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compagnons > L'obéissance de la foi - Perinde ac cadaver
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L'obéissance
de la foi

par Michel FARIN sj

 

 

Michel Farin et Jean-Paul Lamy

« Perinde ac cadaver ». Cette formule, attribuée à tort à saint Ignace de Loyola, a été retenue par une certaine opinion pour caractériser l'obéissance religieuse dans l'Eglise, et tout particulièrement l'obéissance dans la Compagnie de Jésus. Elle est citée jusque dans le Petit Larousse.

« Obéir comme un cadavre ! » Cette expression a un côté absurde : que peut-on commander à un cadavre ? Et pourtant, c'est vrai, l'obéissance religieuse a quelque chose à voir avec la mort. Mais ce mystère ne peut s'éclairer qu'à la lumière de la foi. Laissons-nous conduire par un militaire - un comble si nous nous rappelons combien l'image militaire a servi à caricaturer l'exercice de l'obéissance dans la Compagnie de Jésus !

« Seigneur, dit le centurion, je ne mérite pas que tu entres sous mon toit ; mais dis seulement une parole et mon enfant sera guéri. Car moi, qui suis un subalterne, j'ai sous moi des soldats, et je dis à l'un : ''Va !'' et il va, et à un autre : ''Viens !'' et il vient, et à mon serviteur : ''Fais ceci !'' et il le fait. »
En entendant cela, Jésus fut dans l'admiration et dit à ceux qui le suivaient : « En vérité je vous le dis, chez personne je n'ai trouvé une telle foi en Israël ! »
(Matthieu 8,8-10)

Ce centurion en appelle à l'autorité de Jésus sur la vie, en prenant comme parabole l'exercice de sa propre autorité dans l'armée romaine. Il se dit lui-même subalterne, c'est-à-dire soumis à l'autorité d'un autre, en l'occurrence César par l'intermédiaire de sa hiérarchie, et s'il est obéi par ses soldats, c'est dans la mesure où il leur commande au nom de César.

Le centurion signifie ainsi qu'il reconnaît en Jésus un homme si parfaitement soumis à Dieu qu'il peut commander à la vie en son nom. Jésus est en admiration devant une foi qui s'adresse à lui avec une telle justesse qu'elle lui permet d'y répondre au nom de Dieu sans être tenté de se prendre pour Dieu. Dans la demande du centurion Jésus reconnaît l'Esprit qui l'appelle à rendre gloire à son Père, et non à faire des miracles comme le lui proposait l'esprit diabolique dès la tentation au désert. Jésus peut alors dire à cet homme : « Va, qu'il t'advienne selon ta foi ! » Et l'enfant fut guéri sur l'heure, en même temps que Jésus et son interlocuteur, soumis l'un et l'autre au même Esprit créateur, demeuraient libres de toute idolâtrie d'un pouvoir sur la vie, et donc libres l'un par rapport à l'autre.

L'obéissance dans l'Eglise ne peut être que cette obéissance de la foi, la seule qui laisse l'homme libre car rendue à Dieu seul ; toute autre obéissance est obéissance à une image porteuse d'autorité, et l'obéissance à une image rend esclave de l'imaginaire qui la constitue. Or Dieu justement n'a pas d'image. Pas d'autre image que l'homme libre, son interlocuteur, qui, de ce fait, ne peut, lui non plus, être réduit à quelque image que ce soit. L'homme n'est donc appelé à obéir qu'à Dieu, c'est-à-dire à n'obéir à aucune image sous peine d'aliéner sa liberté, celle du fils.

Saint Ignace ne dit pas autre chose quand il écrit dans une lettre aux jésuites du Portugal, le 26 mars 1553 : « ... Ce ne sont ni la grande prudence, ni la grande bonté, ni d'autres dons excellents que Dieu pourrait avoir départis au supérieur qui fondent le devoir de lui obéir, mais le fait qu'il tient sa place et son autorité, comme le dit l'éternelle Sagesse : ''Qui vous écoute m'écoute, et qui vous méprise me méprise''. »

Saint Alphonse Rodriguez, frère jésuite du 16 ème siècle, portier de la résidence de l'île de Majorque, était un homme d'une extraordinaire bonté qui voyait se rassembler peu à peu à sa porte tous les pauvres de l'île à qui il portait secours quasi miraculeusement. Il déclara un jour, dit-on : « Si le supérieur de la maison me demandait d'arrêter de donner à manger aux pauvres, j'arrêterais immédiatement. » Le supérieur ne le lui a jamais demandé !

Une telle parole peut scandaliser si elle est entendue en dehors de la foi ; dans la bouche d'un saint, elle mérite qu'on s'y arrête pour en peser le secret. Elle ne signifie rien d'autre que le mystère d'un homme entièrement soumis à un amour qu'il éprouve comme plus grand que lui. Comme Jésus saisi de pitié pour les foules, il reconnaît dans cette compassion même la présence de son Créateur et Seigneur qui l'habite, la présence du Père, celui auquel il a voué obéissance dans la Compagnie de Jésus par l'intermédiaire de son supérieur.

Mgr Dominique Tang y Ming, jésuite, évêque de Canton, que j'ai eu le bonheur de rencontrer à Hong-Kong alors qu'il sortait de dix ans de prison pour avoir refusé de rompre sa relation avec le Pape, me confia qu'une chose apprise au noviciat l'avait beaucoup aidé. On demandait aux novices d'obéir aux chargés d'office (cuisinier, jardinier, bibliothécaire...) en pensant qu'ils obéissaient au Christ lui-même. C'était alors un exercice, mais lui en avait retrouvé l'esprit dans cette situation limite, en décidant d'obéir aux ordres de ses gardiens comme au Christ. Il me témoignait ainsi que, mystérieusement, cette « obéissance » inouïe avait sauvé sa liberté intérieure au cour de l'humiliation.

Bien sûr, Dieu ne saurait vouloir l'humiliation d'un être humain ! Mais Mgr Tang me confiait sa certitude que Dieu voulait qu'il soit là où le conduisait sa fidélité à l'Eglise, acceptant librement d'être soumis au traitement que cela impliquait. Et c'est là que nous retrouvons la mort présente au cour de l'obéissance de la foi, car cette obéissance à Dieu seul, qui, seule, laisse libre, implique toujours le renoncement au jugement propre considéré comme ce qui devrait commander sa vie.

Ce renoncement n'est humain que s'il est demandé par Dieu seul. Autrement il est aliénation, déshumanisation, soumission à tous les fantasmes, fussent-ils religieux. En un mot, il est suicidaire.
Car l'obéissance ne peut impliquer la mort de l'amour-propre qu'au nom d'une soumission à l'Amour qui crée l'homme libre, l'homme vivant, debout devant Dieu comme son interlocuteur, son fils et non pas son esclave.

L'homme n'est appelé à obéir qu'à Dieu,
c'est-à-dire à aucune image
sous peine d'aliéner sa liberté de fils.

 

 

Pour en savoir plus :

> Teilhard de Chardin et l'obéissance

> Comment les jésuites sont-ils gouvernés ?

> Le lien de l'obéissance