|
Créer des œuvres communes
En entrant en charge en août 1997, j'évoquais
deux initiatives récentes : les pèlerinages à Loyola puis à Manrèse
et la structure associative du RJI
(Réseau Jeunesse Ignatien). J'y rajouterais volontiers aujourd'hui
La
politique, une bonne nouvelle, la session organisée tous
les deux ans à La
Baume-lès-Aix, et, encore plus récent, le CISED
(Centre pour les étudiants de Paris 8 à Saint Denis) : toutes
initiatives impulsées par des jésuites et/ou par la Province,
mais mises en œuvre tout de suite par des collectifs où collaboraient
à des degrés divers mouvements, groupes ou congrégations … Faire
aux jeunes des propositions spirituelles exigeantes tout en étant
adaptées à leur diversité, les appeler selon la spiritualité ignatienne
à la responsabilité, les encourager et les former à l'engagement
politique, aider des jeunes d'origine étrangère à passer l'étape
de l'entrée dans l'enseignement supérieur : voilà des objectifs
de la province jésuite, mais partagés aussi par d'autres. Nous
nous som-mes donnés ensemble les moyens pour les atteindre : nous
n'aurions pu le faire sans cela.
Lourdes pour ceux et celles qui les portent,
ces œuvres communes récentes sont pourtant des structures "légères"
:
- elles ne demandent pas de grands bâtiments ;
- leur budget, souvent aidé, ne fait pas courir à la Province
de trop grands risques ; · la responsabilité de chaque partie
prenante y est clairement définie : quand à l'impulsion, à l'organisation,
au résultat financier ;
- pour le RJI, les
statuts prévoient les modalités de nomination du directeur (ou
directrice), la participation de chaque institution fondatrice,
les droits et devoirs de chacun, les modalités d'élection du président
ou présidente, etc.
Le temps est vraiment
celui de l'invention apostolique. Mais nous savons que
nos capacités d'initiative sont faibles si nous sommes seuls ;
que lancer à plusieurs un projet, ou refonder une institution
ancienne, demandent de s'investir beaucoup dans la communication
mutuelle ; que certaines procédures (de nomination ou d'investissements)
doivent être "pluri-concertées" et sont donc souvent longues -
plus longues que si on agissait seul - ; que se lancer dans une
collaboration, c'est courir le risque de la déception ou de relations
qui, tout en se disant égalitaires, sont perçues de part et d'autre
comme de domination. Nous savons aussi qu'entre jésuites et laïcs,
lorsque ceux-ci ne sont pas "organisés", il y a "inégalité" de
fait : d'un côté une grosse institution internationale pérenne,
de l'autre des personnes qui se donnent mais qui passent. Toutes
ces difficultés ne doivent pourtant pas peser en face de ce qui
est en jeu : c'est une bénédiction de travailler ensemble avec
d'autres pour réaliser un projet. N'avons-nous pas peur, les uns
et les autres, personne, institution, congrégation, d'être créatifs,
de proposer à d'autres tel ou tel projet ?
Des partenariats bipolaires
Les structures de partenariat évoquées ci-dessus
sont marquées par le leadership de l'un des partenaires. Mais
la Province jésuite entre aussi dans des partenariats bipolaires
où elle a une place seconde sans être secondaire. Et je voudrais
ici faire une remarque : plus le partenaire "tient" par lui-même,
sans avoir besoin de la Compagnie pour vivre, plus le parte-nariat
dans une œuvre commune trouve des bases claires et solides. C'est
vrai pour tous les partenariats, mais particulièrement pour ceux
en binôme, afin que chacun soit vraiment libre en face de l'autre.
Deux exemples : l'un tout récent et léger,
l'autre plus vénérable et plus lourd :
* A l'initiative de la Communauté
Vie Chrétienne, se met en place aujourd'hui une structure
d'accompagnement de personnes qui se forment à donner les Exercices
spirituels d'au moins une semaine individuellement guidée. Nous
sommes partenaires de ce projet auquel nous croyons très fort,
nous l'élaborons avec la CVX, mais nous n'en sommes ni les initiateurs
ni les leaders. Je le dis souvent : nous sommes heureux de construire
avec CVX, et nous le sommes d'autant plus que CVX est un mouvement
de laïcs autonome.
* Le partenariat avec le groupe ICAM
est un engagement important de la province, mais je rappelle souvent
que l'ICAM peut vivre sans nous. Je suis parfois mal compris :
je ne veux pas dire que la spiritualité et la pédagogie ignatiennes,
le lien à la Compagnie, soient un simple "plus" pour l'ICAM, j'espère
bien que non ! mais je sais aussi que, comme groupe d'écoles,
l'ICAM peut exister sans nous - même si ce ne serait plus alors
le même ICAM.
On ne recoud pas une
pièce neuve sur un vieux vêtement
Ce partenariat à deux ou à plusieurs, nous
en faisons l'expérience dans des initiatives communes pour lesquelles
nous avons délimité et articulé les responsabilités de chacun.
* Pour l'ICAM,
institution centenaire, un élément d'histoire donnera l'éclairage
nécessaire : l'ICAM est le fruit d'une initiative de laïcs qui
ont fait appel à la Compagnie. Telle fut la réalité dès le début,
et même quand un jésuite était le directeur de l'unique ICAM de
Lille, il était clair que la Compagnie y était appelée par une
structure fondatrice qui garantissait l'œuvre. Les domaines de
responsabilité institutionnelle ont toujours été clairement définis,
en particulier la gestion dont la responsabilité ultime ne revenait
pas à la Compagnie.
* Autre exemple, celui de la fondation par le groupe Bayard et
la province jésuite d'une structure commune assurant la production
des revues Etudes,
Christus
et Projet.
Il fallut : · D'abord une volonté forte des deux congrégations
- Assomptionniste et Jésuite - de se mettre ensemble pour collaborer
à la mission apostolique de ces revues.
· Ensuite, la séparation claire de deux types de responsabilité
: la responsabilité éditoriale assumée par la Compagnie - la responsabilité
de gestion, production, diffusion, commercialisation, assumée
par le groupe Bayard.
· Enfin, l'élaboration d'un protocole financier engageant les
deux partenaires dans une société commune qui est le cadre tant
de la rédaction que de la gestion.
· Ce fut une véritable refondation des conditions de production
de ces revues. Il va sans dire qu'une telle opération demande
aux jésuites une conversion au sens le plus pratique du terme.
Nous avons cherché ailleurs à partager notre
responsabilité institutionnelle sur l'une ou l'autre œuvre ancienne,
sans avoir, à vrai dire, trouvé le bon chemin. D'abord parce que
ce genre d'institution est souvent logé dans une structure lourde
et coûteuse qui pousse la Compagnie à la prudence et à marquer
nettement ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Ensuite
parce qu'au lieu de construire du nouveau, en partant pour ainsi
dire de rien, il y a tout un passé d'habitudes à convertir. Comme
il est difficile de coudre une pièce neuve de collaboration sur
un vieux vêtement de responsabilité jésuite unique ! La province
de France a préféré transmettre trois centres spirituels à la
Communauté Vie Chrétienne
et au Chemin Neuf, plutôt que chercher des partenariats. Solution
plus radicale, mais qui laissait libre le successeur dans des
institutions "nouvelles" où des jésuites pouvaient continuer d'agir
à titre personnel si cela leur était demandé. En revanche, paritairement
avec la congrégation igantienne Notre-Dame du Cénacle,
nous avons fondé enseùble un "quasi centre
spirituel", le site Notre-Dame
du Web.
Une révolution, emblématique,
pour de grosses institutions
A vrai dire, nous avons une pratique de collaboration
Province de France - laïcs qui a déjà plus de 30 ans et qui concerne
de "vieilles institutions", c'est celle des Associations
de collèges, avec Unions d'association et leur regroupement
dans une Fédération nationale. La quasi-totalité de l'exercice
de la tutelle est ainsi dévolue par le provincial aux trois présidents
d'Union. Pour le reste, c'est par les représentants du provincial
aux divers conseils, par le Délégué du provincial et par les visites
annuelles que s'effectuent la régulation de la vie des établissements,
l'enrichissement de leur orientation ignatienne et leur lien à
la Province. Ce fut une refondation des collèges selon des caractéristiques
tout à fait inédites :
* Confier un "pouvoir religieux" à des laïcs
(celui de la tutelle).
* Assurer la vie de l'ensemble grâce à une
manière de procéder qui, en fait, structure les relations des
établissements entre eux et avec les Unions. C'est certainement
la clé de voûte d'un système qui demande à chacun de laisser l'autre
entrer chez soi et s'exprimer, en même temps qu'il régule la parole
en s'efforçant que toute parole officielle résulte d'un agrément
entre celui qui la prononce et celui à qui elle s'adresse. La
Compagnie est présente et active dans ces structures : son premier
rôle étant de veiller aux manières de procéder.
Les jésuites auront reconnu là des éléments
caractéristiques de la vie dans la Compagnie : visite canonique
des communautés par le supérieur majeur, importance de la communication
des jésuites entre eux et avec le gouvernement de la Province,
tradition enfin de "subsidiarité", c'est-à-dire que chacun exerce
le maximum de responsabilité possible à son niveau.
Corollaire de cela, une participation plus
grande des laïcs au gouvernement de la Province se met progressivement
en place depuis quelques années. Pour les collèges, cela passe,
après la rédaction d'une charte en mars 2001, par le travail du
Conseil du provincial avec les présidents d'Union, une conférence
des présidents d'association à laquelle le pro-vincial est présent,
et une communication beaucoup plus rapprochée entre le gouvernement
de la Province et les réalités locales.
Ce que j'écris ainsi pour les collèges pourra
sans doute s'étendre à d'autres groupes d'institutions dont chacune
dépend aujourd'hui en ligne directe du supérieur majeur. Des manières
de faire sont à trouver, qui tiendront compte de la spécificité
de chaque institution et des responsabilités de la Compagnie à
son égard. Ces responsabilités clairement identifiées, sans doute
sera-t-il possible de mettre en place des régulations fondées
sur la communication entre institutions de même nature.
Des laïcs comme des
jésuites ? Amis dans le Seigneur
Lorsque nous remettons à des laïcs l'exercice
de responsabilités qui sont celles de la Compagnie, celles du
provincial, nous leur demandons, pour ainsi dire, de procéder
comme des jésuites - sauf bien sûr qu'ils ne sont pas soumis à
l'obéissance et au type de confiance qu'elle demande entre le
religieux et son supérieur ! Collaborer
avec la Compagnie, ce n'est pas seulement apporter sa compétence,
c'est entrer dans une manière de faire, un esprit, pas toujours
facile à comprendre, pas toujours bien expliqué par les jésuites.
Il faut aussi que ceux-ci acceptent d'entrer dans cette communication
! Mais cela veut dire qu'au préalable nous devons bien nous connaître
et qu'ici comme ailleurs il est très utile de collaborer d'abord
dans de petites choses avant de collaborer dans de grandes : un
temps d'approches puis de fiançailles - disons d'amitié - avant
les grands engagements !
La collaboration ne saurait, en effet, être
seulement fonctionnelle. Certes, elle demande que chacun soit
dans son rôle et dans sa responsabilité : la "judiciarisation"
de la société nous oblige aussi, lorsqu'il y a collaboration dans
le cadre d'un contrat de travail, à adopter les pratiques des
entreprises avec leur rigueur et leurs précautions. Mais le terme
d'amitié pour qualifier la relation personnelle des jésuites avec
ceux qui sont engagés avec eux dans la mission dit qu'il s'agit
aussi d'autres choses : d'une reconnaissance mutuelle. Une fois
Ignace de Loyola a utilisé pour les jésuites l'expression "amis
dans le
Seigneur" : une seule fois d'ailleurs, mais elle a été
très souvent reprise par les jésuites !
Jésuites et laïcs se reconnaissent ainsi les
uns les autres engagés non seulement dans une mission inspirée
par la spiritualité ignatienne mais dans la mission de la Compagnie.
Cela demande entre les uns et les autres des relations de confiance
antérieures à tout engagement mutuel fort. Cela demande aussi
que nos institutions aient un caractère propre, rayonnent d'un
style qui soit comme le terrain à partir duquel chacun se reconnaît
engagé dans une même mission. La confiance se découvre et se donne
dans l'échange.
Préparer une large communauté
apostolique
Nous partageons la mission lorsque nous entreprenons
ensemble ; réfléchir à cette mission nous y prépare. Ce que nous
avions commencé à faire entre jésuites, nous avons souhaité le
faire avec d'autres, assez nombreux pour qu'ils aient vraiment
la parole.
* Quatre ans après une assemblée de province sur ce thème, en
mai 2001, des Assises de l'Apostolat
social, Pour un temps de justice, rassemblèrent à Saint Etienne
une centaine de jésuites et une cinquantaine de laïcs. Collaborant
sous des modalités très diverses, nous nous sommes reconnus engagés
sur un même terrain, soucieux des mêmes questions et enjeux pour
notre société : reste à prolonger cette première étape.
* Préparées par une assemblée (en 2001) sur L'Apostolat
spirituel, d'autres rencontres se dérouleront cette année,
centrés sur les Exercices spirituels :
· une vaste assemblée rassemblant des jésuites et d'autres avec
lesquels ils collaborent en donnant les Exercices spirituels.
· un groupe plus restreint de jeunes religieux et religieuses
ayant déjà l'expérience de donner les Exercices rencontrera des
anciens pleins d'expérience.
Il s'agit de nous aider les uns les autres dans l'apostolat des
Exercices spirituels. La Compagnie a une responsabilité spécifique
à cet égard, qu'elle veut vivre avec d'autres. Elle commence à
le pratiquer avec ceux et celles dont elle partage la même expérience.
* En juin dernier, le Conseil du provincial de France a commencé
de se réunir avec un groupe de laïcs dans le but d'identifier
des urgences apostoliques. Et une équipe a été récemment constituée
par les congrégations ignatiennes pour organiser une rencontre
des religieux et religieuses vivant en cité. Ainsi se prépare
une large communauté apostolique rassemblant des associés dans
la mission.
Associés à la mission
: sous de nouvelles formes ?
Aujourd'hui, un laïc est associé à
la mission de la province jésuite. Cet engagement entraîne pour
lui de partager la vie d'une communauté et d'être disponible pour
se rendre dans un autre lieu en raison du service à accomplir.
Il a fallu un long mûrissement et l'étroite fréquentation d'une
communauté au service d'une œuvre pour que cela soit possible.
C'est la réponse d'une personne à l'appel entendu de se donner
à la mission de la Compagnie.
N'y a-t-il pas à inventer des formes différentes
de participation à l'apostolat de la Compagnie ? Déjà, à vrai
dire, des laïcs sont associés au cœur de sa mission, participent
à la réflexion du gouvernement de la Province et engagent celui-ci.
On peut aller plus loin. Ne peut-on envisager que ceux ou celles
qui le désireraient puissent avoir un lien spécifique avec la
Compagnie ? Question complexe que je laisse ouverte : expliciter
un lien le rend-il plus fort dans cet ordre ? Ne courrait-on pas
le risque de diminuer la liberté réciproque dans la collaboration
à la mission ? De toute façon un tel lien ne saurait s'établir
que dans la totale liberté de celui ou celle qui le désirerait,
et préparé par une longue habitude de collaboration apostolique
dans de "petites choses". C'est d'abord le partage de l'accomplissement
de la mission qui réunit jésuites et laïcs, le reste ne peut venir
que de là. Une première étape pour celui ou celle qui s'y sentirait
appelé ne serait-elle pas une forme d'association au service de
la mission dans une œuvre particulière de la Province ?
Jésuites toujours avec
d'autres - Mais où serons-nous ?
Que manque-t-il à l'Eglise ? à la société
? que va-t-il leur manquer dans un proche avenir ? quels besoins
repérer ? qu'abandonner ? que transformer ? que "monter" ensemble
pour y répondre ? Nous n'aborderons pas ces questions en étant
seuls ; nous serons mis-sionnaires en conjuguant nos forces avec
d'autres.
Je viens d'esquisser à grands traits la collaboration
de la Province et de ses mem-bres avec d'autres : laïc(ques),
religieux(ses), personnes, institutions, congrégations. Les membres
de la province de France s'engageront de plus en plus avec d'autres,
que nous soyons l'un des partenaires de telle entreprise, ou que
nous soyons leaders dans nos œu-vres propres, où des "amis" ont
cependant des responsabilités essentielles avec nous. Dans ces
plus larges réseaux apostoliques et ces structures communes, notre
place est de nous tenir au cœur de la mission de la Compagnie,
de veiller sur elle, d'être les plus disponibles et les plus mobiles
pour l'accomplir, mais toujours avec d'autres qui la partagent
avec nous. Toujours avec d'autres, sous de multiples formes, mais
consacrés à cette mission pour en être les gardiens et les serviteurs,
l'accomplissant avec vous. |