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« De vieux
papiers ? »

Rencontre avec le Père Archiviste
de la Province de France

Entre 1987 et 1989, les archives de la Province de France ont été rassemblées à Vanves, dans l'ancienne bibliothèque du CERAS qui venait de déménager rue d'Assas.
Provenant de Cormontreuil pour l'ancienne province de Champagne, de la Chauderaie pour Lyon, de Chantilly pour Paris, et de Toulouse, elles ont été rassemblées
par le Père Paul Mech,
auquel a succédé en 1990 Robert Bonfils.

- Robert, comment s'est passée ton arrivée aux archives ?

Robert Bonfils - La première année a été laborieuse. Outre mon ignorance du métier, je perdais beaucoup de temps à chercher les documents demandés : une bonne partie des fonds ne bénéficiait d'aucun inventaire. J'étais impressionné par le fonds Champagne dans lequel avait été investi un travail considérable. Puis peu à peu j'ai découvert que son classement et son organisation étaient fort contestables. A l'inverse, l'aspect misérable du fonds Toulouse, avec des papiers d'emballage miteux, cachait un excellent travail de classement et avait abouti à de bons inventaires. Quant aux fonds Paris, le plus riche, et Lyon, déjà bien classés par le P. Mech, c'étaient des terres vierges de tout balisage. Il m'a fallu plusieurs années pour en dresser un inventaire à présenter aux chercheurs.

- Qui s'intéresse à ces archives, et pour quels genres de travaux ?

2,3 km de rayons

R.B. : Les chercheurs – par humour je dis « les clients » – qui viennent sont des professeurs d'université qui viennent écrire un livre, un article, faire des recherches personnelles ; ce sont aussi des étudiants qui sont au niveau thèse ou mémoire de maîtrise. Les plus nombreux viennent de la région parisienne, mais j'en reçois pas mal de province, surtout de Lyon. Il y a aussi des individus isolés qui poursuivent des investigations personnelles ou professionnelles, ou des journalistes pour écrire un article. La catégorie la moins intéressante, ce sont les gens qui s'informent sur leur grand-oncle ou arrière-grand-oncle jésuite, pour établir l'arbre généalogique. Toutefois, dans bien des cas, ça me permet de mieux découvrir des jésuites intéressants ; des familles peuvent donner des photocopies de lettres, comme cette famille qui avait une cinquantaine de lettres d'un jésuite missionnaire de Chine, s'échelonnant sur cinquante ans.

- Combien de personnes cela représente-t-il ?

R.B. : J'en reçois chaque année un peu plus de 100, entre 100 et 115, certains ne venant qu'une fois, d'autres revenant souvent, et ça crée des liens.

- Les jésuites s'intéressent-ils aux archives ?

R.B. : Ce sont davantage des non-jésuites qui viennent, mais aussi parfois des jésuites, soit de la Province de France, soit de l'étranger. En plus des laïcs, il y a aussi des prêtres ou des religieuses qui travaillent sur les origines de leur congrégation, où souvent un jésuite est intervenu.

- Comment est-ce que le fonds s'augmente ?

R.B. : Par les papiers laissés par des pères à leur mort. Évidemment un tri s'impose : une des premières aptitudes requises d'un archiviste, c'est de savoir éliminer. Une source importante est constituée par les maisons qui ferment. Depuis mon entrée en fonction ça n'a pas manqué. Et puis il y a les changements de titulaires de charges importantes, provincial, vice-provincial ou autres. C'est l'occasion de se débarrasser des archives qui encombrent. A cela s'ajoutent des versements ponctuels : des dons, des récupérations : j'ai ainsi retrouvé le gros des archives Auguste Valensin conservées par Marie Rougier qui, en collaboration avec le P. de Lubac, avait édité ses papiers intimes. Autre cadeau du ciel, la découverte dans un placard de la rue Monsieur d'un gros dossier de correspondance de Teilhard avec le P. Général, l'Assistant…

- As-tu quelques trésors, ou des documents
auxquels tu es particulièrement attaché ?

R.B. : Plusieurs pièces de musée : le cahier de théologie, en latin illisible, de Pierre Favre, la formule de vœux autographe d'Alphonse Rodriguez, des lettres de saint François de Sales, saint Vincent de Paul, Bossuet, Fénelon, Chateaubriand, Lacordaire, Claudel, Camus, de Gaulle, etc. Un recueil d'aquarelles du P. Kohler, première moitié du XIXe siècle, qui sont les documents iconographiques les plus anciens sur les Indiens des Grands lacs. Beaucoup de gravures anciennes et de photos, notamment sur la Chine, très sollicitées. Mon trésor, c'est surtout la collection Brottier, ce qui subsiste des manuscrits conservés à la bibliothèque du collège Louis-le-Grand avant la suppression de la Compagnie : beaucoup de lettres et travaux des missionnaires jésuites des XVIIe et XVIIIe siècles.

- Qu'est-ce qui est le plus réconfortant dans ce travail ?

R.B. : Ce qui m'apparaît le plus intéressant, c'est de rendre vivants ces vieux papiers, de permettre à des historiens, chevronnés ou apprentis, de faire parler ces documents, d'y découvrir la vie et l'action d'un homme, l'ambiance d'un milieu. J'aime dire que j'aide, modestement, des jésuites à prolonger leur ministère au-delà de leur mort. Mon travail a des aspects austères, mais je suis heureux de servir des historiens. Je dois beaucoup aux chercheurs de qui j'ai tant appris. Merci aux compagnons qui pensent à faire bénéficier les archives de tout document susceptible d'aider les générations futures à nous connaître et nous comprendre. Ne détruisez pas ou n'éliminez pas trop vite. Laissez-moi le plaisir de le faire.

(propos recueillis par Erwan Chauty)

 

Pour en savoir plus :

> Adresse des archives

> Histoire des jésuites

> Jésuites de la Province de France

> Saints et bienheureux jésuites