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Une mission partagée

Par le Père Jean-Noël AUDRAS sj
Provincial de France

 

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Y a-t-il encore une institution de la Province de France dans laquelle laïc(que)s, religieux(ses) et jésuites ne collaborent pas ? Partout, nous partageons la mission, sa mise en œuvre, parfois son orientation. Alors que je commence ma dernière année de charge, je veux remercier ceux et celles avec qui nous collaborons dans la mission (ceux qui en prépa-rent les moyens, ceux qui l'accomplissent directement, ceux qui nous aident dans la gestion et l'animation de nos communautés) et les instances (mouvements, groupes, congrégations) qui s'y engagent avec nous.

J'écris habité par une double espérance : que nous inventions ensemble comment prendre des initiatives et en porter la mise en œuvre dans la durée ; et que nous soyons davantage reconnaissants les uns envers les autres de ce qu'est chacune et chacun d'entre nous dans l'unique baptême et dans la mission du Christ.


Créer des œuvres communes

En entrant en charge en août 1997, j'évoquais deux initiatives récentes : les pèlerinages à Loyola puis à Manrèse et la structure associative du RJI (Réseau Jeunesse Ignatien). J'y rajouterais volontiers aujourd'hui La politique, une bonne nouvelle, la session organisée tous les deux ans à La Baume-lès-Aix, et, encore plus récent, le CISED (Centre pour les étudiants de Paris 8 à Saint Denis) : toutes initiatives impulsées par des jésuites et/ou par la Province, mais mises en œuvre tout de suite par des collectifs où collaboraient à des degrés divers mouvements, groupes ou congrégations … Faire aux jeunes des propositions spirituelles exigeantes tout en étant adaptées à leur diversité, les appeler selon la spiritualité ignatienne à la responsabilité, les encourager et les former à l'engagement politique, aider des jeunes d'origine étrangère à passer l'étape de l'entrée dans l'enseignement supérieur : voilà des objectifs de la province jésuite, mais partagés aussi par d'autres. Nous nous som-mes donnés ensemble les moyens pour les atteindre : nous n'aurions pu le faire sans cela.

Lourdes pour ceux et celles qui les portent, ces œuvres communes récentes sont pourtant des structures "légères" :
- elles ne demandent pas de grands bâtiments ;
- leur budget, souvent aidé, ne fait pas courir à la Province de trop grands risques ; · la responsabilité de chaque partie prenante y est clairement définie : quand à l'impulsion, à l'organisation, au résultat financier ;
- pour le RJI, les statuts prévoient les modalités de nomination du directeur (ou directrice), la participation de chaque institution fondatrice, les droits et devoirs de chacun, les modalités d'élection du président ou présidente, etc.

Le temps est vraiment celui de l'invention apostolique. Mais nous savons que nos capacités d'initiative sont faibles si nous sommes seuls ; que lancer à plusieurs un projet, ou refonder une institution ancienne, demandent de s'investir beaucoup dans la communication mutuelle ; que certaines procédures (de nomination ou d'investissements) doivent être "pluri-concertées" et sont donc souvent longues - plus longues que si on agissait seul - ; que se lancer dans une collaboration, c'est courir le risque de la déception ou de relations qui, tout en se disant égalitaires, sont perçues de part et d'autre comme de domination. Nous savons aussi qu'entre jésuites et laïcs, lorsque ceux-ci ne sont pas "organisés", il y a "inégalité" de fait : d'un côté une grosse institution internationale pérenne, de l'autre des personnes qui se donnent mais qui passent. Toutes ces difficultés ne doivent pourtant pas peser en face de ce qui est en jeu : c'est une bénédiction de travailler ensemble avec d'autres pour réaliser un projet. N'avons-nous pas peur, les uns et les autres, personne, institution, congrégation, d'être créatifs, de proposer à d'autres tel ou tel projet ?

Des partenariats bipolaires

Les structures de partenariat évoquées ci-dessus sont marquées par le leadership de l'un des partenaires. Mais la Province jésuite entre aussi dans des partenariats bipolaires où elle a une place seconde sans être secondaire. Et je voudrais ici faire une remarque : plus le partenaire "tient" par lui-même, sans avoir besoin de la Compagnie pour vivre, plus le parte-nariat dans une œuvre commune trouve des bases claires et solides. C'est vrai pour tous les partenariats, mais particulièrement pour ceux en binôme, afin que chacun soit vraiment libre en face de l'autre.

Deux exemples : l'un tout récent et léger, l'autre plus vénérable et plus lourd :
* A l'initiative de la Communauté Vie Chrétienne, se met en place aujourd'hui une structure d'accompagnement de personnes qui se forment à donner les Exercices spirituels d'au moins une semaine individuellement guidée. Nous sommes partenaires de ce projet auquel nous croyons très fort, nous l'élaborons avec la CVX, mais nous n'en sommes ni les initiateurs ni les leaders. Je le dis souvent : nous sommes heureux de construire avec CVX, et nous le sommes d'autant plus que CVX est un mouvement de laïcs autonome.
* Le partenariat avec le groupe ICAM est un engagement important de la province, mais je rappelle souvent que l'ICAM peut vivre sans nous. Je suis parfois mal compris : je ne veux pas dire que la spiritualité et la pédagogie ignatiennes, le lien à la Compagnie, soient un simple "plus" pour l'ICAM, j'espère bien que non ! mais je sais aussi que, comme groupe d'écoles, l'ICAM peut exister sans nous - même si ce ne serait plus alors le même ICAM.

On ne recoud pas une pièce neuve sur un vieux vêtement

Ce partenariat à deux ou à plusieurs, nous en faisons l'expérience dans des initiatives communes pour lesquelles nous avons délimité et articulé les responsabilités de chacun.
* Pour l'ICAM, institution centenaire, un élément d'histoire donnera l'éclairage
nécessaire : l'ICAM est le fruit d'une initiative de laïcs qui ont fait appel à la Compagnie. Telle fut la réalité dès le début, et même quand un jésuite était le directeur de l'unique ICAM de Lille, il était clair que la Compagnie y était appelée par une structure fondatrice qui garantissait l'œuvre. Les domaines de responsabilité institutionnelle ont toujours été clairement définis, en particulier la gestion dont la responsabilité ultime ne revenait pas à la Compagnie.
* Autre exemple, celui de la fondation par le groupe Bayard et la province jésuite d'une structure commune assurant la production des revues Etudes, Christus et Projet. Il fallut : · D'abord une volonté forte des deux congrégations - Assomptionniste et Jésuite - de se mettre ensemble pour collaborer à la mission apostolique de ces revues.
· Ensuite, la séparation claire de deux types de responsabilité : la responsabilité éditoriale assumée par la Compagnie - la responsabilité de gestion, production, diffusion, commercialisation, assumée par le groupe Bayard.
· Enfin, l'élaboration d'un protocole financier engageant les deux partenaires dans une société commune qui est le cadre tant de la rédaction que de la gestion.
· Ce fut une véritable refondation des conditions de production de ces revues. Il va sans dire qu'une telle opération demande aux jésuites une conversion au sens le plus pratique du terme.

Nous avons cherché ailleurs à partager notre responsabilité institutionnelle sur l'une ou l'autre œuvre ancienne, sans avoir, à vrai dire, trouvé le bon chemin. D'abord parce que ce genre d'institution est souvent logé dans une structure lourde et coûteuse qui pousse la Compagnie à la prudence et à marquer nettement ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Ensuite parce qu'au lieu de construire du nouveau, en partant pour ainsi dire de rien, il y a tout un passé d'habitudes à convertir. Comme il est difficile de coudre une pièce neuve de collaboration sur un vieux vêtement de responsabilité jésuite unique ! La province de France a préféré transmettre trois centres spirituels à la Communauté Vie Chrétienne et au Chemin Neuf, plutôt que chercher des partenariats. Solution plus radicale, mais qui laissait libre le successeur dans des institutions "nouvelles" où des jésuites pouvaient continuer d'agir à titre personnel si cela leur était demandé. En revanche, paritairement avec la congrégation igantienne Notre-Dame du Cénacle, nous avons fondé enseùble un "quasi centre spirituel", le site Notre-Dame du Web.

Une révolution, emblématique, pour de grosses institutions

A vrai dire, nous avons une pratique de collaboration Province de France - laïcs qui a déjà plus de 30 ans et qui concerne de "vieilles institutions", c'est celle des Associations de collèges, avec Unions d'association et leur regroupement dans une Fédération nationale. La quasi-totalité de l'exercice de la tutelle est ainsi dévolue par le provincial aux trois présidents d'Union. Pour le reste, c'est par les représentants du provincial aux divers conseils, par le Délégué du provincial et par les visites annuelles que s'effectuent la régulation de la vie des établissements, l'enrichissement de leur orientation ignatienne et leur lien à la Province. Ce fut une refondation des collèges selon des caractéristiques tout à fait inédites :
* Confier un "pouvoir religieux" à des laïcs (celui de la tutelle).
* Assurer la vie de l'ensemble grâce à une manière de procéder qui, en fait, structure les relations des établissements entre eux et avec les Unions. C'est certainement la clé de voûte d'un système qui demande à chacun de laisser l'autre entrer chez soi et s'exprimer, en même temps qu'il régule la parole en s'efforçant que toute parole officielle résulte d'un agrément entre celui qui la prononce et celui à qui elle s'adresse. La Compagnie est présente et active dans ces structures : son premier rôle étant de veiller aux manières de procéder.

Les jésuites auront reconnu là des éléments caractéristiques de la vie dans la Compagnie : visite canonique des communautés par le supérieur majeur, importance de la communication des jésuites entre eux et avec le gouvernement de la Province, tradition enfin de "subsidiarité", c'est-à-dire que chacun exerce le maximum de responsabilité possible à son niveau.

Corollaire de cela, une participation plus grande des laïcs au gouvernement de la Province se met progressivement en place depuis quelques années. Pour les collèges, cela passe, après la rédaction d'une charte en mars 2001, par le travail du Conseil du provincial avec les présidents d'Union, une conférence des présidents d'association à laquelle le pro-vincial est présent, et une communication beaucoup plus rapprochée entre le gouvernement de la Province et les réalités locales.

Ce que j'écris ainsi pour les collèges pourra sans doute s'étendre à d'autres groupes d'institutions dont chacune dépend aujourd'hui en ligne directe du supérieur majeur. Des manières de faire sont à trouver, qui tiendront compte de la spécificité de chaque institution et des responsabilités de la Compagnie à son égard. Ces responsabilités clairement identifiées, sans doute sera-t-il possible de mettre en place des régulations fondées sur la communication entre institutions de même nature.

Des laïcs comme des jésuites ? Amis dans le Seigneur

Lorsque nous remettons à des laïcs l'exercice de responsabilités qui sont celles de la Compagnie, celles du provincial, nous leur demandons, pour ainsi dire, de procéder comme des jésuites - sauf bien sûr qu'ils ne sont pas soumis à l'obéissance et au type de confiance qu'elle demande entre le religieux et son supérieur ! Collaborer avec la Compagnie, ce n'est pas seulement apporter sa compétence, c'est entrer dans une manière de faire, un esprit, pas toujours facile à comprendre, pas toujours bien expliqué par les jésuites. Il faut aussi que ceux-ci acceptent d'entrer dans cette communication ! Mais cela veut dire qu'au préalable nous devons bien nous connaître et qu'ici comme ailleurs il est très utile de collaborer d'abord dans de petites choses avant de collaborer dans de grandes : un temps d'approches puis de fiançailles - disons d'amitié - avant les grands engagements !

La collaboration ne saurait, en effet, être seulement fonctionnelle. Certes, elle demande que chacun soit dans son rôle et dans sa responsabilité : la "judiciarisation" de la société nous oblige aussi, lorsqu'il y a collaboration dans le cadre d'un contrat de travail, à adopter les pratiques des entreprises avec leur rigueur et leurs précautions. Mais le terme d'amitié pour qualifier la relation personnelle des jésuites avec ceux qui sont engagés avec eux dans la mission dit qu'il s'agit aussi d'autres choses : d'une reconnaissance mutuelle. Une fois Ignace de Loyola a utilisé pour les jésuites l'expression "amis dans le
Seigneur"
: une seule fois d'ailleurs, mais elle a été très souvent reprise par les jésuites !

Jésuites et laïcs se reconnaissent ainsi les uns les autres engagés non seulement dans une mission inspirée par la spiritualité ignatienne mais dans la mission de la Compagnie. Cela demande entre les uns et les autres des relations de confiance antérieures à tout engagement mutuel fort. Cela demande aussi que nos institutions aient un caractère propre, rayonnent d'un style qui soit comme le terrain à partir duquel chacun se reconnaît engagé dans une même mission. La confiance se découvre et se donne dans l'échange.

Préparer une large communauté apostolique

Nous partageons la mission lorsque nous entreprenons ensemble ; réfléchir à cette mission nous y prépare. Ce que nous avions commencé à faire entre jésuites, nous avons souhaité le faire avec d'autres, assez nombreux pour qu'ils aient vraiment la parole.
* Quatre ans après une assemblée de province sur ce thème, en mai 2001, des Assises de l'Apostolat social, Pour un temps de justice, rassemblèrent à Saint Etienne une centaine de jésuites et une cinquantaine de laïcs. Collaborant sous des modalités très diverses, nous nous sommes reconnus engagés sur un même terrain, soucieux des mêmes questions et enjeux pour notre société : reste à prolonger cette première étape.
* Préparées par une assemblée (en 2001) sur L'Apostolat spirituel, d'autres rencontres se dérouleront cette année, centrés sur les Exercices spirituels :
· une vaste assemblée rassemblant des jésuites et d'autres avec lesquels ils collaborent en donnant les Exercices spirituels.
· un groupe plus restreint de jeunes religieux et religieuses ayant déjà l'expérience de donner les Exercices rencontrera des anciens pleins d'expérience.
Il s'agit de nous aider les uns les autres dans l'apostolat des Exercices spirituels. La Compagnie a une responsabilité spécifique à cet égard, qu'elle veut vivre avec d'autres. Elle commence à le pratiquer avec ceux et celles dont elle partage la même expérience.
* En juin dernier, le Conseil du provincial de France a commencé de se réunir avec un groupe de laïcs dans le but d'identifier des urgences apostoliques. Et une équipe a été récemment constituée par les congrégations ignatiennes pour organiser une rencontre des religieux et religieuses vivant en cité. Ainsi se prépare une large communauté apostolique rassemblant des associés dans la mission.

Associés à la mission : sous de nouvelles formes ?

Aujourd'hui, un laïc est associé à la mission de la province jésuite. Cet engagement entraîne pour lui de partager la vie d'une communauté et d'être disponible pour se rendre dans un autre lieu en raison du service à accomplir. Il a fallu un long mûrissement et l'étroite fréquentation d'une communauté au service d'une œuvre pour que cela soit possible. C'est la réponse d'une personne à l'appel entendu de se donner à la mission de la Compagnie.

N'y a-t-il pas à inventer des formes différentes de participation à l'apostolat de la Compagnie ? Déjà, à vrai dire, des laïcs sont associés au cœur de sa mission, participent à la réflexion du gouvernement de la Province et engagent celui-ci. On peut aller plus loin. Ne peut-on envisager que ceux ou celles qui le désireraient puissent avoir un lien spécifique avec la Compagnie ? Question complexe que je laisse ouverte : expliciter un lien le rend-il plus fort dans cet ordre ? Ne courrait-on pas le risque de diminuer la liberté réciproque dans la collaboration à la mission ? De toute façon un tel lien ne saurait s'établir que dans la totale liberté de celui ou celle qui le désirerait, et préparé par une longue habitude de collaboration apostolique dans de "petites choses". C'est d'abord le partage de l'accomplissement de la mission qui réunit jésuites et laïcs, le reste ne peut venir que de là. Une première étape pour celui ou celle qui s'y sentirait appelé ne serait-elle pas une forme d'association au service de la mission dans une œuvre particulière de la Province ?

Jésuites toujours avec d'autres - Mais où serons-nous ?

Que manque-t-il à l'Eglise ? à la société ? que va-t-il leur manquer dans un proche avenir ? quels besoins repérer ? qu'abandonner ? que transformer ? que "monter" ensemble pour y répondre ? Nous n'aborderons pas ces questions en étant seuls ; nous serons mis-sionnaires en conjuguant nos forces avec d'autres.

Je viens d'esquisser à grands traits la collaboration de la Province et de ses mem-bres avec d'autres : laïc(ques), religieux(ses), personnes, institutions, congrégations. Les membres de la province de France s'engageront de plus en plus avec d'autres, que nous soyons l'un des partenaires de telle entreprise, ou que nous soyons leaders dans nos œu-vres propres, où des "amis" ont cependant des responsabilités essentielles avec nous. Dans ces plus larges réseaux apostoliques et ces structures communes, notre place est de nous tenir au cœur de la mission de la Compagnie, de veiller sur elle, d'être les plus disponibles et les plus mobiles pour l'accomplir, mais toujours avec d'autres qui la partagent avec nous. Toujours avec d'autres, sous de multiples formes, mais consacrés à cette mission pour en être les gardiens et les serviteurs, l'accomplissant avec vous.

 

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A lire également du Père Audras sur jesuites.com :
> "Une mission partagée"
> "Des hommes de formation et de réconciliation"

Et aussi du Père Kovenbach, supérieur général :
> "Les cinq préférences apostloqiues des jésuites"

Voir aussi :

> Les communautés jésuites

> Constitutions et Normes compélmentaires de la Compagnie de Jésus

> Livres écrits par les Jésuites de la Province de France

> Portraits des Jésuites dans le monde