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Rencontre avec le Père François-Xavier Dumortier, Provincial de France de la Compagnie de Jésus. Texte publié dans la revue "Jésuites de France" 2009 Q. Lors de la 35ème Congrégation Générale qui s'est achevée en mars 2008, quelle part fut consacrée à la réflexion et à la discussion sur « le gouvernement de la Compagnie » aujourd'hui ? Une part importante… qui a conduit à la rédaction et à la publication d'un document – nous appelons de tels textes adoptés par une Congrégation Générale des décrets – qui est intitulé : « Un gouvernement au service de la mission universelle ». En effet, nous avons pris une conscience forte des changements rapides et profonds qui sont intervenus dans les deux dernières décennies : - la mondialisation est une réalité, et cette réalité est le contexte même dans lequel s'inscrit l'apostolat de la Compagnie aujourd'hui ; un grand nombre de questions et de problèmes – il suffit d'évoquer la mission du Service Jésuite des Réfugiés auprès des immigrés, réfugiés et personnes déplacées – sont universels par leur nature même et demandent une réflexion, des décisions et des actions qui prennent en compte leurs dimensions transnationales et multiculturelles ; - les moyens de communication modernes conduisent à de nouvelles manières de travailler : moins individuellement qu'un réseau, moins localement qu'internationalement, moins par une hyperspécialisation qu'en développant une approche interdisciplinaire… Q. Comment, concrètement, la Compagnie de Jésus veut-elle vivre ces perspectives de plus grande universalité ? Certes, il nous a semblé bon de demander au Père Général d'engager une révision du gouvernement central de la Compagnie en fonction de ce nouveau contexte : il s'agit de changer ou modifier ce qui doit l'être pour favoriser une meilleure coopération entre les diverses Provinces, une plus grande efficacité, une meilleure collaboration internationale dans les divers champs apostoliques, et une manière de penser et d'agir en tout qui soit la plus large possible, c'est-à-dire « travaillée » par le souci de ce qui est le plus universel. Il ne s'agit pas d'abord de moderniser des structures de gouvernement ou un fonctionnement institutionnel qu'il faudrait rendre plus rationnels, plus performants ou plus souples. Comme la Compagnie de Jésus n'est pas une ONG ni une association humanitaire, l'enjeu est autre… Q. Quel est-il ? Notre « identité » jésuite est fondamentalement apostolique ; notre mission est dans le monde d'aujourd'hui, tel qu'il est. De notre attention à ce monde, à ce qui change et bouge en lui, aux exigences d'un engagement et d'une action efficaces dans les sociétés actuelles dépend la fécondité de notre présence dans cette Vigne du Seigneur où Dieu nous invite à nous joindre à Lui comme Il l'entend et selon Ses voies. La Compagnie est organisée pour la mission ; c'est en fonction et en vue de sa mission aujourd'hui et dans l'Eglise qu'elle évalue et repense ses diverses manières de procéder et de gouverner. Q. La Compagnie dans le monde est divisée en Provinces… Oui, la Compagnie est organisée en Provinces de tailles diverses. Le « découpage » actuel répond à des critères où ont eu leur part l'histoire, la culture, la langue, les réalités nationales et régionales. Ainsi, la Province de France ne comprend pas seulement l'hexagone mais aussi l'île Maurice et l'île de La Réunion , la Grèce et le Maghreb. Comme nous éprouvons de plus en plus la nécessité de collaborer entre Provinces, une nouvelle réalité s'est imposée dans la structure de gouvernement de la Compagnie : les Conférences de Supérieurs Majeurs. Elles sont actuellement au nombre de 6 : Afrique et Madagascar, Amérique latine, Asie méridionale, Asie orientale et Océanie, Etats-Unis et Europe. Elles réunissent périodiquement les Provinciaux concernés et se dotent de structures propres pour animer et permettre la coopération nécessaire. La Province de France fait partie de la Conférence des Provinciaux européens. Depuis longtemps, nous sommes non seulement sensibles aux enjeux cruciaux de la construction européenne mais conscients que notre « espace apostolique » est, à beaucoup d'égards, devenu européen. Penser et agir apostoliquement comme « européens » n'est pas un choix qui serait plus ou moins fonction des options ou convictions des uns et des autres : c'est une nécessité si nous voulons vraiment répondre, comme jésuites européens, aux enjeux d'une Europe fragile et incertaine mais qui demeure dans le monde et dans l'Eglise l'objet d'attentes et d'espoirs à la mesure de son histoire. Q. La Province de France a elle-même connu des modifications dans son gouvernement. Pouvez-vous en préciser le pourquoi et le comment ? Dans les dernières années, la Province de France avait un Provincial et 2 Vice-Provinciaux, l'un chargé de la Région Nord qui comprenait Paris et l'autre de la Région Sud ainsi que de la Grèce ; en outre, il y avait et il y a toujours un Régional pour la Région du Maghreb. En janvier 2007, j'avais demandé aux communautés jésuites de la Province de réfléchir à la possibilité voire à la nécessité d'une nouvelle organisation du gouvernement de la province de France ; cette consultation a conduit à ce que je propose au Père Peter-Hans Kolvenbach, notre précédent Général, un changement qu'il a approuvé et autorisé il y a un an. Pourquoi ce changement et quel est-il ? Les raisons en étaient multiples et je voudrais me limiter à deux d'entre elles : d'une part, prendre acte d'une situation qui, au fil des années et eu égard au nombre de jésuites concernés, avait beaucoup évolué – et, d'autre part, envisager comment servir au mieux le dynamisme apostolique de notre Province. Comme la Compagnie dans son ensemble, chaque Province est organisée pour la mission : ce n'est pas un souci de gestion ou d'organisation qui est premier, car la visée première et ultime est toujours : comment mieux servir le Seigneur et Son Eglise dans la société et le monde où nous sommes ? Q. Quelle est donc la nouvelle structure de gouvernement de la Province ? Il n'y a plus 2 Vice-Provinciaux, mais un seul, le Père Jean-Jacques Guillemot ; il y a 5 Délégués du Provincial qui ont chacun une responsabilité déterminée : un Délégué pour les établissements scolaires, un Délégué pour l'apostolat spirituel, un Délégué pour l'apostolat social, un Délégué pour les questions immobilières, économiques et financières, un Délégué pour les Pères et Frères âgés qui se trouvent dans nos maisons de Lille, Pau et Francheville. Cette nouvelle structure demande aussi un renforcement du rôle et de l'autorité du supérieur local qui est le premier responsable du développement de la vie apostolique locale Q. En juillet 2008, à Valpré, près de Lyon, a eu lieu une rencontre importante. Pouvez-vous en dire quelques mots ? En effet, nous avons organisé les 4 et 5 juillet dernier, une rencontre qui a rassemblé, avec les jésuites immédiatement concernés, ceux et celles qui portent des responsabilités dans les institutions ou instances liées à la Compagnie de Jésus en France. Nous souhaitions une telle rencontre depuis longtemps pour plusieurs raisons : permettre à ceux et celles qui sont engagés dans des « lieux » géographiques et apostoliques différents de se connaître - prendre conscience ensemble, jésuites et laïcs, de la mission qui est aujourd'hui la nôtre dans l'Eglise et la société – examiner comment améliorer, renforcer et développer ce « réseau » d'engagements et de responsabilités où nous sommes liés dans un partenariat que nous souhaitons, les uns et les autres, toujours plus confiant, plus étroit et plus profond – envisager l'avenir avec cette espérance qui donne d'avancer et d'oser à la mesure de la force de l'Esprit qui nous est donné. Il me semble que cette rencontre a été un moment heureux, très heureux même… Il importe maintenant de vivre pleinement ce que nous avons mieux compris, ressenti et découvert. Q. Parmi eux se trouvaient les chefs d'établissement et Présidents des associations des établissements scolaires sous tutelle de la Compagnie de Jésus. Pouvez -vous dire comment vous envisagez avec la nouvelle association « Ignace de Loyola Education » l'engagement des jésuites dans le monde scolaire d'aujourd'hui ? Lors de la création de l'association « Ignace de Loyola Education » , à Amiens, le 24 mai 2008, j'ai exprimé dans quelles perspectives nous envisagions l'exercice de la tutelle et donc notre responsabilité dans le domaine de l'éducation : avoir une certaine vision des enjeux sociaux-éducatifs et pastoraux d'aujourd'hui et de demain. Nous ne pouvons pas – à l'heure de la mondialisation, des difficultés éprouvées dans l'acte éducatif, du constat qu'une partie de la jeunesse est en panne d'avenir… - ne pas avoir un regard large et ne pas chercher à discerner quels sont les enjeux essentiels ; veiller à ce que soient vivantes les orientations éducatives propres à la Compagnie , en fonction certes de sa tradition pédagogique et spirituelle, mais aussi des raisons pour lesquelles un ordre religieux s'engage aujourd'hui dans ce champ et ces tâches. Nous avons à nous rappeler qu'Ignace invite à aller là où les besoins sont les plus grands et là où nous pouvons apporter quelque chose de spécifique. La tâche éducative ne se réduit pas à des activités et des fonctionnements et la mission de la Compagnie dans ce champ ne se réduit pas davantage à celle d'une vague « inspiration » à donner ou à entretenir. Il est donc clair que, si demain, ici ou là, la Compagnie n'a pas ou n'a plus la possibilité d'accomplir pleinement sa mission dans tel ou tel établissement, c'est la question même de sa responsabilité propre par rapport à cet établissement qui sera posée ; agir . La tutelle doit être dynamique, créative, inventive : elle doit se sentir autorisée et poussée à créer du neuf, à oser, à entreprendre - et cela en faisant en sorte que se développent des synergies entre établissements et associations et en ayant le souci que circulent les expériences, notamment quant à la pastorale, au Programme d'Action Sociale (PAS), et à l'ouverture internationale ; prendre en compte la jeunesse défavorisée . Engagés dans le champ éducatif, c'est au service de toute la jeunesse que nous désirons nous trouver et œuvrer, car nul - dans la mesure où il prend conscience du caractère inacceptable de la situation actuelle - ne peut se résoudre ni se résigner à ne rien chercher, à ne rien risquer et à ne rien oser pour trouver des chemins de réponse. L'excellence, dont on parle souvent à propos de l'éducation jésuite, ne vise pas à favoriser ou à préserver un certain élitisme : elle vise à permettre à chaque jeune d'aller au bout de ce qu'il peut faire et être. Si cela est vrai pour chaque jeune, cela est vrai pour tous les jeunes. François-Xavier Dumortier, s.j.
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