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compagnons > Surin et l'art de la communication par P. Goujon
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SURIN
et l'art de la communication...

par Patrick Goujon, jésuite, ayant soutenu une thèse sur le Père Surin en juin 2006.

La thèse ne se termine pas le jour de la soutenance. Il en va de son sujet comme de ce que les commerciaux appellent des « produits dérivés ». Que l'on se rassure néanmoins, je ne me suis pas lancé dans la vente de tasses ou de T-shirts à l'effigie de Jean-Joseph Surin.

En quelques lignes, je rappelle sur quoi portait ma thèse – je garde le titre pour la fin, sinon je pourrais en décourager quelques-uns. Une chose m'a toujours frappé en lisant la correspondance de Jean-Joseph Surin. Cet homme, ayant connu près de 20 ans la souffrance de l'enfermement dans l'angoisse et la folie de se croire damné, a pu reprendre, après sa guérison, une étonnante carrière de prédicateur, de directeur et d'auteur. Or ses activités et ce que Surin en rapportait dans sa correspondance ne cadraient ni avec la manière dont on présente la mystique en général – comme échec de la parole devant l'expérience de se découvrir saisi par Dieu tout entier – ni moins encore avec le portrait de Surin, oscillant entre l'errant mystique toujours en marge ou le fêlé de l'Aquitaine et de Loudun. Il me suffisait d'évoquer mon sujet pour recueillir toujours ces mêmes échos. Les réputations ont la peau dure !

Je me suis lancé dans l'aventure de l'écriture d'une thèse sur un auteur que j'avais découvert avant d'entrer dans la Compagnie grâce à mon père spirituel. Cela demandait une sérieuse prise de recul, aidée, il est vrai, par une double évidence : Surin nous est étranger par bien des côtés (sa vision de l'homme, sa théologie) ; en revanche il se rapprochait, non moins étrangement, de la manière dont apparut la figure des écrivains dans la société de la seconde moitié du XVII e siècle. Mon intérêt s'était d'ailleurs éveillé plutôt de ce côté tant l'austérité de Surin m'avaient d'abord laissé perplexe. Ainsi était née une question : en quoi ce que Surin disait de son travail de directeur spirituel et de la nécessité pour lui de proclamer l'Evangile pouvait-il s'éclairer des raisons et de la manière de faire circuler lettres, manuscrits et ouvrages imprimés ?

Au moment de décider du sujet de thèse un de mes anciens enseignants m'indiquait le nom de celui qui allait devenir mon directeur, Pierre-Antoine Fabre. Professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), spécialiste d'Ignace de Loyola, il avait collaboré avec Maurice Giuliani à l'édition des Ecrits d'Ignace. Mon projet de thèse trouvait chez lui un écho favorable. Il a été un véritable directeur, laissant le sujet se communiquer lui-même à l'âme de son dirigé mais toujours présent pour aider au discernement et aux décisions ! La thèse serait donc d'abord une thèse de l'EHESS – en spécialité Histoire et Civilisation – et relèverait de ce qu'on appelle « l'anthropologie historique ». La même thèse est devenue une thèse de théologie. Côté pile, côté face.

Après avoir soutenu en juin 2006, j'ai pu cette année partager quelques résultats et entendre poser quelques questions. Je ne parlerai pas des conversations avec les compagnons jésuites montrant de l'intérêt ou pour Surin ou pour la correspondance ; je m'en tiendrai à l'aspect universitaire.

Je suis allé faire un tour du côté de Bordeaux – Surin oblige – pour un colloque sur « La religion des élites aux XVIIe et XVIIIe siècles », colloque qui montrait surtout le regain d'intérêt pour l'histoire religieuse en France, abordée sans complexe dans nos universités d'Etat. Nous étions une vingtaine de chercheurs et, à part quelques vétérans à la soixantaine chenue, nous formions un bel équipage de trentenaires déjà rompus à l'art de la communication universitaire ! Réactions : Surin appartient donc au monde parlementaire bordelais sur lequel il s'appuie pour éditer ses œuvres ! Surin, jésuite de la marge ? On mesurait également que la mystique ignatienne était une mystique désireuse de se communiquer : Dieu invite à parler.

Quelques semaines plus tard, j'étais invité à la Sorbonne (EPHE) pour parler de l'écriture autobiographique. Le « moi » n'était donc pas haïssable pourvu qu'il se laissât transformer par les Ecritures jusque dans la conversion des souvenirs obsédants de Loudun. Une collègue invitée me montrait que quelques poètes oubliés des années 1650 parlaient de même.

Une autre occasion me fut offerte entre avril et juin à l'EHESS où m'avait été proposée une charge de conférences. En six séances, et après les avoir rôdées en atelier de second cycle à Sèvres, j'ai pu exposer mon travail à un groupe de participants composés de chercheurs, professeurs ou étudiants de l'Ecole. Certains étaient peu familiers de la spiritualité, d'autres en sont des experts.

Je retiens quelques réactions : dans l'appel à l'abnégation et à l'anéantissement lancé par Surin, n'est-ce pas davantage le processus qui compte que le résultat (être anéanti) ? Si Dieu se donne lui-même à l'homme par son Esprit, pourquoi des sacrements ? et si Dieu se donne dans l'eucharistie, pourquoi d'autres sacrements ? Peut-on dire que Dieu se communique immédiatement à l'homme, ou n'y a-t-il pas un « je ne sais quoi » (sic) d'écart qui subsiste et permet la communication ? Ou encore cette différence notée entre Surin et la correspondance d'un abbé janséniste : « le chemin qu'empruntera le correspondant n'est pas établi d'avance ».

Ces questions, posées dans une institution publique, méritent bien toute notre attention. Enfin l'éditeur Jérôme Million m'a proposé de publier ce travail. Ce sera chose faite pour l'hiver 2007. Ah, j'oubliais. Le titre ? Prendre part à l'intransmissible. La communication spirituelle à travers la correspondance de J.-J. Surin.

Patrick GOUJON

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

> Patrick Goujon au Centre Sèvres

> Enseignements à l'EHSS

> Histoire du sentiment religieux de Henri Brémond réédité

> Une présentation du livre : Histoire dun sentiment religieux

> Discours pour discerner la relation vraie