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Le devoir d'insertion
RENCONTRE avec Lucien Descoffres

Extrait de la Revue Responsables n° 362 p.6 avril 2005
du mouvement chrétien des cadres et dirigeants (MCC)

À 57 ans, Lucien Descoffres, jésuite, est un acteur de l'insertion.
Il habite Cergy-Pontoise, une ville nouvelle où se mêle une société pluriethnique et pluriculturelle et où s'est créé un réseau de différentes structures d'insertion par l'économique et la formation. Un terrain propice à l'apostolat social (1) auprès des jeunes des quartiers.

 

(1) Chez les jésuites, le secteur de l'apostolat social regroupe des personnes ou des oeuvres qui s'intéressent à l'interface entre la foi chrétienne et la vie citoyenne, économique, et sociale. Ce secteur fera le point de ses activités dans une prochaine rencontre nationale (les 16 et 17 avril).
On y abordera notamment les sujets suivants éducation et formation de jeunes défavorisés, action auprès des migrants et des réfugiés; comment sensibiliser et mobiliser des cadres pour l'insertion par l'économique? Quelques membres du MCC y participeront.

 

Comment vous êtes-vous intéressé aux problèmes de l'insertion?

Le provincial des jésuites de France m'a confié une charge interne à la congrégation, celle de délégué pour l'apostolat social. Je souhaitais garder, par ailleurs, une activité dans la société civile, pour voir comment cette dernière traitait le social et tentait de résoudre les problèmes qui se présentent. Cela m'a amené à postuler à un poste à l'A.D.S.E.A. (Association départementale de sauvegarde de l'enfance et de l'adolescence du Val­d'Oise). J'ai été intégré au Service de prévention spécialisée (2) comme « éducateur scolaire » et je suis «prêté » par l'A.D.S.E.A. à INCITE, plate-forme de mobilisation par l'informatique pour des jeunes en difficulté. J'avais jusqu'à présent beaucoup travaillé avec des personnes qui avaient au minimum une formation de B.T.S. ou plus. Je dois maintenant former des jeunes souvent fâchés avec l'arithmétique ou l'orthographe.  
Avant d'être délégué pour l'apostolat social,
Lucien Descoffres, jésuite,
a mené des activités professionnelles variées
un temps dans une entreprise d'ingénierie qui a monté une école supérieure en Algérie, une expérience de chômage qui lui a donné une vue imprenable sur la société
et l'a affermi
dans ce qu'il recherchait.

Puis formé à l'informatique,
il a été pendant dix-neuf ans administrateur de réseau dans une entreprise du genre « bureau d'études »,
avant de travailler
auprès des jeunes en difficulté.

• (2) Bativert, entreprise d'insertion par l'économique, cf. Responsables n° 315 (avril 2000), p. 20, Tilt-Services, association intermédiaire; IFIP (chantiers découverte); INCITE (centre de formation informatique); Césame, espace dynamique d'insertion. Ces structures ont été créées à l'instigation du Service de prévention spécialisée de A.D.S.E.A. 95.

Je suis arrivé, comme expert informatique, dans un projet déjà en cours : créer au Sénégal, en partenariat avec une association locale, une salle d'une quinzaine de postes informatique multimédia pour des jeunes et des adultes. Ce projet d'action humanitaire d'une durée de six mois était destiné à des jeunes d'ici. Cela m'a amené à m'occuper de la faisabilité technique du projet, à former les jeunes d'ici, et enfin à coordonner la livraison et l'installation sur place.

Quels fruits les jeunes ont-ils retiré de leur expérience au Sénégal?

Les intéressés ont été intégrés dans un dispositif qui a fonctionné jusqu'à son terme, et enfin, ils se sont sentis utiles, toutes choses qui ne sont pas si habituelles pour eux. Ils n'ont pas pour autant attrapé le virus de l'humanitaire et le don n'est pas pour eux quelque chose de normal. Durant les travaux d'aménagement de la salle, certains sont retombés dans une passivité décevante. Les progrès ne sont pas instantanés et définitifs ! Mais ils ont vécu un dépaysement salutaire.

Ils ont été confrontés à des jeunes Sénégalais curieux d'apprendre, et impatients de recevoir les connaissances informatiques qu'avaient leurs interlocuteurs venus de France. A ce moment, certains ont regretté de ne pas avoir travaillé durant leur formation. Ils ont aussi été dépaysés devant la gestion par projet. Ces jeunes, qui n'ont jamais connu que des travaux d'exécution, ont pressenti que, pour bâtir cette salle, il fallait une vision d'ensemble et structurée d'une multitude de tâches assez éclectiques et étalées dans le temps. Or ils n'ont pas cette représentation du travail, et c'est pour eux un handicap. L'écart est important entre leurs possibilités et ce que les entreprises leur demandent une certaine autonomie, la possibilité d'anticiper, et le fait de suivre des procédures.

Une autre grande expérience de dépaysement tient à leur identité et leur origine. Les huit jeunes qui sont partis étaient tous de couleur. Alors qu'ils se croyaient étrangers ici, les Sénégalais leur ont renvoyé une image de Français, Cergyssois. Leur «coutume » était plus cergyssoise qu'africaine. Ils ont donc été amenés à pratiquer un retour sur eux-mêmes en s'interrogeant sur leur identité et leur devenir. Ce dépaysement revêtait aussi une dimension économique l'un avait comme argent de poche l'équivalent du salaire annuel d'un Sénégalais pour faire vivre sa famille, et il l'a « claqué » en loisirs entre copains. Cette expérience est structurante car elle permet de retourner aux racines du mal-être ; depuis le retour, ces jeunes ont aussi progressé dans leur insertion. Certains ont trouvé du travail. D'autres ont entrepris une formation ou repris leurs études. Ils ont mûri. La région qui finançait cette action peut la trouver coûteuse mais dès que l'on traite le mal-être à la racine, le rendement est très prometteur.

Dès qu'on traite
le mal-être
à la racine,
le rendement est très prometteur

Quel sont vos projets aujourd'hui localement auprès des jeunes?

Membre de l'équipe pédagogique d'INCITE, je forme des jeunes à la maintenance informatique, en vue d'une ouverture sur le marché du travail. C'est une formation pré-qualifiante sur des micros ordinateurs. Il s'agit d'aller soit vers les métiers de la maintenance, soit d'acquérir un « background » nécessaire par exemple à l'utilisation d'un logiciel de stock pour un magasinier, un livreur ou un vendeur. C'est une espèce d'alphabétisation informatique destinée à combler un handicap.

Je m'occupe également des relations avec les entreprises. Certaines formations comportent des stages « découverte » obligatoires qui permet­tent à un jeune de comprendre la culture d'entreprise. Nous avons besoin d'entreprises qui acceptent ces jeunes, même peu de temps, pour leur permettre de s'initier au monde du travail. Ces jeunes - le plus souvent de couleur - souffrent qu'on les rejette du monde du travail ou qu'on leur manifeste que l'on n'a pas besoin d'eux. Or, les travaux d'exécution sont faits et seront faits par ceux qui viennent du monde de l'insertion ou de l'intérim. Depuis que je fréquente le monde de l'économie sociale, je constate que les entreprises publiques ou les collectivités territoriales font leur devoir d'insertion en offrant des stages, mais hélas, les entreprises privées le font beaucoup moins.

Si nous ne vivons pas la mixité sociale,
nous créons des ghettos

Quelle est la mission de votre communauté jésuite de Cergy?

Notre communauté existe sur Cergy depuis quatorze ans huit d'entre nous vivent en appartements et deux sont rattachés à notre communauté, dont l'un qui vit en foyer résidence de personnes âgées. Certains d'entre nous ont des activités dans des institutions telles que le CERAS (3) , la revue Projet d'autres sont enseignants ; d'autres enfin sont étudiants. Nous avons choisi l'aventure de la ville nouvelle et un habitat H.LM. dans un lieu multiculturel avec beaucoup d'immigrés primo-arrivants. Notre mission est de vivre ensemble en harmonie avec des personnes de cultures différentes et présentant souvent des handicaps (sans papiers, chômage, démêlés avec la justice). Si on ne vit pas la mixité sociale, on crée des ghettos. Cette ville nouvelle, avec nombre d'espaces verts, et une population jeune présente des conditions très favorables pour un apprivoisement réciproque.

(3) CERAS, centre de recherche et d'action sociale travaille sur les rapports entre culture, justice et foi chrétienne.
Site internet du Ceras et de la Revue Projet

Notre communauté chrétienne de Cergy-Saint­Christophe ne compte que 20 % de personnes d'origine «gauloise ».Vivre la foi dans ce contexte nous a attirés. Dans la communauté chrétienne aussi, si l'on ne fait pas communion, il peut y avoir un phénomène sectaire qui fait que certains, d'origine antillaise ou africaine, iront plus facilement vers les sectes ou s'éloigneront de l'Église.

L'an passé,cent cinquante religieux et religieuses de spiritualité ignatienne ont réfléchi à ce que voulait dire « vivre dans une cité ». Cette vie en banlieue nous rend heureux. Nous appelons les chrétiens à vivre cette mixité, à venir habiter ces quartiers et à ne pas en partir

Bien que les jésuites soient des hyper actifs, nous ne sommes pas seulement dans l'action. C'est important pour les jeunes en recherche d'identité de voir autour d'eux des adultes souriants et heureux dans leur état de vie.

Propos recueillis par François Hebert.

 

 

Pour en savoir plus :

> La revue Responsables du MCC

> Une action humanitaire : Projet d'informatique au Sénégal

> le MCC Mouvement Chrétien des Cadres et Dirigeants

> La communauté jésuite de Cergy

> Pour un temps de justice

> Jésuites en monde populaire
JEMP

> Le site du CERAS

> Les articles de la revue Projet

> Les cent ans du CERAS en 2003

> L'université d'été : la politique une bonne nouvelle