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"J'étais en prison
PB : Père Olivier Morin, aviez-vous en tête de vous faire missionnaire en Orient quand vous êtes entré dans la Compagnie de Jésus, en France, au début des années 60? OM : Je ne suis pas entré dans la compagnie pour être missionnaire en Orient, je suis entré pour servir le Seigneur là où il m'appellerait. Un peu de contexte: je n'étais pas très sûr de moi; j'étais si peu sûr de moi que j'ai voulu terminer d'abord mes études de géomètre expert avant d'entrer dans la Compagnie, si bien que j'avais 25 ans à mon arrivée au noviciat, ce qui était vieux à l'époque. J'ai fait ça parce que je me suis dit: si tu as un métier en main, tu seras meilleur juge pour pouvoir ressortir sans difficultés puisque tu pourras travailler et gagner ta croûte et repartir dans la vie. Ça, c'est un premier point. À 24 ans, je me suis présenté à un séminaire pour « vocations tardives », mais j'avais en tête d'être missionnaire en Amérique du Sud. Ma tante m'a suggéré d'aller plutôt frapper à la porte d'une congrégation missionnaire et comme je connaissais les jésuites, je suis allé voir le Supérieur à Nantes, puis le Provincial qui m'a demandé pourquoi je choisissais la Compagnie de Jésus. Je lui ai répondu que je savais surtout pourquoi je ne la choisirais pas: je voyais les jésuites comme des intellectuels, des esprits très brillants, de grands philosophes, des pédagogues et théologiens réputés. Bref exactement ce que je n'étais pas. Le Provincial s'est contenté d'approuver et de me demander combien je connaissais de jésuites correspondants à ma définition. Cinq ou six, ai-je répondu. Parfait, m'a-t-il dit, nous sommes actuellement 36 000 dans le monde (c'était en 1963): vous ferez partie des 35 995 qui sont bien ordinaires! En octobre je me suis retrouvé, un peu étonné, au noviciat. J'avais bien parlé de mon souhait pour les missions. On m'a répondu qu'une méditation sur « l'indifférence ignatienne » aiderait les choses à se mettre en place. Juste après mon ordination, j'ai été envoyé comme vicaire dans une paroisse rurale des environs de Lyon. Deux années merveilleuses. (Après plus de trente ans, les gens de cette paroisse m'aident encore dans mon travail à Bangkok.) Puis sans crier gare, j'ai reçu une lettre de mon Supérieur me demandant de quitter cet endroit et de rejoindre une petite équipe de jésuites travaillant aussi en paroisses rurales, mais dans le Limousin. Mon séjour en Limousin a duré 12 ans. Ce fut souvent austère. Tout en étant curé pour un secteur de 13 paroisses, je fus pompier et chauffeur de cars scolaires: très pratique pour passer tous les jours dans les hameaux et villages. En Limousin on parle l'occitan, je ne parlais pas l'occitan et déjà je me sentais en exil parce que j'entendais dire dans les paroisses: « Mon père, vous ne pouvez pas comprendre, vous n'êtes pas d'ici » . Bon, très bien, je suis de l'ouest de la France, avec un fichu caractère de Breton. Ça me fait rire aujourd'hui parce qu'aujourd'hui, en Thaïlande, on me dit parfois que je ne peux pas comprendre parce que je ne suis pas d'ici. Mais déjà, dans mon pays, on me disait la même chose! Bon très bien, j'aurai passé ma vie à ne rien comprendre ! tout en essayant d'être utile quand même ! Ainsi donc, je suis entré dans la Compagnie de Jésus disposé à aller là où le Seigneur voudrait de moi, à travers la volonté des supérieurs. Il y avait un endroit où je pensais savoir que le Seigneur ne m'appellerait pas, du moins où je ne voulais pas aller, c'était Paris: je ne voulais surtout pas aller à Paris ou dans une grande ville, je suis un homme de la campagne. Vivre à Bangkok, une ville de 10 ou 12 millions d'habitants, c'est vraiment pour moi la pénitence par excellence; mais là aussi je pense que le Seigneur a pas mal d'humour.
PB : Vous étiez donc un jésuite de campagne en France; comment le Seigneur vous a-t-il indiqué le chemin de la Thaïlande? OM : À la fin de mon temps en paroisse, le Père Arrupe venait de créer le Service Jésuites des Réfugiés et j'ai demandé à servir les réfugiés. Mon provincial a accepté de me laisser partir pour un an; on m'a envoyé en Malaisie et c'est là que j'ai pris contact avec les réfugiés et éventuellement avec le Québec, parce que c'est à ce moment-là que je suis entré en contact avec beaucoup de personnes du Québec, en premier lieu le bureau des Missions jésuites, pour trouver des parrainages pour les réfugiés. Au bout d'un an j'ai envoyé une lettre à mon provincial lui demandant de m'autoriser à rester là-bas. Il a répondu: « Non, vous rentrez en France, j'ai besoin de vous à Bordeaux » . Honnêtement, j'en ai pleuré. Ça a été un déchirement, mais je me suis dit que ça faisait partie de la règle du jeu, de la vie religieuse, du vœu d'obéissance en lequel je croyais. Le Provincial m'a dit, voyant mon désir de retourner travailler en Asie avec les réfugiés: « L'Esprit Saint existe, alors priez-le et si je trouve quelqu'un pour vous remplacer à Bordeaux, vous pourrez repartir. » Je suis parti pour Bordeaux et trois mois plus tard j'ai reçu une lettre du supérieur provincial me disant: « Ca va, vous pouvez repartir, j'ai quelqu'un pour vous remplacer à Bordeaux. » Et je suis venu en Thaïlande, au camp de Phanat-Nikhom. J'ai vécu l'obéissance à d'autres occasions aussi: alors que j'étais dans ce camp de réfugiés en Thaïlande, en charge de l'école de français et du centre des mineurs. Le 22 décembre, j'ai reçu une lettre du jésuite responsable du Service jésuites des réfugiés de Rome me disant: dans huit jours vous devez être à Abidjan. On a besoin de quelqu'un pour étudier la situation des réfugiés libériens à la frontière de la Côte-d'Ivoire et du Libéria. J'ai eu huit jours pour terminer le mieux possible ce que je faisais, pour passer par Rome et me rendre à Abidjan. Ce qui me paraît très important dans la Compagnie de Jésus, c'est la disponibilité qui est liée à l'obéissance, disponibilité pour aller là où le Seigneur a besoin de nous. Or, encore aujourd'hui, alors que je travaille ici avec les prisonniers, je ne sais pas où ça ira. Si le Seigneur a besoin de moi en Russie ou au Guatemala, je n'en sais rien, mais la Compagnie a une vision plus large que la mienne et peut m'indiquer les chemins du Seigneur. Donc, je crois que la seule chose que je puisse faire c'est de dire que je suis prêt à bouger. C'est vrai au sens physique, géographique, mais c'est vrai aussi au point de vue des idées, au point de vue spirituel aussi. J'espère que je ne suis pas trop sclérosé, que je suis capable de bouger et d'accepter des opinions qui ne sont pas les miennes. Je ne suis pas toujours très commode, mais je pense qu'avec l'âge – j'espère ne pas me faire illusion ! – je suis un peu plus flexible, un peu plus accueillant qu'auparavant. Avec l'âge, mais aussi grâce aux fruits de la vie religieuse, j'espère mieux accueillir les gens comme ils sont, avec leurs chagrins, avec leurs limites. Vous savez, je visite l'hôpital de la prison et je rencontre beaucoup de garçons qui meurent du SIDA. Alors vous le savez bien, c'est très difficile de parler avec des malades sans tomber dans les formules toutes faites. Mais en étant là, par sa simple présence, on peut dire beaucoup de choses avec un sourire. Vous savez, le langage international, c'est l'amour. Et je crois qu'il peut y avoir un vrai cœur à cœur sans paroles.
PB : Vos premiers ministères en Thaïlande ont été avec les réfugiés; durant plusieurs années vous avez ensuite assisté les immigrants illégaux, et maintenant vous vous dédiez aux prisonniers, ceux qui sont condamnés par le système pénal thaïlandais. OM : On pourrait dire que c'est le hasard qui m'a mené à travailler auprès des prisonniers. D'abord ceux qui étaient détenus à l'immigration à Bangkok. Je me suis aperçu que ces gens étaient beaucoup plus mal pris que les réfugiés qui, eux, avaient au moins un statut reconnu. Les « illégaux » étaient arrêtés par la police dans les rues de Bangkok; ils étaient venus du Bangladesh, de l'Inde, du Pakistan, de l'Afrique, habituellement pour trouver du travail. Le choc que j'ai eu quand j'ai vu leurs conditions: une pièce de 15m sur 12, 350 personnes, n'en sortant jamais, 4 ans, 5 ans, 6 ans, enfermés dans la pièce et attendant un billet d'avion. Ce ne sont pas des criminels, ce sont simplement des gens qui ne sont pas en règle. Tout ce dont ils ont besoin c'est que quelqu'un paie leur billet d'avion. Mais quand vous venez du Bangladesh ou de l'Inde, que vous êtes venu chercher du travail en Thaïlande, vous n'avez pas beaucoup d'argent et sûrement pas de quoi vous payer le billet. Je suis rentré à la communauté et je suis allé voir le père supérieur pour lui dire qu'il fallait faire quelque chose. Il m'a dit: ça va, ça sera un travail de la Compagnie d'aider les illégaux qui sont détenus, mais vous devez vous débrouiller pour trouver les moyens de mettre ce service sur pied. Je me suis donc mis en lien avec les services d'immigration thaïlandais et aussi avec beaucoup d'ambassades. Ça a été très difficile mais, finalement, ça a démarré. J'ai eu de l'aide du JRS ( Jesuit Refugee Service) aussi qui a reconnu ce travail comme une partie du travail auprès des réfugiés.
Il faut être diplomate dans les relations avec les autorités; je peux vous dire qu'en treize ans de travail à l'immigration, l'amélioration du sort des illégaux est remarquable : les pièces ont été refaites, le processus est beaucoup plus rapide. Les gens restaient là jusqu'à six ou sept ans; maintenant des solutions sont trouvées en un ou deux ans, au maximum. Tout ça à cause du travail des jésuites. Le père Paul Pollock qui est le supérieur de la communauté et qui a pris ma place à l'immigration, fait un travail absolument admirable. Il travaille avec les autorités qui le respectent profondément pour le travail qui a été fait, au point que nous avons maintenant un bureau à l'intérieur des bâtiments du ministère de l'immigration. Je ne sais pas si l'administration canadienne donnerait un bureau dans des bâtiments publics à quelqu'un qui n'appartient pas à la bureaucratie. PB : et qui cause certains problèmes parfois! OM : C'est vrai, qui leur cause certains problèmes parce que de temps en temps nous intervenons pour demander des médicaments, des améliorations à la nourriture, pour dénoncer des brutalités. Mon expérience, c'est que même s'il faut du tact, dans tous ces centres de détention on peut rencontrer des gens merveilleux, des gens qui veulent améliorer les choses. Il y a de l'injustice, mais si vous savez montrer que cette injustice est fondamentalement un manque d'amour, souvent les gens comprendront mieux et seront prêts à évoluer.
PB : Vous venez de mentionner qu'un autre jésuite a poursuivi votre travail à l'immigration: c'est parce que vous vous êtes dédié aux prisonniers de droit commun, ceux qu'on peut appeler les criminels. Comment avez-vous fait ce choix et pourquoi l'avoir fait? OM : Un jour, l'Ambassade de France m'a appelé en disant: « Père Olivier, on a reçu une lettre d'un garçon qui est du Bénin. Il a été arrêté et il n'a aucun visiteur à la prison. Il ne parle que français, mais comme il n'est pas Français, l'Ambassade ne peut pas s'occuper de lui. Est-ce que vous iriez le voir? » J'ai dit : « Pourquoi pas ? » Et je suis allé voir ce Béninois: c'était le seul que je visitais et maintenant j'ai mille prisonniers sur ma liste. Ça a fait boule de neige!
PB : Qu'est-ce que les prisonniers peuvent espérer de vous? OM : C'est très important pour un prisonnier de sortir de son bâtiment, de venir voir autre chose: c'est un des grands avantages d'avoir des visiteurs. Je vous raconte une anecdote. Il y a quelques années, un jeune prisonnier que je visitais m'a envoyé une lettre qui disait: « Père, dans mon bâtiment, j'ai un jeune Chinois qui est là depuis longtemps; est-ce que vous l'appelleriez pour le saluer? » Alors oui, je l'ai fait venir. Quand il est arrivé, il ne m'a pas dit bonjour, il ne m'a pas parlé, il regardait partout, la tête lui tournait comme une girouette. Je lui ai dit : « Qu'est-ce qui se passe? » . Il m'a répondu: « Je regarde le monde. Ça fait cinq ans que je suis enfermé en prison, vous êtes ma première visite, cinq ans de solitude, cinq ans en pensant que personne ne me connaissait, cinq ans sans aucun geste d'amitié.» J'ai brisé son monde de silence, et c'était tellement important pour lui! En général, d'ailleurs, je ne dis pas grand' chose mais quand je rentre à mon bureau, j'envoie une lettre à la personne que j'ai visitée en disant: « Je te remercie d'avoir partagé avec moi ta souffrance ; ce soir je pense spécialement à toi, tu m'a fais un très beau cadeau en m'offrant ton chagrin. » Je me souviens d'une lettre que j'ai envoyée à un garçon que j'avais déjà visité et dont j'ai appris qu'il était condamné à mort. Je le connaissais bien et je lui ai envoyé un mot qui disait: « Goodwill, j'ai appris qu'on t'avait condamné à mort, je pense à toi ce soir, je sais que tu seras tout seul.» Quinze jours plus tard j'ai reçu la réponse – il faut du temps dans le système pénal – et la réponse était exactement celle-ci: « Le 5 juillet a été le jour le plus terrible de ma vie parce que c'est le jour où j'ai été condamné à mort; le 7 juillet a été le plus beau jour car j'ai appris que j'étais aimé. » Voilà à quoi ça sert d'aller dans les prisons, de dire à quelqu'un qu'il est aimé, redire à ceux qui sont sans espérance que le Seigneur n'est pas loin. PB : Comment choisissez-vous les prisonniers que vous visitez ? OM : J'ai été obligé de faire des choix, parce qu'ils sont trop nombreux. Par exemple, j'ai choisi de ne pas voir les Thaïs qui peuvent plus facilement compter sur leur famille. J'ai choisi de visiter ceux dont le pays n'a pas d'ambassade en Thaïlande, qui n'ont pas de famille, des étrangers qui sont délaissés. Ainsi je ne visite pas les Occidentaux, parce qu'en général les ambassades font bien leur boulot. Je vois donc des gens du Bangladesh, des Népalais, des Afghans, des Africains. Je visite aussi les Birmans, parce que toute une histoire d'inimitié sépare les Birmans des Thaïs et que les Thaïs ont donc tendance à être durs avec les Birmans.
J'essaie de répondre à quelques-uns de leurs besoins matériels de base, car, à part la nourriture, les prisons thaïlandaises n'offrent rien. Vous n'avez pas d'argent? Vous n'avez pas de savon ni de brosse à dents. Vous n'avez pas d'argent? Vous ne pouvez pas écrire à votre famille parce qu'on ne vous fournit pas de papier à lettre ni de timbres. Alors tous ces gens-là se raccrochent à moi ou à ceux qui veulent bien les aider. Avec ma petite équipe – nous sommes cinq maintenant –, je viens d'acheter 2000 shorts, avec l'argent fourni en partie par les Québécois. J'ai dépensé le mois dernier pour 500 000 baths (15 000 CAD) de serviettes de toilette, shorts, shorts pour le sport, maillots de corps, médicaments.
PB : Vous visitez des prisonniers, pas des enfants de chœur ! OM : Un jour que je visitais l'hôpital de la prison, une équipe de la télévision nationale m'a vu et a voulu m'interviewer. Le reporter m'a dit: « Enfin, Père, pourquoi perdez-vous votre temps avec ces gens-là alors qu'il y a tellement d'enfants dans la rue? Vous pourriez vous occuper des enfants, des prostituées ou de je ne sais pas quoi, tandis que là, ce sont criminels, vraiment! Est-ce que vous n'avez pas l'impression que vous perdez votre temps? » J'ai répondu: « On peut compter, à Bangkok seulement, quatre ou cinq associations qui s'occupent des enfants de la rue. Comptez les gens qui s'occupent des prisonniers, nous sommes les seuls, ma petite équipe et moi! Je suis le seul à entrer dans ce monde où lorsque la porte se referme, on vous dit en même temps que tout espoir est perdu. Moi, je viens leur dire que l'espérance n'est pas finie. » Je n'ai pas choisi de servir les prisonniers, le besoin m'a été présenté. Vous ne m'empêcherez pas de dire que c'est le Seigneur qui m'a appelé ici. Qui suis-je pour dire: «Seigneur, pourquoi voulez-vous que je perde mon temps à servir des criminels? » Je me dis qu'il n'y a personne pour s'occuper de ces gens, pour redonner l'espérance. Que vous soyez criminel ou pas, sans amour on ne peut pas survivre. C'est ma façon de voir: c'est une raison suffisante pour motiver mon choix.
PB : Pouvez-vous nous parler un peu plus de votre « manière d'agir » avec les prisonniers que vous visitez? OM : Je ne vais pas à la prison avec le crucifix et la Bible. Il y a des associations protestantes qui font ça, qui hurlent à travers les barreaux: « Jésus vous aime, Jésus vous aime ! » Ça n'est pas mon genre. Et ma manière de faire me permet de voir tout le monde: les musulmans, les hindous, les protestants, les catholiques, les orthodoxes, les athées! J'ai mille personnes sur ma liste. Cette ouverture d'un prêtre catholique, ça les interpelle beaucoup. Un jour, un Africain m'a dit: « Père, je voudrais vous poser une question: comment se fait-il que nous, criminels, vous nous aimiez tellement? » Alors je lui ai dit: « Tu sais, c'est une bonne question mais tu es chrétien, tu devrais pouvoir trouver la réponse par toi-même.» Et j'ai ajouté, « Tu sais, Kevin , ta question est peut-être le plus beau compliment que j'aie jamais reçu.» Ce qui est important pour moi quand je vais dans les prisons, c'est de dire à quelqu'un qu'il est « aimable ». On emploie ce mot en français d'une manière qui lui a fait perdre toute valeur. On dit à quelqu'un qui vous rend service: « Vous êtes bien aimable » . Mais prenez-le au sens fort : vous êtes bien aimable, ça veut dire ça vaut le coût de vous aimer. Dire à un prisonnier qui est là pour assassinat, pour trafic de drogue, pour des choses comme ça, « aux yeux du Seigneur, tu es aimable ; tu es tellement aimable qu'il a accepté de mourir pour toi. » Il comprend ou a l'intuition de ce que je veux dire. Quand je dis ça à quelqu'un qui est en pleine crise de détresse, en dépression, souvent sans lui parler explicitement du Seigneur parce qu'il en est loin, mais si je lui dis: « Pour moi, tu es quelqu'un qu'il vaut le coût d'aimer ; je t'offre mon amitié, il faut simplement que tu m'offres la tienne » , ça change tout pour lui. L'important pour le Seigneur, c'est de savoir donner un verre d'eau avant toute chose. Je rencontre des gens qui sont enfermés depuis dix, douze ou quinze ans; ils sont comme des terrains desséchés, craquelés. Quand ils sentent que je leur offre une amitié, beaucoup alors m'appellent « Dad ». Et je vois que, grâce à la tendresse et à l'amitié que je puis humblement leur offrir, la pâte redevient un peu plus souple, la terre n'est plus aussi sèche et l'espérance rejaillit. Et si leur espérance rejaillit, le Seigneur trouvera le chemin.
PB : Qu'est-ce qui vous permet de tenir au long des mois, des années ? OM : Je ne pourrais pas faire ce que je fais si je ne priais pas tous les jours. C'est parce que je suis persuadé que le Seigneur m'aime que je souhaite donner cette joie aux autres. C'est parce que je suis persuadé qu'en face du Seigneur je suis pécheur que je crois que tous mes criminels ont leur chance en face du Seigneur. Je crois en un Dieu qui est plein de compassion, qui est plein de miséricorde. Oui, je prie, autrement je ne tiendrais pas. Prier avec ceux qui n'en peuvent plus, ceux qui n'ont plus d'espérance, ceux qui n'ont jamais une visite, ceux qui ont été battus, ceux qui deviennent malades mentalement à cause de peines trop longues. Mais prier aussi avec ceux qui veulent encore bien rire avec moi, pour que leur journée soit plus légère, avec ceux qui croient que le Seigneur les aime et font du temps de désert qu'est la prison une quête vers l'Amour. Et puis, pour terminer sur une note personnelle, avec la maladie qu'on a trouvée en moi, à savoir un cancer, je crois que le Seigneur m'aide à entrer davantage dans son intimité. C'est une autre façon de voir le monde: prendre conscience que nous sommes tous des condamnés à mort, d'une certaine façon, mais que je suis peut-être proche de l'échéance: alors ça me rapproche de mes bons amis, les prisonniers.
Interview réalisé en octobre 2004, publié dans BRIGAND Bangkok, Thaïlande Pierre BÉLANGER, S.J.
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Pour en savoir plus : > Une présentation du Père Olivier Morin |
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