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Une Église
fluminale

par Gustave Martelet, sj

Une petite précision tout d'abord : je n'ai pas été “ expert ” au Concile Vatican II. En me situant par rapport au Concile de Trente, je rappellerai qu'on y a distingué les théologiens en “ majores ” (Laynez par exemple) et en “ minores ”. Pour me situer à Vatican II, il faudrait y créer un nouveau groupe, celui des “ infra minores ”, puisque je ne suis entré d'office dans ce Concile qu'à la deuxième des quatre sessions.

Je dois ma présence de théologien au Concile à Mgr Henri Véniat avec qui je fus novice à Yzeure près de Moulins, en 1936. L'heure de Vatican II étant venue en 1962, il se souvint, me dit-il, de la définition que je lui avais donnée ex abrupto de ce que l'on appelait vers les années 1955 :
la nouvelle théologie de Fourvière ! Je lui avais dit qu'elle n'était rien d'autre, au fond, qu'un faire-valoir de la Primauté du Christ dans l'intelligence de la foi. C'est peut-être ce qui explique aussi le prophétisme dont je crus bon de faire preuve au tout début du Concile devant un public nombreux d'évêques africains francophones. Je déclarais alors sans broncher, que le Concile Vatican I ayant été avant tout ecclésiologique, Vatican II ne pouvait être que Christologique !

Durant la première session (sept.-oct. 1962) je n'entrai qu'exceptionnellement dans l'aula. Le P. Henri de Lubac avait trouvé que c'était fort bien pour moi : ainsi, aurais-je le temps de travailler personnellement en vue d'expliquer les textes qui seraient soumis aux évêques africains francophones dont j'étais un des théologiens ! Quoi qu'il en soit de ce diagnostic, les effluves qui se répandaient hors de l'auguste assemblée étaient embaumées d'un mot grec magique et d'ailleurs bienheureux, celui de diakonia. Lancé en partie dans l'épiscopat français par le P. Daniélou, il signifiait le renversement de perspective concernant dans l'Église le rapport de la hiérarchie au peuple de Dieu. Cet esprit de diaconie devait être un aspect dominant de la Constitution Lumen Gentium.

Ce qui me frappa aussi alors, ce fut le caractère œcuménique de Vatican II par rapport à Vatican I. En effet, des Orthodoxes, des Luthériens et des Réformés y étaient présents en tant que témoins officiellement reconnus et même en tant que collaborateurs effectifs du Concile, puisque tous les textes leur étaient communiqués et que leurs remarques pouvaient être prises en considération. Un autre point me frappait aussi. Alors que Latran IV (1215) fut un concile de chrétienté, au sens où ce mot désigne une organisation politico-religieuse de la société médiévale, Vatican II voulait être une assemblée visiblement affranchie de toute autorité politique ; et son premier souci fut d'adresser au monde entier une déclaration d'intention relative au service de l'Évangile étranger à toute domination sur les autres.

Cependant le moment le plus essentiel pour moi de la première session fut l'intervention, magistrale à mes yeux, de Maximos IV, patriarche de l'Église grecque melchite catholique du Proche-Orient. La discussion sur l'apostolicité de l'Église battait alors son plein. Telle avait été déjà une des questions cruciales soulevées au Concile de Trente par la Réforme. Trente y avait répondu en faisant valoir la merveilleuse sagesse que représentait à ses yeux la structure hiérarchique de l'Église. Le Concile s'appuyait ainsi de préférence sur le Pseudo-Denys. (VI e siècle). Pour ce théologien grec, la hiérarchie dans l'Eglise s'accordait avec la structure échelonnée des degrés d'être dans le domaine métaphysique. Maximos IV quant à lui, parti de l'événement du Christ, montra dans l'apostolicité de l'Église le fait même de la mission confiée par le Christ aux témoins de sa vie, de sa mort et de sa résurrection, et le rôle doctrinal, sacramentel et “ communionel ” qui devait être le sien dans la puissance de l'Esprit jusqu'à la fin des temps. J'étais alors envahi par l'ampleur d'une ecclésiologie d'abord de mission, et non pas de hiérarchie. Cette vision était d'ordre “ fluminal” et pouvait traverser le cours entier du temps, elle n'était pas d'abord “ scalaire” figeant l'espace où doit se jouer le service rayonnant de la foi.

Quant à la suite du Concile et à son importance pour moi, je ne garderai ici qu'un seul trait : celui qui prévaut dans la « Déclaration sur la liberté religieuse ». Rapportée d'abord à la seule liberté de conscience, la liberté religieuse trouva sa pierre angulaire par excellence dans la dignité inviolable de la personne humaine. Celle-ci est si divinement fondée que c'est à elle que s'adresse de plein droit le message de l'Évangile dont l'Église doit assurer la diffusion dans le monde. Pour cela, elle ne doit pas demander un appui spécial à quelque pouvoir politique que ce soit. Pour accomplir sa mission, elle ne revendique aucun autre droit que celui dont jouit tout individu ou toute institution quand il s'agit d'œuvrer au bien commun de l'homme et de l'humanité. Par cette Déclaration, le Concile Vatican II me semble avoir touché le point névralgique de son rayonnement à venir et avoir justifié son rôle et sa place spirituellement incontestables dans la société et dans l'histoire.

Autant dire que Vatican II, à mes yeux, n'est pas une « lettre » mais un « esprit ». En effet, servir l'Église à laquelle le Christ a dit que « les forces de mort ne prévaudront pas contre elle », implique de notre part, demandé par St Ignace, un véritable Sentire in Ecclesia qui peut même devenir, selon le mot du Père Teilhard, un prae-sentire in Ecclesia, fait d'intelligence spirituelle, et évidemment d'amour.

Gustave MARTELET sj



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Pour en savoir plus :

> Le mystère de la résurrection par le P. Martelet

Parmi les ouvrages d P. Martelet :

> Libre réponse à un scandale (de la souffrance)

> Pierre Teilhard de Chardin, prophète d'un Christ toujours plus grand

> Et si Teilhard avait raison...

> Et si Teilhard disait vrai

> Qui était Pierre teilhard de Chardin ?

> Quel sera notre au-delà ?

> Bibliographie du Père Martelet

Et aussi :

> Michel Rondet raconte l'action intellectuelle des jésuites au XX