De fait, s'il est entré dans la Compagnie de Jésus, en 1949, c'était dans l'espoir de partir en Chine. « Matteo Ricci a hanté mon adolescence », résume-t-il. Mais le pays s'étant fermé à l'Occident, ses supérieurs, respectant son appel missionnaire, l'envoient deux ans à Douala pour participer à la fondation du lycée Libermann – où sera formée l'élite du pays. La ville ne comptait que 200 000 habitants – contre 2,5 millions aujourd'hui. Il y retournera après sa théologie, comme professeur de français, et se rend vite compte qu'il n'arrive pas à communiquer en profondeur avec ses élèves, faute de connaître leur « arrière-monde culturel ».
Guidé, là encore, par sa volonté d'établir des ponts et d'échapper aux préjugés, il obtient de son supérieur – après une douzaine d'années d'enseignement – l'autorisation d'une année sabbatique, pour apprendre la langue douala et s'établir en quartier populaire.
Une nuit, attiré par le son du tam-tam et les clartés vacillantes d'un feu, il fait la connaissance de son voisin, Din. Cet homme est un nganga, guérisseur et devin, qui l'adopte d'emblée et l'invite à un « grand traitement ». D'autres rituels nocturnes suivront. Peu à peu, le jésuite se fait ethnologue mais, loin de se tenir à distance de son « objet », il pénètre avec respect dans la vision du monde de Din. « Mon dépaysement ne fut pas d'ordre religieux ni culturel, mais plutôt d'ordre cosmo-anthropologique », explique-t-il.
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Pendant cinq ans, le P. de Rosny côtoie une quarantaine de « ngangas » – la plupart étant chrétiens et parlant français – et assiste à une centaine de « grands traitements » nocturnes. En 1974, il publie un premier récit, Ndimsi, ceux qui soignent dans la nuit (éd. Clé à Yaoundé), bien accueilli par les chefs doualas. Et l'année suivante, après une longue préparation au cours d'un rituel complexe avec une chèvre, Din lui « ouvre les yeux », comme il l'a raconté dans Les Yeux de ma chèvre (Plon, coll. Terre humaine, 1981). Son livre connaît un succès immédiat : il fait la une de Paris Match, est « radioscopié » par Jacques Chancel…
[...] À la fin de son initiation, il est surpris en écoutant la radio de « voir » des hommes s'entre-tuer : « Des images intérieures montaient de mes yeux, associées aux paroles que j'entendais. J'entrais ainsi dans le cercle des visionnaires qui ont “quatre yeux”, un privilège rare, dévolu à certains ngangas ». Depuis lors, l'initiation lui permet de voir, par brusques flashs d'images, cette violence permanente qui hante les relations entre les êtres.