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compagnons > Vie et mort aux frontières de l'Europe : Malte
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Vie et mort
aux frontières de l'Europe

L'île de Malte est la frontière méridionale de l'Europe. Après de nombreuses adversités et périls, des milliers de réfugiés venant surtout d'Afrique, atteignent l'île. Ils doivent affronter une réalité bien dure, tout à l'opposé de leurs rêves. Témoignage et récit par le JRS de Malte

« Nous sommes arrivés à Kassala le soir du troisième jour, après avoir enduré tout au cours de la route la faim, la soif et les sévices de la part des voleurs à plusieurs reprises. Nous avions parcouru plus de 150 kilomètres à pied dans ces terres arides de l'est du Soudan. Nos vieux vêtements et nos apparences minables étaient une invitation à nous mettre derrière les barreaux. Les policiers nous ont fouillés minutieusement un à un; leur expérience dans le métier a fait qu'ils ont découvert tout l'argent que nous avions caché de notre mieux dans nos habits, ceintures et chaussures et que les autres voleurs n'avaient pas réussi à trouver. Ils nous ont bien avertis de ne rien dire au sujet du traitement qu'il nous avait réservé; sinon, ils trouveraient bien le moyen de nous renvoyer en Érythrée.

Nous avons vite compris la teneur et le contenu de leur discours. Trois jours plus tard, ils nous libéraient, sans un sou en poche. Il nous restait à traverser le long désert du Sahara. Nous étions trente-sept, avec nos maigres effets, un peu de nourriture et d'eau. Nos contacts nous ont entassés comme des balles de coton sur deux Toyota Land Cruisers.

Nous plaindre nous aurait servi à rien; une carcasse de véhicule contenant une trentaine de squelettes le long du chemin constituait un avertissement. Après quatre jours sous la férule de passeurs tchadiens, on nous a confiés à des Libyens pour la seconde partie de notre aventure. On nous a répartis sur trois Land Cruisers qui filaient à vive allure sur ces chemins de sable et dont les conducteurs reniflaient constamment de la cocaïne. Notre véhicule fonça dans celui de devant, tuant deux de nos jeunes et en blessant gravement quatre autres. J'en ai encore des cauchemars. Inutile de vous dire combien nous avons pleuré à chaudes larmes, la rage au coeur. Conduits par le diacre de notre groupe qui a dit les prières de circonstances, nous avons enterré nos morts ....»

Ce témoignage est un extrait du journal personnel de Tsegay (nom fictif) qui se dit heureux d'être encore de ce monde. Jeune Erythréen dans la vingtaine, il est un parmi ces 2.800 migrants sans papier qui sont arrivés en 2008 à Malte, frontière maritime australe de l'Europe, où les demandeurs d'asile et immigrants d'Afrique doivent affronter une bien dure réalité, tout à l'opposé de leurs rêves. Un colossal travail de réconciliation est à faire, sans exemple sur lequel se baser.

Tout comme Tsegay, 67.000 personnes ont pris en 2008 le risque de passer du nord de l'Afrique vers l'Europe par la Méditerranée sur de frêles embarcations. Des milliers sont morts lors de la traversée du désert et des centaines ont été engloutis dans les eaux bleues de la Méditerranée. Plus de trente ans se sont écoulés depuis la tragédie des rescapés de la mer de l'Asie du Sud-Est, quand la Compagnie de Jésus a mis sur pied le Service jésuite des Réfugiés (JRS). Aujourd'hui, une nouvelle génération de rescapés de la mer est apparue; au risque de leur vie, ils fuient les conflits, les persécutions, la pauvreté déshumanisante et les gouvernements corrompus en vue d'une vie meilleure ailleurs. Malte est une destination naturelle pour les gens venant d'Afrique et forcés de voyager en mer.

Riche d'une histoire de six millénaires, Malte est une destination de choix pour les touristes et les croisières choisissant la Méditerranée. Pour les demandeurs d'asile et les immigrants provenant d'Afrique, l'expérience est passablement difficile. Bon nombre d'immigrants illégaux réussissent à rejoindre les côtes maltaises sur leurs bateaux; un nombre encore plus grand sont des rescapés de la mer pour diverses raisons, leurs bateaux ayant manqué de carburant, dérivé, pris l'eau parce que trop surchargés ou chaviré dans des eaux trop agitées.

Malte, une petite île de 316 kilomètres carrés avec la sixième densité de population au monde, doit surveiller et protéger autant de superficie côtière que la Grande Bretagne. Ce phénomène de la migration s'est accentué à partir de 2002, particulièrement en été, quand la mer se montre plus clémente. Récemment, la situation a évolué, si bien que même en plein hiver on doit surveiller les côtes pour a secourir les bateaux d'immigrants pleine mer.

L'aventure commence dans des pays éloignés de l'Afrique sub-saharienne. Les rescapés de la mer se présentant à Malte viennent si des pays suivants: Somalie, Érythrée, Soudan (Darfour principalement) et Éthiopie. De plus en plus arrivent du Nigeria et Ghana, tout comme de l'Afrique de l'Ouest: Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée-Conakry, Mali, Niger et Togo. Il faut aussi mentionner demandeurs d'asile de la République Démocratique du Congo dont les demandes ont été refusées. Ceux qui ont survécu à la traversée du désert et au non moins dangereux voyage en mer depuis la Libye sont hébergés dans des centres de détention dès leur arrivée, selon les procédures en cours. Ce régime de détention dure plusieurs mois, de 12 mois pour les demandeurs d'asile jusqu'à 18 mois pour ceux dont la demande est refusée. Les centres de détention sont sales, surpeuplés et inhospitaliers, ce qui constitue une épreuve supplémentaire pour des gens vivant déjà une expérience traumatisante.

C'est ici qu'entre en scène le Service jésuite des Réfugiés (JRS). Mis en place en janvier 1993 à l'époque où des centaines d'Irakiens et de Bosniaques cherchaient refuge à Malte, le JRS-Malte s'est donné comme mission d'accompagner les réfugiés, demandeurs d'asile et immigrants retenus dans les centres de détention et de plaider en leur faveur. Son personnel de 12 personnes et d'autant de volontaires maintient un contact régulier avec tous les centres de détention de Malte. Laïcs et jésuites constituent cette équipe internationale qui compte dans ses rangs un réfugié et un demandeur d'asile.

 

Disposant de ressources limitées mais travaillant avec enthousiasme, le JRS-Malte agit à différents niveaux: assistance légale, information, travail social et accompagnement pastoral dans les centres de détention. L'assistance légale et l'information sont au coeur même de notre service aux demandeurs d'asile dans les centres de détention. Les membres de notre équipe visitent régulièrement les centres de détention, établissant les contacts et informant les gens sur leurs droits et les procédures concernant les demandes d'asile. Le travail social consiste à identifier les «détenus» les plus vulnérables et à les encourager, tout en travaillant avec les autorités des centres pour des libérations les plus rapides possible. Pour les chrétiens et croyants, le support spirituel est un élément tout aussi important. Le dimanche, des jésuites (prêtres, scolastiques, frères) accompagnés de volontaires organisent des messes et des liturgies de la Parole dans les différents centres. Quand la chose est possible, des sessions de formation chrétienne ou de lecture de la Bible sont organisées en semaine. Les mots n'arriveront jamais à décrire l'atmosphère de la célébration eucharistique dans un centre de détention; le corps du Christ livré aux hommes est partagé par tous ceux et celles dont les vies sont dramatiquement affectées par les injustices de ce monde.

Dans nos bureaux même, un suivi est assuré pour ces demandeurs d'asile que les centres de détention ont libérés. Notre équipe traite avec les instances judiciaires, les centres de santé et de bien-être social. Notre travail va au-delà de l'administratif. Les gens nous invitent à leurs fêtes (baptêmes, mariages); nous visitons les malades dans les hôpitaux, partageons les deuils et participons aux funérailles. Il convient d'ajouter que le JRS-Malte est impliqué dans le travail de plaidoirie (advocacy) à différents niveaux, tant localement qu'avec le JRS-Europe et différents partenaires européens. Nous organisons aussi diverses sessions de sensibilisation, notamment dans les écoles, tout en ne négligeant pas le volet recherche en vue d'un accueil toujours plus humain des réfugiés et demandeurs d'asile ainsi que d'une défense plus efficace de leurs droits.

Le JRS-Malte a une position claire quant à la détention; la politique d'une détention prolongée et arbitraire des immigrants «illégaux» à leur arrivée dans le pays constitue une sérieuse violation des droits humains et s'avère une solution inefficace. Dans plus d'un cas, la détention s'est avérée source de problèmes de santé mentale.

Équipe multidisciplinaire, le JRS-Malte s'appuie sur une vision unifiée qui respecte les demandeurs d'asile, les traite comme des personnes uniques plutôt que comme des cas isolés à la recherche de solutions. C'est pour cela que les réfugiés voient généralement en nous des amis qui célébreront dans la joie le jour de leur libération et leur intégration progressive dans une société ouverte et accueillante.

Joseph Cassar, S.J.
Traduction de Marc Brousseau, S.J.

 

 

 

Pour en savoir plus :

> JRS France

> Une avocate du JRS, Katrine Camilleri a reçu en 2007 le prix Nansen des Nations Unies

> JRS Europe

> JRS International
(en français)

> Le site de JRS Malte
(en anglais)

> Le Fondateur de JRS, le Père Pedro Arrupe