
qu'on avait trouvé un uniforme allemand dans une des meules de
ses propriétés. Ils ont pris un fermier qui n'y était
pour rien. Il y a quand même un jugement qui a été
rendu et il a été déporté en Allemagne avec
son fils et la ferme a été incendié le soir ; j'ai
vu cela de mes yeux, vu…
Lille n'était pas encore pris.
Moi j'étais déjà sous l'occupation allemande, alors
que ma mère était resté à Roubaix qui n'était
pas encore occupé par les allemands Quand je suis rentré
à Roubaix par la campagne, mon père était mobilisé
et il a supporté le bombardement des forts de Maubeuge. Il a
vu des soldats écrasés sous les bombes allemandes qui
avaient eu raison d'abord de la Belgique. Il a rassemblé quelques
soldats dispersés après le bombardement, car il était
sergent. Voilà qu'un officier allemand se présente :"je
vous constitue prisonnier". Mais tout de suite mon père
s'est évadé en se cachant dans une maison en construction
; l'allemand pour ne pas laisser échapper le gros morceau, l'a
laissé partir et mon père a trouvé un déguisement.
Il est arrivé chez nous habillé en paysan. Là,
il s'est tout de suite présenté à l'hôpital
militaire de Lille qui était encore aux mains des français
; on lui a dit d'aller à Dunkerque. Mon père très
patriote a voulu remonter au front et à ce moment là toute
la famille était en pays occupé. C'était comme
une manière de montrer qu'il voulait nous libérer. Il
s'est fait tuer dans les tranchées de Champagne, en 1915, en
remplaçant le lieutenant qui s'était fait porter malade…
Il a eu bien sûr la médaille militaire. Il a été
enterré dans le cimetière de Chalons
PB. Vous aviez des frères
et sœurs ?
Ma mère a eu trois enfants. Pour moi ça s'est passé
normalement, mais pour mon frère cadet, il n'a vécu que
six heures parce que ma mère a été victime d'une
explosion de gaz, alors qu'elle attendait le bébé depuis
six mois. On ne l'a pas sauvé à cette époque là.
Ensuite j'ai eu un frère, Maurice, qui a construit le palais
du Commerce à Lille et qui était architecte.
PB. Si j'ai bien compris votre
père est décédé pendant la guerre…
Oui, je suis donc orphelin de guerre et pupille de la nation. On était
donc en pays occupé pendant près de quatre ans ; au mois
de janvier 1918, on a réussi par l'ambassade d'Espagne à
être rapatrié en France puisque nous avions notre appartement
dans la banlieue à Saint Ouen sur Seine. Il a fallu remettre
la maison en état. J'étais hébergé chez
un de mes oncles place Clichy. Tout proche il y avait le collège
(jésuite) de la rue de Madrid. C'était si on peut dire
un des derniers fleurons de la loi Falloux ; on avait encore la messe
tous les jours parce que la loi Falloux avait prévu des collèges
mais qui au fond étaient des petits séminaires, si bien
que tous nos collèges avaient la messe tous les jours. Cela a
donné des quantités de vocation à la Compagnie
mais ça donnait aussi des gens qui disaient : j'ai eu tant de
messes au collège que maintenant je n'y vais plus... ça
existe aussi. Alors il fallait trouver un juste milieu, peut-être
une messe par semaine, mais il fallait aussi un bon prédicateur,
parce que c'était remarquable, des gens comme le Père
Mollat
PB. Le Père Félix
Mollat a été aussi rue de Madrid ?
Non, mais de Franklin , où recteur, il venait parfois. Pendant
mon noviciat, c'était le Père Mollat qui était
provincial, un remarquable provincial ; pour moi c'est le plus grand
supérieur que j'ai connu dans la Compagnie, avec des problèmes
très compliqués, l'Action Française et aussi, je
ne sais pas si on en parle beaucoup, l'assassinat du Frère Paredes…
J'ai connu ici le Fr. Paredes qui était coadjuteur rue de Grenelle
et qui avait son petit bureau rue de Varenne (à l'angle de la
rue de Varennes et du boulevard Raspail ) comme une loge de concierge
et là un quémandeur est venu le voir et l'a assassiné
sans doute parce qu'il voulait lui extorquer de l'argent. C'est une
histoire qui a duré très longtemps, mais ce n'est pas
à moi d'en parler. Dans les grandes affaires de la Compagnie,
il y a l'affaire Paredes…
Rue de Madrid , J'y ai été élève de 1918
à 1924.
PB. L'année de ma naissance
! Vous êtes donc à la rue de Madrid jusqu'à votre
entrée dans la Compagnie
Oui, sauf une année passée dans un autre collège,
parce que j'ai redoublé ma troisième ; l'année
1918 avait été perturbée et il valait mieux ne
pas recommencer avec le même professeur qui n'était pas
très bon du reste !
PB. Vous retournez rue de Madrid
où vous avez vos premiers contacts avec la Compagnie
Oui, mon frère était ancien élève de Boulogne
sur Mer, le collège qui a été incendié en
une seule nuit alors que toutes les conduites d'eau étaient gelées…
Ma mère aussi avait remarqué que la première fois
que j'avais servi la messe à la paroisse, c'était pour
la fête de saint Ignace. Elle communiait tous les jours. On avait
aussi une grande dévotion à saint François-Xavier.
Mon cadet, on l'a appelé François Xavier, celui qui n'a
vécu que six heures ; mais on avait eu le temps quand même
qu'une de mes tantes le baptise… En 1924, après une retraite
avec le Père Corbillé qui était l'aumônier
général de la jeunesse catholique, remarquable, une retraite
à Clamart, je suis entré dans la
Compagnie de Jésus. J'étais allé voir le Père
Cisterne quelques mois avant mon entrée pour savoir si c'était
possible…
PB. C'était le Provincial
?
Non, c'était le Maître des Novices. Je suis rentré
à Beaumont sur Oise
PB. Vous étiez combien
de novices à Beaumont ?
Nous étions seize avec un Frère Coadjuteur ; un seul est
sorti pendant le noviciat. C'était le Père Devillers qui
était devenu Père Maître. Il mourra en 1946 au moment
où bien des choses étaient à refaire , mais il
n'y a eu aucune notice sur lui, même pas dans les Lettres de Jersey,
alors que c'est un Père remarquable. Le Père Quelennec
regrettait que rien n'ait paru sur le P.Devillers qui a été
Provincial et un très bon Provincial ; on l'appelait "le
vieux chef" dans la Province… Je l'estimais beaucoup. C'était
un homme plein de bon sens et de bon sens surnaturel ; vraiment je résume...
PB. Grâce à vous
on aura un petit souvenir du Père Devillers…
Je fais le déménagement de Beaumont pour aller à
Laval. J'y fais mes premiers vœux en 1926 au début du juvénat
après une retraite remarquable aussi du Père de La Chapelle
que j'avais déjà eu comme recteur rue de Madrid avec le
Père de Vauplane.
Après le juvénat, il
y a Jersey. Nous avons eu la cinquantaine du scolasticat. J'y ai rencontré
le Père Marcy, heureusement parce que j'ai eu un gros coup de
fatigue à Jersey et c'est lui qui m'a dépanné,
avec le Père Tenneson A cette époque là, il y a
eu aussi deux scolastiques qui sont morts dans les rochers. Et puis
finalement on a quitté Jersey
PB. Vous partez peut-être
alors en régence ?
Il y a eu le service militaire d'abord ; c'est ce qui m'a remis d'aplomb
au sujet de la santé physique. Je l'ai fait dans la ville où
est né notre vice provincial actuel (Henri Aubert) à Bar
Le Duc au 94° régiment d'infanterie et ensuite au peloton
des EOR à Metz. En rentrant de Metz dans un escalier dont les
marches étaient glissantes avec tout mon bardas - j'avais 51kg
sur le dos - j'ai glissé, je me suis tordu le pied, fort heureusement
pour moi, car cela m'a évité d'être caporal parce
que je ne pouvais plus marcher . Je ne tenais pas du tout à être
caporal, les petits grades sont les plus ingrats.(rires)
Delà je vais en régence,
à Vannes avec la 4° division ; j'ai remercié le P.
Provincial de m'avoir mis dans un collège qu'il aimait beaucoup.
Au bout de deux ans, on m'a envoyé en théologie avec le
P.Chamussy, le P.Varillon, le P.Ganne, le P.Fontoynont, hommes remarquables
et tous ceux-là on en parle par ailleurs… Là, en
théologie, à nouveau un coup de fatigue ; alors j'ai repiqué
de la régence à Evreux deux mois et une année entière.
J'avais le pavillon qui a été bombardé plus tard.
Il y avait le P. Dillard, remarquable aussi. Après comme j'étais
encore fatigué j'ai demandé au P Provincial de repiquer
encore une année de régence à Vannes, cette fois
ci avec la 3° division. J'ai eu le P.Bouler comme élève
; avant à Evreux j'avais eu le P.Marlé comme élève.
Tous les deux sont morts récemment dans la Compagnie, alors que
moi je suis encore là !
PB. C'est comme cela la vie…
Alors finalement vous retournez à Fourvière ?
J'ai été ordonné prêtre ; deux de mes coordonnés
avaient passé la nuit sur la paille, mobilisés. Ils sont
revenus pour être ordonnés. (24 août 1939) Moi j'ai
été mobilisé dès le 2 septembre ; c'est
le jour où j'aurais dire ma première messe en famille
et j'ai été envoyé au front. Là le dimanche,
je parlais à des centaines de soldats. De Meurthe et Moselle
on nous a envoyés devant la ligne Maginot où nous creusions
des tranchées antichars. Il y a eu un moment tragique au moment
de la drôle de guerre On a eu un tué et deux grands blessé,
les allemands nous avaient envoyé 17 obus de 77. C'est là
que j'ai fait le premier enterrement de ma vie… J'en avais dit
un mot dans le courrier des mobilisés. Cela a été
remarqué par la censure qui a dit qu'il ne fallait pas dire ces
choses là en ce moment.
PB. A l'armée vous étiez
mobilisé comme simple soldat ?
J'avais tenu à rester simple soldat, parce que ma vocation avait
été motivé par la banlieue de Paris. Dans cette
banlieue il y avait un foyer sur deux cents qui pratiquaient ; en Indochine
c'était peut-être mieux… Moi j'ai eu la vocation
pour cette banlieue nord ; j'en avais parlé avec le P Corbillé
lors de ma retraite à Clamart… Un moment j'avais pensé
à la Chine, mais cela n'a pas marché. Plus tard j'ai pensé
au Cameroun quand on a demandé des volontaires et cela n'a pas
marché non plus ; ensuite j'ai proposé d'aller en Amérique
du Sud et on n'a pas voulu non plus …Chaque fois j'ai joué
à qui perd gagne… On m'a envoyé rue Haxo…
PB. Finissons d'abord la guerre
…
Au mois de juin quand Paris était pris, on nous a fait replier
sur les Vosges. On est arrivé dans un village après Nancy
alors que les allemands venaient de franchir la ligne Maginot et fonçaient
sur nous. Mais on nous a donné l'ordre de ne pas tirer parce
qu'il y avait des paysans qui faisaient la moisson…! Bien sûr
que là on a été fait prisonniers. On nous a repliés
sur Baccarat, douze mille hommes dans une pauvre caserne, aussi serrés
que dans un wagon de métro à six heures du soir . La soupe
n'arrivait pas alors que nous venions de faire trente kilomètres.
Là on a beaucoup souffert de la faim parce que les ponts sur
la Moselle et la Meurthe avaient sauté . Un beau jour les allemands
ont mis les prêtres à part; nous avons été
tout un groupe déporté dans le Stalag 3B après
Berlin.
Là en Allemagne, un beau jour,
on a demandé quels étaient ceux qui étaient infirmiers.
Moi je n'étais pas infirmier mais quand même brancardier.
Par un coup de veine formidable, le major-médecin; de mon régiment
était dans le barraquement des officiers. Je vais le chercher,
mais il était à la messe. Je lui demande s'il pourrait
me signer un papier parce que brancardier cela ne suffirait pas. Il
a accepté; je porte le papier au bureau allemand et ils me disent
: très bien. Mais ils ont contrôlé les papiers.
On lit à ce moment là, un rapport du Maréchal Pétain
qui dit : en ce moment il y a des gens qui sautent sur des mines laissées
sur le front. Ceux qui connaissent des emplacements de mines qu'il se
fassent connaître. Je me suis fait inscrire. On a été
une quarantaine sur les milliers de soldats qui étaient là.
Pas de nouvelles après cela.
Un beau jour on nous appelle les quarante et pendant le voyage, je m'aperçois
que le soleil se couchait à l'ouest bien sûr, mais que
nous on marchait vers l'est. J'ai dit aux camarades : on nous emmène
vers la Russie et de fait nous sommes arrivés dans un kommando
en Pologne à rectifier les berges d'un affluent de l'Oder. Au
bout d'un mois, un soldat, baïonnette au canon, vient me chercher
en disant "frankreich" J'en savais assez pour comprendre et
tous les autres me regardaient avec envie… On m'emmène
de nouveau au camp pour vérifier encore un fois mes papiers et
ils m'ont laissé sur la liste de confiance. On a été
contrôlé un par un à Constance au moment de passer
en Suisse, par un lieutenant colonel de l'armée allemande. Le
8 février 1941, j'étais enfin rapatrié à
Lyon.
A Fourvière, il y a le P.Pautrel,
remarquable, le P de Lubac alors un peu mis de côté, le
P. Fontoynont, etc… A la fin de ces années de théologie,
je fais une retraite de dix jours avec le P Varillon au Châtelard
. Je m'attendais à aller au Troisième an quand le P Provincial,
le P. Datin, me fait savoir que d'accord avec le P. Assistant, j'irais
faire mon troisième an aux Otages (rue Haxo à Paris).
C'était un peu spécial ; comme je m'étais cassé
la tête en philo et en théologie, ils avaient pitié
de moi… Je trouvais le P.Diffiné. C'était l'occupation,
mais ayant connu la captivité et comme le journal du Stalag IIB
faisait l'éloge de Pétain, je me suis dit : non, je ne
peux pas marcher. Mais le P.Diffiné était complètement
pour Pétain... Je lui dis : "Mais mon Père , si de
Gaulle n'existait pas il faudrait l'inventer".
Pendant que j'étais aux Otages
(ministère habituel du quartier : catéchisme, premières
communions etc…), vers le moi de juin, il y a eu la rafle des
juifs au Vel d'Hiv. A la caserne des Tourelles qui étaient à
côté de chez nous, à côté de la piscine,
furent amenés plusieurs centaines de juifs. Devant ce scandale
de familles séparées et entassées là - on
ne savait pas ce qui allait leur arriver - moi j'ai protesté
. J'ai été à un centre plus ou moins administratif
installé par les allemands pour eux. J'ai protesté mais
devant moi ils ont fait motus et bouche cousue. Quelques jours plus
tard, tout le bureau a été emmené en déportation…
Sans le savoir, je vais entrer dans
des affaires de la résistance : il y avait une très bonne
chrétienne à la Mairie qui, résistante, faisait
partie d'une organisation clandestine. Elle était chargée
des cartes d'alimentation et elle fournissait des cartes de ravitaillement
à tous ceux qui voulaient échapper au service du travail
en Allemagne ; il y en eut plus de trois cent. Elle leur demandait une
seule chose : au moment de la libération, rendez-vous au métro
Gambetta. Elle m'a dit alors que pas un n'a manqué… Evidemment
j'étais au courant de tout cela.
PB. Et le Père Diffiné
? vous ne lui dites rien ?
Si. Le Père Diffiné faisait des tas d'œuvres sociales,
la soupe populaire, le foyer des vieux… Il a sauvé du monde
et certainement des juifs, même en marchant avec Pétain,
parce que c'était trop clair d'accepter tout cela… Moi
j'allais dire la messe toutes les semaines à la caserne…
PB. C'était des juifs
qui étaient là ?
J' y suis venu avant l'arivée des juifs, parce que on en avait
fait un dépôt pour des gens arrêtés par la
Préfecture de Police. L'évêché de Paris m'avait
demandé de m'en occuper. Je suis allé à la Préfecture
de Police demander l'autorisation d'aller y dire la messe et de voir
les gens… Ils m'ont dit : "oh ! ce ne sont pas des gens intéressants
!" Puis il y a eu le surplus de la Santé et de la Roquette.
et donc aussi l'administration pénitentiaire. J'ai dit de nombreuses
messes; il y a eu des baptêmes d'adulte. J'ai essayé d'aller
à Drancy pendant l'occupation, mais là il n'y a rien eu
à faire… Il y a eu, après la libération,
des gens sont venus me demander d'aller dire la messe sur les barricades…
c'était le contraire de 1871 !
PB. Vous avez sauté
un événement : votre profession religieuse ..
J'ai fait mes grands vœux en 1943 à la Chapelle de Montmartre...
Mais il y a eu plus de monde au réfectoire qu'à la chapelle
! Grâce aux sœurs de la rue de Maubeuge qui ont une grande
maison, nous avons eu ce jour là un très bon ravitaillement
spécialement pour la viande.
PB. Nous voici donc à
la Libération
Bien sûr tous les métro arrêtés, les barricades,
mais les surveillants arrivaient quand même à la prison
par les moyens du bord . Bien sûr j'y ai été, même
si un camion d'allemands a rigolé en me voyant avec ma valise
portative et ma soutane… Après la libération, la
prison vidée du jour au lendemain... N'ayant plus de prisonniers,
moi, pendant une journée, j'ai circulé dans Paris qui
était en pleine libération
PB. Vous restez encore aux
Otages ?
Oui, jusqu'en 1951. Je suis parti avec le P. Diffiné. J'ai vu
arriver la nouvelle équipe… Je faisais tout le service
paroissial plus les prisons, les Tourelles, jusqu'en 47. Au départ
du P. Février, je fais les colonies de vacances avec le P.Diffiné
; il y avait toutes les œuvres…
PB. A partir de 1951 ?
En 1951, je suis nommé au Mans à la Résidence.
Je donne des récollections sacerdotales dans plusieurs diocèses,
une trentaine par an, des récollections d'hommes par canton,
des carêmes, Luçon, Laval, etc…. jusqu'en 1968. dix
sept ans !
En 1968, je suis opéré
de la prostate… Le Père Petiteville que j'avais connu rue
Haxo m'avait demandé si j'accepterais de le remplacer à
l'hôpital central qui était à la prison de Fresnes.
Le P. Provincial d'Atlantique m'a fait venir rue Beudant et a accepté.
A cet hôpital, nous recevions les grands malades des 180 prisons
de France. J'y reste à nouveau 17 ans, jusqu'en 1986
PB. Quels souvenirs particuliers
de ce temps là ?
Il y avait plusieurs messes et aussi pour les femmes, malades ou enceintes…
Un dimanche j'ai eu trois baptêmes de bébés. Avec
les sœurs, on faisait de grandes cérémonies. C'était
passionnant comme ministère. J'ai eu des grands noms, Guerini
pendant plusieurs années à la messe tous les dimanches
et communiant, l'amie de Mesrine, qui a fait sa première communion
; elle faisait la lecture tous les dimanches à la messe ; elle
lisait bien…
PB. Vous n'avez pas eu à
accompagner des condamnés à mort ?
J'en ai confessé.. Entre autres, j'en ai eu un qui au moment
de l'exécution a dit devant le Procureur de la République:
je déclare devant Dieu et devant les hommes que je suis innocent…
PB. Cela vous prend à
plein temps la prison…
Bien sûr. Quand on s'en occupe il y a tout le temps des rencontres,
confessions, communions… En 1986, j'arrivais à 80 ans.
J'ai vu l'évêque de Créteil et lui ai dit ce serait
normal que je donne ma démission. Il a accepté. Après
une sorte d'année sabbatique, voilà que je me casse le
col du fémur à l'entrée de l'ascenseur. Les aléas
de l'opération ont fait que depuis je marche toujours mal…
J'ai quand même pu participer à la Marche de l'Evangile
du Cardinal Lustiger…
PB. Vous êtes resté
en relations avec beaucoup de personnes.
Oui, beaucoup, encore en ce moment, comme cette grande malade que j'ai
encore été voir ces temps-ci …
PB. Nous avons parcouru votre
vie, mais je crois que vous vouliez rajouter quelque chose à
propos de… l'arbre
Je n'ai pas eu l'initiative d'aller planter mon arbre à Jérusalem.
Ce sont ceux que j'ai connus pendant la guerre qui ont insisté.
Leur témoignage a été enregistré par un
notaire pour transmettre à Yad Vaskem à Jérusalem.
Alors ici on m'a remis la plaque des justes qui ont sauvé des
juifs… J'ai été à Jérusalem ; il y
a eu d'abord une cérémonie au mémorial où
on ranime la flamme du souvenir et puis ensuite j'ai planté mon
arbre. Mon arbre a grandi, je suis retourné six fois à
Jérusalem. Il a maintenant 9 mètres de haut. Il y a eu
aussi le P. Braun, le P Fleury de Poitiers et le Père Révol
qui ont planté leur arbre… On trouve facilement mon arbre,
car il est juste à côté du monument des six blocs
de granit qui rappellent les 6 millions de juifs qui ont péri
dans les camps de concentration...
PB. J'aurais aimé que
vous me disiez comment vous avez vécu la période du Concile.
A ce moment là je prêchais des récollections sacerdotales
; j'ai vu avec bonheur qu'on reconnaissait comme une ordination le sacre
des évêques.
Pour la pastorale, certains ont voulu aller trop vite. Dans un pays
comme celui où j'étais, il y avait beaucoup de traditionnalisme…
Puisqu'on pouvait pendant deux ans dire la messe en latin, je disais
: disons une en français et une en latin. On y arrive aujourd'hui…
avec un peu plus de doigté, on aurait pu éviter la rupture
avec les gens de Lefebvre, encore qu'il y a là encore un relent
d'Action française qui demeure et qui fait que ce n'est pas encore
arrangé… Personnellement j'ai très bien accepté
le concile, sans tomber dans les excès.
PB. Vous n'avez pas du tout
reparlé de votre famille…
Mon frère était président de la Conférence
de saint Vincent de Paul… pour tout le diocèse de Saint-Denis,
un diocèse pas facile. Il est décédé il
y a une quinzaine d'années. Il s'est tellement donné pour
aider les gens, que le maire communiste de Saint Ouen a insisté
pour qu'il fasse partie du conseil municipal. Mon frère lui a
répondu : "mais je suis catholique pratiquant, je vais à
la messe, je fais la quête pour l'école libre…".
Mais le maire a insisté. Mon frère en a parlé à
l'évêque mon ancien condisciple de la rue de Madrid, Monseigneur
Le Cordier qui lui a dit : "si, si marchez". Il a été
élu avec 80% des voix. Malheureusement il est parti d'un cancer.
Cependant quinze ans après la mairie fait fleurir sa tombe tous
les ans. Dans la famille on se demandait d'où venaient ces fleurs
PB. Vous dites : "dans
la famille"… Qu'est ce qu'il y avait d'autres dans la famille?
J'ai deux de mes cousins qui ont été missionnaires à
Madagascar, le P. Eugène Dupont Planckaert jésuite aussi.
le P. Etienne Dupont qui vient de mourir était spiritain. Il
y a aussi des neveux dont un qui a un cancer de la langue… Je
suis aussi parent par alliance avec les Puybaudet ; j'y ai fait bien
des fêtes de famille…
PB .Vos goûts personnels
Je lis beaucoup ; je suis plongé dans l'histoire et la géographie…
Je relis aussi les écrits de la captivité du P.Dillard,
la vie du Père Faure… J'ai eu aussi la Légion d'honneur
en 1973 au Secours Catholique, avec Mgr Rodhain et un rabbin…
tout cela c'est de la vaine gloire (rires).
PB. Et la vie dans la Compagnie
Sur la Compagnie pour moi aujourd'hui : lors de ma retraite je fais
très souvent le colloque des Deux Etendards. C'est par là
qu'on entre dans la moelle des Exercices. J'ai compté le nombre
de fois que saint Ignace nous fait faire ce colloque, près de
150 fois dans les trente jours ! Il y a comme un "rosaire"
des Deux Etendards. Si on ne saisit pas qu'il y a là la moelle
des Exercices pour faire qu'on arrive par la grâce de Dieu à
maîtriser notre moi égoïste, orgueilleux, etc…
on passe à côté des Exercices. C'est pas seulement
une machine apostolique, mais une machine à faire que l'on ouvre
notre âme au Seigneur pour lui laisser libre action… Evidemment
c'est trop clair qu'on est très loin d'y arriver… parce
que je suis comme les autres, j'ai tous mes défauts…
PB. Ici vous voyez passer beaucoup
de monde…
Oui bien sûr. je suis encore le confesseur de la maison…
Ils ont confiance…
PB. Pour conclure qu'est ce
que vous aimeriez dire ?
Je dirais vivement un corps glorieux pour moi… et puis pour la
Compagnie, je suis dans l'espérance…
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Propos recueillis par Pierre Brunetti avril-mai 2004