Retour à la page d'accueil
compagnons > Serviteurs de la mission du Christ par Etienne Grieu
spiritualité
C'est quoi ?
Ignace de Loyola
François-Xavier
Exercices Spirituels
compagnons
Communautés
Rencontres
Portraits
Nos 5 préférences
devenir sj
Récits
Jeunes jésuites
Vocation
Noviciat
Les derniers nés
missions
Culture
Jeunesse
Sciences
Vie spirituelle
Foi et justice
Hors frontière
Eglises
histoire
Chronologie
Par thèmes
Jésuites du XXe
Saints
sites internet
Jésuites
Chrétiens
Surprises
Site du mois
forums

Nous écrire

 

Serviteurs
de la mission du Christ
par Etienne GRIEU sj

extrait du livre
«  Amis dans le Seigneur  »
d'InYgo - Réseau jeunesse ignatien international.
Merci aux éditions Fidélité

En 1995, une congrégation générale de la Compagnie de Jésus s'est réunie. Durant plusieurs semaines, des compagnons représentant les quatre-vingt-dix provinces jésuites ont travaillé afin de redire comment aujourd'hui ils reçoivent leur mission. Trois aspects ressortent : le souci de toujours lier service de la foi et promotion de la justice, l'attention aux cultures, l'engagement dans le dialogue inter-religieux. Voilà en quelque sorte, ce qui colore notre manière spécifique de participer à la mission du Christ.

L'énumération de ces trois points d'attention sonne peut-être un peu curieusement à nos oreilles d'européens aujourd'hui : la survie de l'Eglise catholique semble liée à sa capacité à dire sa foi de manière claire, sans détours ni circonvolutions, dans une culture où il faut donner de la voix pour faire entendre un message qui dénote. De fait, si nous laissons parler en nous ce type d'angoisse, alors, oui, il faut concentrer toutes les forces sur l'évangélisation directe, et abandonner tout le reste.

Il se pourrait effectivement que ce soit l'option qui s'impose peu à peu dans une Eglise comme celle de France. C'est en tout cas ce que la sociologie nous recommanderait : un groupe qui devient minoritaire se doit de resserrer les rangs, de trouver de nouveaux moyens pour dire son identité et partager son message. Il doit viser l'efficacité et être percutant.

Seulement voilà, nous avons fait d'autres choix.

Lors de cette congrégation générale de 1995 (qui confirme des orientations déjà engagées par les trois précédentes) nous avons décidé de continuer à associer autant que faire se peut, service de la foi et de l'humanité. Et cela, non seulement pour les personnes, mais également, à des échelles beaucoup plus larges. Si nous avons fait ce choix, cette élection, ce n'est ni parce que c'est à la mode (d'ailleurs, ce ne l'est plus vraiment), ni pour plaire. C'est tout simplement parce que nous reconnaissons ici une manière de vivre notre charisme propre. Une question, donc, de fidélité, d'obéissance à l'appel reçu.

Ignace a fait l'expérience, dans son histoire et dans sa chair, que la foi est bien autre chose qu'une conviction ou qu'une émotion. Elle est appelée à descendre en nous, jusqu'en nos recoins les plus sombres et les moins visités, à y apporter sa lumière et ses appels, de sorte que nous nous découvrions, chemin faisant, profondément transformés. A l'époque où l'humanisme s'étonnait et s'émerveillait des potentialités et des complexités de l'homme, n'était-il pas normal que la foi explore elle aussi ce nouveau monde ?

Chaque fois qu'il rencontre quelqu'un, Ignace cherche passionnément à l'inviter au voyage intérieur, et il se propose de l'accompagner en ces traversées qui peuvent faire peur. Dès lors, la foi apparaît clairement comme autre chose qu'une formule ou qu'une somme de pratiques : c'est tout un chemin, c'est une manière d'engager sa vie avec le Christ, de laisser son style libérer le nôtre. La vie de l'Esprit, lorsqu'on la laisse se déployer en nous, touche jusqu'à nos réflexes, jusqu'à notre manière spontanée de nous relier aux autres, de voir le monde, d'être présent aux situations. Non pas bien sûr pour nous formater comme on pourrait le faire avec des robots. Au contraire, chaque croyant, dans sa rencontre de Dieu, se voit appelé par son nom, il lui est révélé un peu plus qui il est, quelle est la spécificité de son don et de son appel.

Etienne Grieu

Autant aujourd'hui qu'hier, considérer la foi comme un en-soi, séparé de tout le reste de l'existence, n'honorerait pas vraiment notre Dieu, qui serait alors confiné à un seul secteur de la vie. Voilà pourquoi nous avons été conduits à réexprimer notre mission avec les trois termes que j'ai mentionnés en commençant. Par rapport à l'époque d'Ignace, nous sommes devenus beaucoup plus sensibles à l'importance des structures qui conditionnent en partie l'expérience humaine. Et nous ne pouvons plus voir ces règles du jeu, ces constructions sociales, ces traits culturels, comme de simples cadres neutres, dressés là comme un décor pour la vie de foi, mais qui eux-mêmes ne seraient pas concernés par l'Evangile. Les appels du Christ doivent pouvoir aussi s'y faire entendre. Sans quoi, il nous faudrait désespérer de cette terre où le Christ, lui, voyait le Royaume germer.

Cela peut conduire certains compagnons à s'investir beaucoup dans des domaines tout à fait profanes : il y a des jésuites dont la mission est d'être artiste, éducateur, astrophysicien, chef d'entreprise d'insertion, certains ont formé des équipes pour être présents aux enjeux de la construction européenne, d'autres, pour réfléchir à ce qui se passe dans la société française, d'autres encore, pour venir en aide aux réfugiés, certains ont travaillé des années à rédiger d'impressionnants dictionnaires de langues étrangères, d'autres se sont liés à des familles du Quart Monde, d'autres encore vivent en milieu populaire, très engagés dans des associations de quartier ou avec les demandeurs d'emploi, quelques-uns sont en pays musulman, sans pouvoir pratiquement jamais parler du Christ. Leur travail, qu'apporte-t-il à l'Eglise ? Pas grand chose qui puisse se mesurer. Peu de chrétiens supplémentaires à inscrire dans les registres de baptême. Eux-mêmes n'auront sans doute jamais conscience du fruit qu'ils auront porté. Tout cela ne se calcule pas ainsi. Mais si dans l'Eglise, on en venait à négliger le monde et ses complexités, à le traiter comme quantité négligeable, nous cesserions, tout simplement, d'être chrétiens.

Et lorsque nous travaillons directement au service de l'Eglise, c'est aussi souvent pour des tâches de longue haleine, où l'on cherche des manières de dire et de vivre la foi qui n'échappent pas aux questions parfois provocatrices que le contexte présent fait surgir : réflexion théologique, animation de revues et de lieux de formation, accompagnement spirituel. Lieux de patience, où l'on doit souvent accepter de laisser de côté la recherche de solutions immédiates.

Bien entendu, cela ne doit pas nous conduire à ne plus nous intéresser qu'aux grandes structures délaissant ainsi le service direct de la foi, celui qui touche les personnes, sans médiations longues. Raisonner ainsi nous rendrait infidèles à une tradition qui a vu naître les vocations de saint François-Xavier, des martyrs de Nouvelle-France et de saint Jean-François Régis, pour ne citer que quelques passionnés de faire connaître le Christ. Mais lorsque nous sommes engagés dans l'évangélisation de cette manière, il nous est constamment rappelé qu'une foi qui prétendrait s'abstraire du lieu où elle vit nous conduirait fort loin de l'Evangile.

Envisager de cette manière la suite du Christ et la participation à sa mission peut conduire à une position peu confortable : le jésuite ne sera pas en paix, tant que les deux versants de sa mission, service de la foi et promotion humaine, ne sont pas honorés. Et tous deux sont extrêmement prenants et exigeants. Evidemment, le service de l'humanité ne peut être mis en œuvre comme un simple moyen pour amener des personnes à la foi : cela reviendrait à lui faire perdre toute gratuité, et ne manquerait pas de le rendre suspect. Par ailleurs, il est légitime que chaque croyant désire ouvrir pour ceux qu'il rencontre, son trésor, ce qui le fait vivre : sa foi. Refuser de l'envisager équivaudrait à considérer que le message du Christ n'est pas fait pour ceux-là, qui en seraient exclus. Voilà qui invite à vivre le service de l'homme à la fois dans la gratuité, sans arrière-pensée ni plan stratégique, et en même temps en étant prêt à aller jusqu'au bout du partage de foi.

Chacun vit cet engagement avec son tempérament et ses charismes, en fonction aussi de sa mission, qui le conduit à privilégier telle ou telle entrée. Mais dans tous les cas, les deux dimensions de notre mission ne peuvent être séparées ou omises.

Le problème se redouble lorsqu'on considère le travail qui s'effectue dans des institutions : comment celles-ci peuvent-elles honorer ces deux aspects de notre mission ? Dans des sociétés très sécularisées qui mettent beaucoup de soin à séparer les questions religieuses des autres, il est plus difficile de s'engager résolument, par exemple, à la fois dans le service de la foi et la promotion de la justice. Et cela, aussi bien pour les institutions qui relèvent du domaine public (établissements d'enseignement) que pour les lieux d'Eglise. Il ne manquera pas de personnes pour dire : vous mélangez les genres, que vient faire la foi dans tout cela ? ou au contraire, pourquoi nous faire perdre du temps et de l'énergie dans des questions qui ne relèvent pas de la formation chrétienne ? Pour beaucoup de jésuites, c'est sans doute une souffrance, une déchirure. On pourrait dire qu'ici, l'on touche quelque chose comme la croix de la Compagnie. C'est pourtant un rendez-vous auquel nous avons choisi de ne pas nous dérober.

Etienne Grieu
2006




 

Pour en savoir plus :

> Décret 2
de la 34e Congrégation Générale : Serviteurs de la mission du Christ

> La communauté d'Etienne Grieu

> "Nés de Dieu" par Etienne Grieu

> Serviteurs de la mission du Christ au Maghreb

> La manière d'agir des jésuites

> Acheter le livre "Amis dans le Seigneur"

> InYgo, le Réseau Jeunesse Ignatien international