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Eric de Rosny

Le jésuite
aux quatre yeux

Après plus de quarante ans à Douala, le jésuite anthropologue vit une retraite active à Yaoundé. Témoin privilégié de l'évolution de la société camerounaise, c'est un chercheur infatigable, tant sur les pratiques des guérisseurs que sur les nouveaux mouvements religieux

 

Extrait d'un article de Claire Lesegretain dans la Croix (10 avril 2009)

Comment imaginer qu'un fils de l'aristocratie française, dont l'enfance s'est écoulée entre un appartement parisien du 7e arrondissement et une propriété familiale – avec parterres tracés par le jardinier de Louis XIV –, à proximité de Boulogne-sur-Mer, puisse se retrouver ainsi en Afrique centrale ?

Entré dans la Compagnie dans l'espoir de partir en Chine

De fait, s'il est entré dans la Compagnie de Jésus, en 1949, c'était dans l'espoir de partir en Chine. « Matteo Ricci a hanté mon adolescence », résume-t-il. Mais le pays s'étant fermé à l'Occident, ses supérieurs, respectant son appel missionnaire, l'envoient deux ans à Douala pour participer à la fondation du lycée Libermann – où sera formée l'élite du pays. La ville ne comptait que 200 000 habitants – contre 2,5 millions aujourd'hui. Il y retournera après sa théologie, comme professeur de français, et se rend vite compte qu'il n'arrive pas à communiquer en profondeur avec ses élèves, faute de connaître leur « arrière-monde culturel ».

Guidé, là encore, par sa volonté d'établir des ponts et d'échapper aux préjugés, il obtient de son supérieur – après une douzaine d'années d'enseignement – l'autorisation d'une année sabbatique, pour apprendre la langue douala et s'établir en quartier populaire.

Une nuit, attiré par le son du tam-tam et les clartés vacillantes d'un feu, il fait la connaissance de son voisin, Din. Cet homme est un nganga, guérisseur et devin, qui l'adopte d'emblée et l'invite à un « grand traitement ». D'autres rituels nocturnes suivront. Peu à peu, le jésuite se fait ethnologue mais, loin de se tenir à distance de son « objet », il pénètre avec respect dans la vision du monde de Din. « Mon dépaysement ne fut pas d'ordre religieux ni culturel, mais plutôt d'ordre cosmo-anthropologique », explique-t-il.

[...] Pendant cinq ans, le P. de Rosny côtoie une quarantaine de « ngangas » – la plupart étant chrétiens et parlant français – et assiste à une centaine de « grands traitements » nocturnes. En 1974, il publie un premier récit, Ndimsi, ceux qui soignent dans la nuit (éd. Clé à Yaoundé), bien accueilli par les chefs doualas. Et l'année suivante, après une longue préparation au cours d'un rituel complexe avec une chèvre, Din lui « ouvre les yeux », comme il l'a raconté dans Les Yeux de ma chèvre (Plon, coll. Terre humaine, 1981). Son livre connaît un succès immédiat : il fait la une de Paris Match, est « radioscopié » par Jacques Chancel…

[...] À la fin de son initiation, il est surpris en écoutant la radio de « voir » des hommes s'entre-tuer : « Des images intérieures montaient de mes yeux, associées aux paroles que j'entendais. J'entrais ainsi dans le cercle des visionnaires qui ont “quatre yeux”, un privilège rare, dévolu à certains ngangas ». Depuis lors, l'initiation lui permet de voir, par brusques flashs d'images, cette violence permanente qui hante les relations entre les êtres.

 

Pour en savoir plus :

> L'article dans la Croix

> "Quand l'oeil écoute" du Père de Rosny

> La curieuse aventure d'Eric de Rosny (Pdf)

> Débat à Douala autour des "Yeux de ma chèvre"

> Recension "Les yeux de ma chèvre"

> La sorcellerie africaine ou la lutte contre le mal

> Conversation avec Eric de Rosny