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compagnons > Le Père Jean Ducruet 50 ans au service du Liban
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Hommage
au Père Jean Ducruet
Un jésuite français devenu
"un grand libanais"

Une célébration à la mémoire du Père Jean Ducruet est prévue lundi 29 mars à 12h
à l'église St Ignace - 33 rue de Sèvres
Paris 6ème (Métro Sèvres-Babylone)

Le Père Ducruet est entré dans la Compagnie de Jésus en France en 1942. En 1960, il est envoyé au Liban. Il va consacrer toute sa vie à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ). D'abord comme professeur, puis comme recteur pendant vingt ans (1975-1995). Il préside en même temps (1984-2001) aux destinées de l'Hôtel-Dieu de France avant de prendre la responsabilité du centre d'éthique de l'USJ.

Il demeure pour tous, un grand bâtisseur, qui s'est consacré au développement de l'Université Saint-Joseph, qu'il a agrandie, modernisée, diversifiée, transformée et très souvent réparée. Avec une ténacité étonnante, il a réussi envers et contre tout à maintenir l'université ouverte pendant les quinze ans de guerre de 75 à 90.

Le 17 juin 1997, il fût décoré par le président de la République Française, Monsieur Jacques Chirac, de la Croix de Commandeur de la Légion d'Honneur. « Il n'a pas cessé de créer quand tout le monde désespérait » a dit de lui le Président Jacques Chirac. Naturalisé libanais, il est décédé dans son pays 13 mars 2010.

Ci-dessous des images de l'USJ à Beyrouth

Hommages publiés dans le journal libanais L'Orient - Le jour

Jean Ducruet, économiste, visionnaire et résistant

Jean Ducruet fut un économiste, visionnaire d'un avenir du Liban et du Proche-Orient, enraciné dans la connaissance de son histoire reflétée dans sa thèse Les capitaux européens au Proche-Orient. Ces écrits dans Proche-Orient Études économiques reflètent sa saisie des sens des changements politiques et socio-économiques des années 50 dans le Proche-Orient et au Liban (nassérisme, chéhabisme). Jean Ducruet était un économiste chrétien et humaniste inspiré de la grande tradition française qui a produit François Perroux et Louis Joseph Lebret, conscient des progrès et des retards de l'enseignement de l'Église catholique dans ce domaine.

Jean Ducruet fonde la faculté des sciences économiques de l'USJ au début des années 1960 et sa revue Proche-Orient études économiques (POEE), la seule revue académique francophone de sciences économiques du Proche-Orient arabe. Au début des années 1970 et dans la mouvance de la montée de l'intérêt pour le pétrole, il fonde, avec l'Institut français du pétrole, le Centre de recherches économiques de cette faculté.

Jean Ducruet reste doyen de cette faculté de sciences économiques jusqu'à sa nomination comme recteur de l'USJ en 1975. Là, ses talents de bâtisseur se dévoilent dans toute leur ampleur. Au moment où d'autres, craignant l'avenir, tentaient de restreindre la présence jésuite au Liban, ce grand résistant nommé à la tête de l'USJ contre-attaque. Au lieu de restreindre, il agrandit, il déploie l'université dans toutes les régions du Liban, au service de tous les Libanais, dans la grande tradition de la mission des jésuites et de l'Église au service de tous. Il développe l'université géographiquement, sectoriellement, l'adaptant aux besoins et anticipant l'avenir. Il la développe aussi institutionnellement. L'USJ complète ses facultés en couvrant de nouveaux domaines de manière systématique, souvent en partant des institutions préexistantes, avec l'aide et l'appui de ses confrères jésuites et de ses collègues enseignants.

Après 1995, il quitte l'USJ. Il s'occupe déjà de l'Hôtel-Dieu. Il appuie discrètement les préparatifs du synode de l'Église universelle pour le Liban. Il mène depuis une action scientifique et engagée dans le domaine de la bioéthique dont nous avons tous besoin.

Michel Chatelus, professeur de sciences économiques, français, détaché auprès de l'USJ à la fin des années 1960 et au début des années 1970, disait de lui : « Il aurait très bien fait comme PDG de General Motors... »

Mais Jean Ducruet était aussi et surtout un grand bâtisseur, un grand résistant et un chrétien authentique et discret.

Boutros LABAKI
Président de l'ILDES (Institut Libanais de Développement
économique et social de 1987-1991)
18/03/2010

 

Le départ d'un géant

Rendre hommage à un géant qui disparaît n'est pas chose aisée. Le remercier au nom de tant de générations qu'il aura marquées c'est si peu pour cet homme de Dieu d'abord, ce pédagogue, cet humaniste, ce Recteur bâtisseur de l'USJ pendant 20 longues années. Grand bâtisseur, dans la vraie lignée des disciples de saint Ignace, il a appris à des légions de Libanais à être de véritables citoyens dont le pays peut être fier.

On peut avoir apprécié Jean Ducruet, s.j., on peut l'avoir contesté, mais il n'aura jamais laissé indifférent. Cinquante ans durant, dont une trentaine des plus noirs sur ce petit bout de terre, il a été au service du pays et de sa jeunesse. Un pays qui était devenu le sien et qu'il connaissait sur le bout des doigts, pour des raisons évidentes, bien mieux que tous ses politiques réunis. Lui qui savait parler aux grands de ce monde avec la même facilité qu'il avait à retenir l'attention de ses étudiants.

Peu de Libanais auraient rêvé pour le Liban ce que ce battant a réalisé « malgré tout et tous ». Peu de Libanais auraient eu son courage, sa détermination, sa lucidité, son engagement et même son humour, par moments, devant des situations difficiles, voire graves. Un humour accompagné de ce sourire en coin plus éloquent que toute littérature.

Il pouvait s'imposer comme l'autorité incontestée, elle-même contestée parfois. Mais il savait être, par ailleurs, l'ami ou le complice.

Et c'était bon ainsi.

Maria Chaktoura
Enseignante à L'USJ,
et chef du service culturel au journal L'Orient Le jour

 

Extraits de l'allocution de M. Jacques Chirac, Président de la République, à l'occasion de la remise la Croix de Commandeur de la Légion d'Honneurau révérend père Jean Ducruet, le 19 juin 1997

Un homme libre, qui n'a jamais craint de dire la vérité, même aux heures les plus sombres de la guerre du Liban, et qui jouit d'une très grande autorité morale qui est une référence pour beaucoup de celles et de ceux, quelles que soient par ailleurs leur religion, leur confession, qui aspirent à un Liban, à la fois indépendant, et incarnant les grandes traditions de respect de l'homme et de la démocratie qui furent celles de ce beau pays...

Un grand bâtisseur, aussi, qui s'est consacré pendant vingt ans au développement de l'Université Saint-Joseph, qu'il a agrandie, modernisée, diversifiée, décentralisée et très souvent réparée. Avec une ténacité étonnante, il a réussi envers et contre tout à maintenir l'université ouverte pendant les quinze ans de guerre de 75 à 90.

Malgré les difficultés que chacun connaît, et alors que l'université paye régulièrement un lourd tribut au conflit, je rappelle qu'il y a eu sept Pères, dont cinq Français, qui ont été tués pendant ces événements et j'ai une pensée, et un hommage particulier, à leur intention en ce moment.

Plaidant inlassablement en faveur de l'unité du Liban, il s'est toujours employé à ce que ce pays demeure une terre de liberté ou redevienne une terre de liberté, de dialogue, de tolérance, ce qu'il a vocation à être. Il a d'ailleurs créé, dans ce but, à l'Université Saint-Joseph, un remarquable Institut d'études islamo-chrétiennes.

Intervention du Père Selim Abou lors du départ du P. Ducruet de l'USJ après 20 ans de rectorat.

"Le Père Ducruet est un grand libanais" : une affirmation que j'ai souvent entendu exprimer par des professeurs et des étudiants, des journalistes des hommes politiques. Un grand libanais par sa pensée : ses discours et conférences, dont le recueil vient de paraître, suffisent à l'attester; un grand libanais par son action : les faits et témoignages qui suivent suffisent à l'évoquer.

Le Père Ducruet est un grand Libanais, parce qu'il est un grand Fançais. Lui aussi a toujours eu "une certaine idée de la France" qu'il n'a jamais dissociée de l'idée, que la France au cours des siècles, s'est faite du Liban. Je l'ai souvent vu attristé de voir son pays, depuis la disparition du général de Gaulle feindre d'oublier la longue histoire de ses liens avec le Liban et l'engagement moral qu'elle implique.

Quelque temps avant de renoncer au pouvoir, le général confiait à son médecin qui avait longtemps vécu dans notre pays : "Tant que je serai en vie, personne ne touchera au Liban". Les malheurs du Liban ont commencé cinq ans après sa mort. Ces malheurs, le Père Ducruet, rivé à son poste de recteur, les a vécus intensément, bousculant parfois les uns et les autres et relevant les défis de la guerre et de l'occupation avec la détermination qu'on lui connaît. C'est sans doute la raison pour laquelle il n'a cessé d'être consulté par tant de personnalités politiques et religieuses.

Qui n'a pas remarqué, en écoutant un discours du Père Ducruet, qu'il arrive toujours un moment où l'émotion l'étreint et altère sa voix au point qu'il surmonte avec peine les larmes qui montent à l'assaut ? Ce que, par contre, c'est que, peu d'auditeurs ont noté, c'est que ces moments d'intense émotion ne se manifestent que lorsque le recteur parle du rôle de l'Université dans la sauvegarde du Liban : de sa culture et de son identité, de sa résistance et de sa liberté.

Le Père Ducruet, un grand Libanais : l'honneur en échoit au Liban.

Sélim Abou sj

20 ans de rectorat à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth

Il faudrait pouvoir écrire un jour l'histoire de ces vingt années particulièrement mouvementées (1975-1995), dont dix-sept furent des années héroïques, au cours desquelles les responsables, les enseignants et le personnel administratif de l'USJ, galvanisés par leur Recteur, ont bravé, jour après jour, les bombardements et les destructions, pour assurer le fonctionnement de leurs institutions au service des étudiants.

Déplacements multiples, localisations dispersées, restauration répétée des bâtiments démolis et des équipements pillés, ont jalonné ces années d'une guerre multiforme, aussi atroce qu'inutile. En 1976, je ne sais plus quel journal de langue arabe écrivait à peu près ceci: "Toutes les institutions libanaises sont par terre, sauf l'Université Saint-Joseph", et hommage en était rendu à son Recteur.

Dès 1975, le Père Ducruet prit deux initiatives audacieuses qui supposaient une juste vision de l'avenir. La première fut de proclamer l'autonomie de PUSJ, dont la direction académique et les diplômes dépendaient encore largement de l'Université française, et de lui conférer le statut d'université libanaise privée. Ce qui n'empêcha pas l'USJ d'établir par la suite une quarantaine d'accords-cadres et de conventions spécifiques avec les universités françaises ou francophones. La seconde initiative fut de transformer progressivement ce qui n'était pratiquement qu'une lâche fédération de facultés, certes prestigieuses, en une université centralisée respectant néanmoins la spécificité de chaque institution.

Durant les années de guerre, PUSJ ne se contenta pas d'assurer la survie et le fonctionnement de ses institutions. Constamment attentif aux besoins de la société libanaise déchirée par les événements, le Recteur créa les centres régionaux du Nord (Tripoli), du Sud (Saïda) et de la Bekaa (Zahlé). Ouvert à l'évolution mondiale des diverses disciplines universitaires, il encouragea la création de nouvelles institutions et de nouvelles filières. Parfois il en autorisa la fondation par respect pour l'initiative d'un doyen ou d'un directeur et ne les apprécia qu'après coup, quand elles eurent donné leurs preuves. Le développement de l'USJ ne s'arrêta pas là. Depuis le retour à la paix civile, le bâtiment de l'ESIAM a été inauguré en 1994 à Tanaïl - deux séries de bâtiments sont actuellement en chantier: à l'entrée de Tripoli pour le CEU du Liban Nord, à Tall Chiha pour le CEU de Zahlé; un troisième est prévu, à la rue de Damas, pour abriter la FLSH.

Selim Abou sj

Les adieux de l'USJ

Les funérailles seront célébrées le mardi 16 mars 2010 à 15h en l'église Saint Joseph des Pères Jésuites à Beyrouth. L'enterrement a eu lieu à Jamhour.

C'est dans une atmosphère de recueillement, empreinte d'émotion, que les responsables, le corps professoral, le personnel administratif et les étudiants de l'Université Saint-Joseph ont fait leurs adieux hier après-midi à celui qui a été pendant vingt ans recteur de l'USJ, le père Jean Ducruet. Appelé par ses proches « le Bâtisseur », le père Ducruet s'était distingué par son dévouement, son érudition, ses hautes compétences, et surtout sa modestie qui le poussait à rester proche, et au service, de ses étudiants, sur le campus, durant les pires moments de la guerre libanaise.

De nombreuses personnalités se sont associées au deuil et ont assisté hier aux obsèques qui ont eu lieu à l'église Saint-Joseph des pères jésuites, à la rue Huvelin. Étaient notamment présents le ministre Ibrahim Najjar, représentant le président Michel Sleiman, le ministre Tarek Mitri, représentant le Premier ministre Saad Hariri, le député Yassine Jaber, représentant le chef du Législatif, Nabih Berry, le député Marwan Hamadé, les anciens députés Nayla Moawad, Bahige Tabbarah et Khalil Hraoui, la ministre Mona Afeiche, Mgr Samir Mazloum, représentant le patriarche maronite, le cardinal Nasrallah Sfeir, le recteur de l'USJ, le père René Chamussy, le père Selim Abou, ainsi que de nombreux évêques et dignitaires religieux.

Le père René Chamussy devait prononcer une homélie dans laquelle il a retracé le parcours du disparu, évoquant notamment son dévouement pour sa seconde patrie, le Liban. « Jean Ducruet s'engagea en ce pays et l'assuma sans partage, a souligné le père Chamussy. Lucide, il ne cachait jamais les failles et les malheurs de ce pays. Mais il était là et il vécut tout cela comme il devait le vivre, heureux d'être reconnu par les plus hautes autorités du pays, satisfait de se voir consacré en 2001 par le Premier ministre comme vice-président du comité consultatif national libanais de bioéthique. C'est dans cet esprit qu'il traversa la longue guerre libanaise, sauvant ce qu'il pouvait sauver d'une université si rudement malmenée, colmatant les brèches, réparant ce qui pouvait être réparé, faisant s'étendre les activités de l'USJ sur tout le territoire du Liban, tentant toujours de faire prévaloir l'esprit de dialogue et le courage pour reconstruire ce pays déchiré et qu'il voulait voir libéré, et uni. Jacques Chirac dira ce qu'il faut dire en lui remettant la croix de commandeur de la Légion d'honneur : le P. Ducruet ? Un grand serviteur de la pensée et de la culture française dans un Liban qui est devenu naturellement sa seconde patrie. »

Le père Ducruet a été inhumé dans le cimetière des pères jésuites, à Jamhour.

 

 

Pour en savoir plus :

> Le site de l'université Saint-Joseph à Beyrouth

> En 2000, 125ème anniversaire de l'USJ

> Le site de la Compagnie de Jésus au Proche- Orient

> L'info officielle sur le site de l'USJ, Université Saint Joseph de Beyrouth

> L'article du journal L'Orient-Le Jour du 15 mars sur le site du collège Notre-Dame de Jamhour

> Un livre du Père Jean Ducruet : Le service de la santé au Liban