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P. Roland
DORIOL

L'apostolat de la mer aux Philippines (3/7)

Former des marins

Des bancs de l'école maritime à la sueur de la mer
par Roland Doriol s.j.

Depuis plus de 12 ans, j'ai mis sac à terre à Cebu, aux Philippines, pour y vivre les dernières années de mes 22 ans de navigation et préparer le passage de la vie en mer à la retraite active à terre.

Cet examen de passage s'est passé dans une école professionnelle maritime que j'ai vu grandir au cours de ces 12 ans : 2 500 élèves en 1991 et plus de 5 000 en 2003 !

Roland Doriol, une fois installé à Cebu,
est devenu l'aumônier de l'école maritime qui forme les futurs marins philippins.

Les Philippins représentent aujourd'hui plus de 25% des marins de marine marchande du monde entier. Ils sont environ 500 000.

La concurrence
avec les pays de l'Est laisse présager une future crise pour les Philippins.
En général ils vivent déjà en dessous du seuil de pauvreté.
Le pire reste donc à craindre.

 

Revenons au "Maritime Education and Training Center" de Cebu, une université privée "pour les masses" regroupant aujourd'hui plus de 25 000 élèves en diverses branches, la branche maritime étant un des fleurons parce qu'on y promet et promeut l'aventure et les dollars... Des investisseurs Norvégiens et Japonais financent une partie de cette école et lui donnent une bonne cote de professionnalisme. Ils sélectionnent leurs propres élèves dès la première année et réclament d'eux une discipline qui est loin d'être de la même rigueur pour les élèves non sélectionnés !

J'ai vu grandir et se transformer ce collège en Université en essayant d'y trouver ma place en tant qu'aumônier avec un arrière-plan de navigant dont la vie et l'environnement avaient été la mer et ses vagues, du moins pendant les cinq premières années de présence à Cebu, car je repartais en mer tous les six mois.

Je trouvais dans cette université maritime des instructeurs retraités chargés d'orienter les jeunes vers ce métier en rappelant les règles classiques et immuables de navigation, mais en oubliant les évolutions technologiques et culturelles de mentalité qui s'imposaient, surtout après 1995...

Dés 1995, les lois internationales plus strictes s'imposaient aussi parmi les 133 écoles maritimes enregistrées dans le pays. La barre était mis plus haute pour le recrutement, la formation et l'année de stage, pendant laquelle les élèves se voyaient délivrer un salaire en dollars ! On ne peut mieux ouvrir l'appétit et faire saliver une clientèle jeune, prête "à voir du pays en toute liberté" selon la formule publiée en gros titres dans les journaux locaux pour attirer les jeunes.

Les années 1994 à 2000 ont été les vaches grasses de l'appel du large et le boum de la formation maritime. Aujourd'hui, aux rites de graduation (examen de fin de classes) de ces dernières années, on recueille des groupes de plus de 1 000 diplômés qui correspondent bien à ces années exceptionnelles. Les élèves reçoivent leur diplôme avec l'uniforme en prime pour la photo après trois années d'école, et la fierté d'avoir achevé une étape importante. Mais les premiers pas de l'entrée dans le métier sont le début d'un long calvaire de plusieurs mois, voire plusieurs années. Il leur faut aller à Manille faire le tour des agences de main d'œuvre pour y déposer leur candidature en vue d'un embarquement.

Aumônier à l'école…
essayant de trouver une place

J'ai été reçu les bras ouverts par le Directeur de l'école un jour d'avril 91, mais, en moi, ne cessaient de se rebiffer mon origine et mon environnement mieux connu et préféré "venu de la mer et prêt à y retourner" ! Dès la première rencontre, le Directeur m'emmena pour une visite de l'école, me présentant comme l'aumônier et décida sur ­le-champ d'un week-end de récollection pour le corps professoral, avec messe et confessions ! L'agenda était déjà fait, à moi de me jeter à l'eau pour mettre au point un programme de récollection... ma première !

Je découvrais à peine Cebu et son port, mais ce Collège maritime et la moisson de jeunes en uniforme s'imposait comme un terrain où l'Eglise locale ne s'aventurait pas, sauf pour des Eucharisties du premier vendredi du mois. Quant à la réalité de l'Apostolat de la mer et au réseau "Stella Maris" à travers le monde, on en parlait "sur les bancs de l'école", mais pas grand monde ne s'était soucié du devenir de cet enseignement "dans la sueur de la mer".

C'est de cette façon qu'a germé en moi la première "newsletter", un bulletin d'une dizaine de pages faites de lettres reçues de marins de l'Apostolat de la mer de Cebu avec la conviction qu'un nouveau chapitre de mon histoire maritime était en train de s'écrire grâce aux jeunes, aux marins philippins et à leurs familles. Je partageais ces premières découvertes lors des rencontres avec le clergé de la ville ou en province, mais cela produisait plus de confusion que d'espérance.

En apprenant que j'avais passé 22 ans en mer non comme aumônier mais comme marin-électricien, j'avais à répondre à la première question inévitable mais qui laissait au second plan les autres plus rares : « est-ce que vous célébrez à bord ? », certains n'osant pas demander tout de go si je savais célébrer ! Autre moment de confusion pendant les trois premiers mois de présence sur le campus de l'école maritime presque tous les jours: à chaque arrivée, la même question : «Y a-t-il une messe aujourd'hui et à quelle heure?» La réponse était déjà publiée deux messes par semaine, le mercredi et le vendredi. « Mais alors, pourquoi venez-vous aujourd'hui s'il n'y a pas de messe ? » La réponse qui provoquait le sourire, était toute simple : « simplement pour être avec vous ! ».

La connaissance de cette "nouvelle paroisse", je la faisais à pied ou en bus, en marchant dans la poussière et la chaleur du port, en compagnie de quelques étudiants bravant leur timidité pour pratiquer un peu d'anglais et en même temps arborant une certaine fierté d'être les premiers dans ce qui allait devenir l'apostolat de la mer de Cebu. On parlait du Congrès Mondial de l'Apostolat de la mer en 92 à Houston (Texas), avec une délégation possible de Cebu... mais nous allions aussi visiter d'autres écoles et découvrir la province en voyageant souvent sur le toit des bus...

Les langues se déliaient sur les quais ou sur les routes à en oublier la chaleur, la sueur et la poussière... Nous salivions aussi dans la recherche d'un local ou d'une maison pour y démarrer le "Stella Maris de Cebu". Pourquoi chercher plus loin que les containers qui avaient agrémenté mon environnement pendant pas mal d'années à bord, et qui se trouvaient sur le quai du port où nous marchions tous les jours ?

Le Stella Maris fait de l'amélioration des 3 containers tel qu'ils existaient pendant les douze premières années du démarrage entre 1993 et 2004.

Autre source de confusion dont je retardais la révélation chaque jour à l'école et devant mes compagnons jésuites étonnés : je repartais en mer. Je regagnais le bateau à Hong Kong. L'aumônier lui-même prenait le chemin de la mer! Comment peut-on quitter maintenant, lorsque les premières racines fragiles commencent à peine à prendre ? Qu'est-ce que cette obstination à repartir ? « Tu n'en as pas encore eu assez de mer et de vagues ? » J'ai dû me débrouiller, souvent par des silences et des entêtements, pour ébaucher une réponse à ces questions qui me prenaient toujours par surprise. Un chef mécanicien indien profondément croyant m'interpella : « Vous ne voyez donc pas que vous perdez votre temps en mer, il y a tant à faire à terre, venez un peu voir en Inde »
Ce n'est que récemment que j'ai pu formuler une réponse qui me satisfasse :

Un livre (à droite) sur les lettres écrites par les marins philippins >>

« Je suis prêt à vous écouter lorsque vous parlez de temps perdu en mer pendant 22 ans, mais je vous demande aussi d'écouter ceci : pendant ces 22 ans, j'ai pu observer ce qui se passe sur la mer, comment les vagues se suivent et ne se ressemblent pas, et de même les bateaux et les hommes, les tempêtes ou les moments de solitude. J'ai vu comment les réfugiés vietnamiens sont venus nous surprendre en mer sur les navires pavillon français, comment le pavillon français et les conditions de navigation ont rapidement évolué, comment il faut faire des choix et sembler partir à la dérive, comment je me suis trouvé seul Français à bord au milieu d'équipages internationaux, donnant ainsi à ma vocation de jésuite une plus grande sensibilité internationale et une chance renforcée de grandir, et comment je me suis trouvé, après plusieurs moments de congés pris aux Philippines, devant le choix de ce pays pour y vivre la mission auprès des gens de mer.
Et comment expliquez-vous que je me trouve aujourd'hui à Cebu les mains pleines de ces jeunes en école maritime afin d'y développer une formation et une expérience chrétiennes qui tienne la route "sur terre ou sur mer" ? ».

>> pour voir la suite et
d'autres photos >>

 

 

Voir aussi :

> le blog de Roland Doriol : La passerelle du marin

> Un livre (en anglais) "Written on the High Waves" relate les lettres des marins philipins que Roland Doriol a connus en cet Age de la Globalisation

> P. Roland Doriol comme marin avant sa retraite

>
"La sueur de la mer", un article du Père Doriol

>
Un entretien avec Roland Doriol en 1994

>
Le site officiel de l'Apostolat de la mer

>
L'historique du centre Stella Maris de Cebu (en anglais)

>
Un article de la presse philippine sur le Père Doriol (en anglais)

>
Les jésuites philippins (en anglais)