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Interview
Jésuites de France – Pour commencer par le commencement, quelles sont tes sources ? les petits ruisseaux, devenus rivières qui t'ont conduit au noviciat ? Je crois que les sources qui m'ont conduit au noviciat sont d'abord familiales, au Mans. L'environnement de la maison, le lien de mes parents avec la communauté chrétienne, l'ouverture de la maison familiale aux gens qui passaient à cause du boulot de papa, les services variés qu'ils pouvaient rendre par le Secours Catholique quand on était gamin..., je trouve qu'il y a une première source qui est de l'ordre de l'ouverture, de la sortie du cocon personnel, la rencontre d'univers assez différents. Assez significative de cette « source », mais en faisant ici un saut chronologique important, la demande faite à papa de se préparer à devenir diacre quant il a pris sa retraite de la SNCF à 55 ans. Il n'y avait jamais pensé ! Il y a eu là une période de réflexion entre lui et maman ; les enfants ont pu être consultés également – j'étais jésuite en formation à ce moment-là. Il a été ordonné avec comme mission principale le service des malades sur le territoire de la paroisse où il y avait plusieurs grosses cliniques.
C'est au MEJ que tu as rencontré des jésuites ? Oui, Pierre Rouquette, Emile Lévecq... Et ensuite au Lycée Ste-Croix du Mans. Y avoir connu des jésuites, Malvaux et quelques autres, je ne sais pas quel effet direct cela a eu sur ma vocation à la Compagnie. Honnêtement, je ne sais pas. J'ai vu là des hommes qui faisaient leur travail et avec qui il y avait une relation de formation qui était heureuse. Donc... ça ne m'a pas fait fuir, et ça a contribué à ma formation de manière heureuse, oui. Mais c'est vrai que je n'ai pas eu à ce moment-là une vison directe : c'est bien ce profil-là qui est le mien. Voilà les sources principales. Il y a aussi des choses que j'ai faites avant d'entrer au noviciat, l'école d'ingénieur aux Mines de Nancy et la coopération au Cameroun, dont les choix ont été faits après ma retraite d'élection. J'ai fait la classe préparatoire par curiosité : j'en avais la capacité, apparemment, et puis le milieu industriel, économique, etc. n'était pas très présent dans ma famille. Mon père était dans les chemins de fer où il était entré à 14 ans comme apprenti serrurier, avant de passer du côté administratif par promotion interne. Et maman était originaire des terres rurales d'Ille-et-Vilaine, mère au foyer avec 5 enfants... Pourquoi ne pas aller regarder ailleurs ? Le choix de la coopération ? Il y avait une raison objective : le service étant obligatoire, en sortant de l'école des Mines, c'était ou le noviciat, ou la coopération, et objectivement ça devait être le service national, qu'il n'y avait aucune raison de retarder. Je devais partir en coopération au Tchad, au collège Charles Lwanga, chez les jésuites, mais c'était en 79, une année où le gouvernement français a refusé d'envoyer des coopérants au Tchad. Alors à la dernière minute, au mois de juillet pour un départ en septembre, la DCC m'a cherché autre chose et je me suis retrouvé dans un collège au Cameroun. Ce qui a été pour moi une expérience heureuse parce que je me suis trouvé dans un milieu entièrement camerounais : j'ai passé les 6 premiers mois sans rencontrer un Européen...
La véritable immersion ! Oui, et ça a été une belle expérience ! plonger dans un univers complètement autre, sans avoir personne à qui faire part de ses surprises. J'enseignais les math et la physique dans deux établissements à 40 km l'un de l'autre, trois jours dans l'un, trois jours dans l'autre, avec trajet en taxi-brousse, et dans l'un des deux j'étais préfet d'études. A la fin de mes deux années, on m'a demandé de rester un an pour aider un jeune professeur de philo à prendre au pied levé le poste de Directeur. Et c'est comme ça que je suis resté une 3ème année, alors que je devais rentrer au noviciat et que Jean Dravet, le maître des novices, qui se trouvait justement de passage au Cameroun me le déconseillait fortement, craignant qu'il y ait encore d'autres années après celle-là. Je suis donc arrivé au noviciat en 82. Expérience assez heureuse là aussi, confirmation du chemin qui avait été envisagé, temps d'action de grâce sur le vécu personnel. Et aussi découverte de la diversité de la Compagnie. Et puis j'ai découvert ce que disent nos textes sur l'engagement pour la foi et la justice. Nos deux confrères du Mans, Joseph Boudaud et Noël Barré, je ne les avais guère plus que croisés. Mais là, j'ai découvert ce côté de l'engagement des compagnons et cette dimension d'attention à la justice qui pouvait traverser tout apostolat quel qu'il soit. Après le noviciat, suite de la formation : deux ans à la rue Blomet, puis en communauté à Vanves. A la fin du 1er cycle j'avais un goût pour l'accueil des étrangers en France, qui s'était développé au cours de rencontres et d'activités dans le milieu associatif. Du coup il a été décidé que j'aille travailler un an avec France terre d'asile tout en participant aux WE du 2ème cycle (c'était une formule de l'époque). Et l'orientation a été prise qu'après cette année je commence le 2ème cycle à plein temps, tout en gardant un lien avec France Terre d'asile et un champ de réflexion sur les questions des réfugiés et des demandeurs d'asile en France. Mais au bout de trois mois de cette 1ère année des deux ans du 2ème cycle, mon Vice-Provincial m'a dit : changement de programme, on a besoin de toi à Saint-Etienne, en septembre prochain. Donc on a rempli les obligations administratives du 2ème cycle en nombre d'heures de cours et de séminaire pendant le semestre qui restait. Ton 2 e cycle a donc été sérieusement rogné... Après un an à temps plein, la fin du cycle s'est faite sur les deux années qui ont suivi en continuant à faire des WE et en prenant un bon mois en été à La Baume avec Jean-Claude Deverre, qui était dans une situation semblable, pour achever le mémoire. Et en février suivant, on a conclu la relecture synthétique du 2ème cycle devant le jury habituel. L'expérience que j'ai faite en arrivant à Saint-Etienne, c'est que découvrir un univers institutionnel et se mettre à y travailler, découvrir l'environnement dans lequel on est inséré, tout cela demande du temps et des forces : avoir la disponibilité pour un travail intellectuel un peu suivi n'est pas alors très, très facile. Et tu arrives à Saint-Etienne, au lycée du Marais-Sainte-Thérèse... Avec deux missions. La première, d'enseigner ce qu'on me donnerait : un peu de math, de physique, et même ce qu'on appelle la « communication technique », c'est-à-dire dessin industriel, technique d'usinage. Je n'y connaissais pas grand-chose auparavant, mais ce double enseignement me permettait à la fois d'être du côté des profs d'enseignement général et des profs d'enseignement professionnel. Il n'y a jamais eu au Marais de vraie coupure entre ces deux milieux, mais quand même, il y a deux modes différents de rapport pédagogique : ce n'est pas la même chose d'être devant une machine ou derrière un bureau. L'autre mission, c'était de relancer, avec le nouveau directeur laïc qui arrivait, une commission (un peu tombée en sommeil) pour répondre à la question : « Que peut-on faire pour des élèves qui, même chez nous, échouent ? » On avait installé au Marais une machine de production, que faisait fonctionner un ancien élève. L'objectif de départ, c'était d'avoir un peu d'argent, mais il arrivait qu'on envoie devant la machine, le jeudi après-midi, des élèves qui étaient collés, et on constatait que certains élèves collés trouvaient beaucoup de plaisir à ce travail ! D'où la réflexion dans la maison qui a conduit petit à petit à la création de l'AFEP, école de production, pour laquelle Martin Pochon est arrivé deux ans après.
Après le lancement de l'AFEP, tu ne t'en es plus occupé directement ? J'étais au Conseil d'Administration, secrétaire du CA. Et puis assez vite, je me suis fait récupérer par les Unions Régionales des établissements scolaures jésuites, au Bureau de l'URAREC comme Vice-Président, et même pendant six mois comme Président par intérim. Je me suis retrouvé dans ces instances, ce qui m'a permis de vivre de près cette collaboration entre jésuites et laïcs responsables : directeurs, présidents, d'autres encore plus investis... Oui, j'ai eu beaucoup de plaisir dans ce travail commun
*** Et tu es devenu directeur... En 96. A une période un peu difficile. Durant mes douze ans de présence au Marais, j'ai accompagné un passage de 420 élèves à juste en dessous de 200 : sur ce plan-là on peut dire que le bilan n'est pas réjouissant. Ma tâche a été de permettre à l'équipe enseignante de retrouver une unification qui avait été un peu perdue, un peu de confiance en elle-même pour essayer de redémarrer sur des choses nouvelles. La chose nouvelle a été la mise en place de formation par apprentissage pour le bac pro., et puis la microtechnique, un virage qui commençait à se prendre. Et aussi le choix de la Compagnie de remettre des moyens, et humains et financiers, pour permettre au lycée du Marais de reprendre un souffle nouveau. On était arrivé à un moment où c'était : ou bien ça, ou bien on ferme. On parlait de bilan tout à l'heure ; où en est-on actuellement ? Eh bien, le Marais a bien remonté en effectifs, et d'autre part, il y a eu des ouvertures qui ont donné de l'air : prothésistes dentaires, optique-lunetterie, suite du BEP électronique vers le bac pro. ont amené des nouveaux élèves, des élèves-filles, ce qu'on avait essayé dans d'autres sections, mais sans succès : amener un peu de mixité dans cet univers faisait beaucoup de bien. Deuxièmement permettre aussi d'avoir des formations qui attirent des jeunes par autre chose qu'un risque d'échec comme c'était le cas avec la mécanique générale. Et de fait ça accompagnait une évolution de la ville de Saint-Etienne. Et il y a eu un dynamisme renouvelé dans l'établissement lui-même : quand on voit que les choses renaissent, on accepte mieux de prendre des virages. Tu habitais dans quel lieu de la communauté ? Les six premières années dans le quartier de Montreynaud, et les six années suivantes, quand j'étais directeur, rue Jules Serret. Je deviens supérieur en 98, et je prononce mes derniers vœux dans la foulée. Ces derniers vœux ont été physiquement une expérience intéressante. La messe a été célébrée dans une des paroisses de Montreynaud. Après, on est descendu prendre l'apéritif dans les ateliers du lycée du Marais. Puis on est allé pour le repas dans le restaurant du lycée St-Michel. Cette petite traversée m'a paru significative des lieux de présence de la communauté. Et permettant à chaque fois à des personnes de ces univers (Montreynaut, Le Marais, St-Michel) d'être partie prenante de cet événement.
Il m'a été demandé de venir à Paris, rue Blomet, pour être supérieur de cette maison de formation. Ce qui fait un beau changement. Mais qui venait au bon moment : après douze ans à Saint-Etienne, avec les difficultés mentionnées (même si en même temps un dynamisme reprenait dans l'établissement), un changement d'apostolat était quand même le bienvenu !
Eh bien, je te propose de nous arrêter sur ce mot ! Merci, Jean-Yves
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Jésuites : serviteurs
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