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Jacques Duraud,s.j.
Mes premières années à Taiwan


Jacques, tout à gauche sur cette photo    © 2009 eRenlai, Ricci Cultural Enterprise

« Mon Père, d’où êtes-vous? ». Avant de répondre à cette question si simple, l’homme, jeune, oncle d’un élève que je venais de raccompagner chez lui au début des vacances d’hiver s’excusa d’avoir osé cette demande. Sa curiosité ne m’avait pas du tout embarrassé et au moins ce Taïwanais n’allait pas me coller automatiquement l’étiquette d’Américain. Mon orgueil national serait sauf !

« Excusez-moi de vous demander ça, je ne voudrais pas que vous pensiez que je mets une distance entre vous et moi ». Missionnaire étranger qui allait bientôt s’avouer Français, je sentis tout de suite le tact de cet interlocuteur dans la retenue de sa requête. Il voulait que je me sente à l’aise, chez moi en quelque sorte sur ce coin de terre qui par le fait même de ma présence nous était maintenant commun.

Quelques années plus tard quand j’ai essayé d’apprendre le dialecte Taïwanais j’ai compris combien la délicatesse de son attitude était enracinée dans la langue et l’esprit des gens. Saisissant le combiné on ne lance pas sur un ton effronté un inquisiteur : « Qui êtes-vous ? » qui enjoindrait de décliner prestement nom, prénom, âge et qualités. On dit «où sommes-nous ? » : formule inclusive, dirait un linguiste, qui déjà accueille un étranger ou du moins une voix inconnue comme un ami.

Etranger sur un sol étranger, mes premiers pas à Taiwan furent accompagnés par cette expérience de l’amitié. On s’y fait des amis sans l’aide du manuel à portée de main indiquant comment s’y prendre. Loin de la métropole j’ai souvent pensé au sort moins enviable des étrangers sur le sol de ma patrie. Mais se faire des amis, même lorsque vous êtes un prêtre catholique en terrain de mission ne veut pas dire que vous les évangélisez ipso facto.

 

Le premier travail que m’ont confié mes supérieurs après les études de langue a été la responsabilité d’un foyer de lycéens. Nous y hébergions des jeunes venus de la campagne et des villes environnantes étudier à Tainan, une grande ville du sud de l’île. Mes premières années furent mises à rude épreuve. Je devais faire face à des adolescents qui me parlaient comme ils parlaient à leurs camarades ou leurs professeurs, c’est-à-dire pour moi, très vite. Les garçons en dehors de la mémorisation de listes de vocabulaire n’avaient guère d’expérience de l’apprentissage d’une langue
étrangère. Ce n’était pas de leur faute, ils ne pouvaient pas être conscients de mes malheurs ! Aussi notre relation exerça réciproquement notre patience et fut pour moi un test et un entraînement formidable pour ma capacité d’écoute : qualité que doivent partager l’étudiant en langue que j’étais et l’éducateur. Aujourd’hui je leur suis encore vraiment reconnaissant de cela.

Responsable de ce foyer j’étais l’intermédiaire entre les parents, les élèves et quelquefois les deux établissements scolaires où ils étaient inscrits. Cela m’a donné quelques aperçus sur le système éducatif taïwanais, qui, comme le français, n’arrête pas de se réformer. En classe le jour, et le soir au moins pour certains d’entre eux dans des cours particuliers de façon à garantir de meilleurs résultats dans les matières faibles, il ne nous restait pas beaucoup de temps pour « l’évangélisation », ou des cours d’instruction religieuse. De toute façon je n’étais pas dans la position d’un directeur de leurs programmes scolaires et le temps qui restait après les classes et l’étude était compté chichement. Mes conversations avec les élèves étaient souvent limitées aux encouragements pour les aider à naviguer entre la pression du système scolaire et les attentes de leurs parents. D’un côté je continuais à apprendre le mandarin de l’autre, eux poursuivaient leurs études, c’était en quelque sorte une expérience commune douloureuse et traversée de moments de bonheur à travers laquelle nous tissions des liens.

Vivre à Tainan était un endroit idéal pour goûter et connaître Taiwan. On apprend une culture par les sens : Tainan recèle tous les délices culinaires de l’île. Tous ces « snacks » qui font qu’on ne laisse jamais passer une petite faim. Les étals des rues et des marchés de nuit regorgent de toutes ces tentations. J’ai été le témoin dans le sous sol de notre église des premières représentations d’un groupe théâtral devenu depuis célèbre « Tainaner Ensemble ». Ils ont au moins participé une fois au Festival d’Avignon. Une de leur spécialité a été la traduction et l’adaptation des grandes pièces du répertoire mondial dans le dialecte Taïwanais. Je me souviens d’avoir assisté à une représentation de Macbeth donnée par eux au théâtre national de Taipei. J’étais avec plusieurs amis taïwanais dont
certains ne comprenaient que le Mandarin ou seulement comme moi des bribes de Taïwanais. Ce fut pour tous un vrai régal!

Maintenant, le bâtiment du « Beda Student Center » est toujours en place mais n’héberge plus de lycéens. L’association des anciens, formée il y a une dizaine d’années gère le lieu qui abrite différentes associations d’action sociale ou éducatives et le « Tainaner Ensemble » qui y dispose d’un
théâtre de poche et de l’espace nécessaire à la fabrication et à l’entrepôt des décors. Le service rendu pendant quarante ans à des générations de lycéens à inspiré aux hommes et aux citoyens qu’ils sont devenus le désir se servir à leur tour et de répondre de façon différente et créative aux besoins nouveaux de la société. Cela n’est-il pas un brin d’évangélisation ?

Passés 5 ans à Tainan mon nouveau ministère fut l’aumônerie des étudiants dans le diocèse de Kaoshiung. L’église catholique à Taiwan est vraiment une minorité. J’ai du développer les talents nécessaires pour trouver sur les milliers d’étudiants d’un campus la poignée de catholiques susceptibles de vouloir former un groupe. Les jeunes aiment être nombreux ensemble, c’est cela qui pour eux fait sens, c’est cela qui est amusant.

A l’échelle d’un campus il ne peut pas être plus évident que non seulement les catholiques, mais les chrétiens toutes dénominations confondues sont vraiment une minorité ! Comment surmonter cette frustration de ne pas être un groupe important et cependant accepter de former une communauté de foi ?

Mon service pendant sept ans a été l’accompagnement de ces étudiants pour qu’ils continuent à grandir dans la foi et acceptent que ces communautés dont les membres se comptent souvent sur les doigts des deux mains deviennent la « pincée de sel » qui donne la saveur de l’Evangile au monde qui les entoure. Dieu merci, la plupart de ces groupes catholiques se retrouvant régulièrement sur les campus n’étaient pas uniquement constitués de chrétiens. L’amitié rassemble les gens. Les années d’Université sont libres de la pression scolaire qui sévit dans les lycées : voilà des occasions pour commencer des échanges et une connaissance de ce qu’est la foi chrétienne.

Je me souviens avec nostalgie de ces 7 ou 8 années passées à Kaoshiung et dans les districts avoisinant. Les défis rencontrés alors me semblent aujourd’hui les mêmes. D’une part bâtir des communautés de foi reste toujours une priorité. D’autre part nos communautés d’églises ne peuvent
pas se replier frileusement sur elles-mêmes dans le souci d’une pureté identitaire. Des amis ont fait un bout de route avec nous, ont partagé et continuent à porter les mêmes soucis et rendre les mêmes services.

L’évangélisation a besoin de temps. Dans un jeu de mots que nous faisons en Chinois, nous utilisons le même mot, les mêmes deux caractères pour dire de quelqu’un qu’il est catholique ou « ami de l’église catholique ».

Chaque femme et chaque homme qui a le souci de porter l’Evangile est
toujours dans le processus de devenir chrétien. L’amitié est là pour ça. De toi j’apprends à mieux me connaître et ce que j’apprécie en toi ne peut qu’aviver mon désir de vivre au niveau des valeurs auxquelles je crois.

Est-ce qu’une communauté chrétienne (catholique ou protestante, peu importe) est capable de projets où des personnes de cultures et de religions différentes peuvent participer ? Je me souviens d’un curé de paroisse qui m’expliquait que sa communauté était composée d’un tiers de catholiques originaires du continent chinois, un autre tiers de taïwanais de souche et enfin le tiers restant d’aborigènes.

Pour la célébration du culte, il fallait déjà tenir compte de ces différences et de ces sensibilités. Je pense qu’il ne s’agissait pas seulement de ménager des susceptibilités, mais qu’il y avait dans cette communauté du fait de ces différences un réel potentiel de créativité.

Je trouve tant de bonheur dans la diversité de la société taïwanaise que j’aimerais que mon église, l’église catholique puisse catalyser des projets qui aillent dans le sens de plus d’harmonie, de compréhension et de compassion pour cette société insulaire, un peu renfermée sur ses succès économiques, et vers plus de générosité pour le monde qui l’entoure. Cela requiert discussions, débats et discernement

Pour la discussion et les débats nous trouverons toujours des amis attentifs, passionnés et raisonnablement critiques. Mais le discernement requiert du temps, du silence, bref ce que nous appelons la prière. Est-ce que nos désirs, nos projets s’accordent avec l’Esprit qui vient de Dieu partagé aussi par toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté ? Voilà ce qui est en jeu avec le discernement d’une communauté.

Oui, je me souviens toujours avec plaisir de ces années dans le Sud de Taiwan avec les étudiants mes amis. C’est d’eux que je tiens cette appellation moins formelle que celle de « Mon Père ». Mais avec le surnom qu’ils m’ont donné j’ai vieilli d’une génération : « Kenyeye » (Grand-père
Ken).

TEC, Taipei, 25 Novembre 2009

© 2009 eRenlai, Ricci Cultural Enterprise, all rights reserved
www.erenlai.com

 

 

Pour en savoir plus :

> L'article original sur le site E-renlai

> Deux jésuites chez les lolos noirs ...

> Le blog de kenyeye
(alias Jacques Duraud): l'enclos à moutons

> Jacques Duraud sur Facebook

> "L'enclos à moutons", un village nuosu en Chine, un livre de Benoît Vermander

> Souvenirs des montagnes fraîches... Une mission de Jacques Duraud en Chine avec des taiwanais

> La Chine, ou le temps retrouvé, un livre de Benoît Vermander