|
La page blanche de 2004 Chronique " L'invité
du dimanche ", par Henri Madelin |
|
La violence continue de sévir sur une terre que les chrétiens nomment " sainte ", et la guerre d'Irak s'éternise. Il en va d'elles comme de ces psychanalyses particulièrement difficiles qui n'en finissent pas de durer et que les protagonistes ne parviennent pas à conclure. Si l'unilatéralisme américain a encore de beaux jours devant lui, dans quelques décennies l'Amérique ne pourra agir et parler de la même façon lorsque la Chine, atelier du monde, et l'Inde, agence de services, attireront les emplois qualifiés et relativiseront le poids de l'Occident tout entier. L'Europe sera-t-elle une force avec laquelle le monde devra compter dans cette vaste confrontation ? On peut l'espérer, sans en être certain. Elle a mal terminé l'année 2003, ne pouvant s'accorder sur le compromis préparé par la Commission présidée par Valéry Giscard d'Estaing. Or, elle doit être rassemblée pour accueillir, en mai, les nouveaux partenaires qui ont décidé de la rallier d'un pas souvent claudicant ( ... ). Si rien n'est fait pour sortir des citadelles souverainistes, nous risquons d'aller vers une Europe des épiciers, où chacun gérera son fonds de commerce en ne voyant ses partenaires que comme des concurrents. Comment se résigner à devenir une Europe des apothicaires, où chacun ferait ses comptes et refuserait de poursuivre une solidarité financière ? Sur notre continent, ce sont les contributions des pays les plus riches qui donnent leur chance aux entrants des pays plus pauvres, aux structures plus. fragiles. L'Espagne et le Portugal, l'Irlande surtout, en savent quelque chose. Le PNB par habitant de cette île qui semblait hier déclassée dépasse désormais celui du Royaume-uni. Les enquêtes attestent que les opinions publiques des pays d'Europe restent majoritairement favorables à la poursuite de cette construction. Elles ne pardonneraient pas aux politiques le renoncement à un futur malgré tout prometteur. Comme l'a dit François Mitterrand : " La France est notre patrie et l'Europe notre avenir. " Quant à cette unification réussie, elle ferait mentir le constat désabusé lancé par Paul Valéry, au sortir de la Première Guerre mondiale : " L'Europe n'a pas eu la politique de sa pensée. " |
|
Le récent échec de l'Europe n'a pas encore. été vraiment enregistré par les Français, tout occupés à se forger une opinion sur le voile islamique. Le voile, parlons-en. Il s'avance sous un étendard religieux, mais il est surtout le produit d'une revendication culturelle, où se mêlent frustrations, relations dissymétriques dans les rapports entre hommes et femmes, pauvretés récurrentes sur le plan social et dans l'habitat, ignorances non surmontées... C'est le signe d'une intégration dont les fruits n'ont pas vraiment tenu " la promesse des leurs ". La coexistence entre laïcs et croyants, entre religions issues de notre histoire et la nouvelle venue, passe par la naissance d'un islam français. L'islamophobie, pourtant, a grandi ces derniers mois. Mais les plus lucides savent aussi qu'un certain islam, dans ses manifestations extrêmes, cherche à tester la solidité du socle anthropologique de la société civile, la vigueur des convictions démocratiques et religieuses qui forment. l'ossature de notre pays. Parlant des factions en lutte au moment de la révolution de 1848, Tocqueville notait déjà: " Ils faisaient peur et ils avaient peur, deux contraires qui se rencontrent souvent en politique. " Cette percée de l'islam, qu'il faut accepter avec générosité et lucidité, oblige à redéfinir les contours de notre laïcité centenaire. On n'oubliera pas, à ce sujet, la nécessité de "laisser du temps au temps ". La plupart des congrégations religieuses, à la fin du XIXème siècle avaient été contraintes à l'exil. Devenus citoyens de seconde zone, les religieux sont partis à l'étranger, faute de pouvoir en appeler à un Conseil constitutionnel ou à un Cour européenne des droits de l'homme. Le catholicisme a d'abord été un adversaire de la loi de 1905. Aujourd'hui, il la juge positivement. Cette loi de compromis a contribué à la concorde nationale. Mais elle ne saurait devenir " ringarde ", renvoyant les religions et leurs adhérents à la sacristie et à l'enfermement dans les enclos privés. Pour apaiser les conflits et travailler au bien public, les politiques seraient bien avisés de prendre en compte la diversité des religions, et celles-ci de refuser de s'enfermer dans un front unitaire. L'Etat est laïc, mais son action ne peut être efficace qu'en reconnaissant la diversité des sources - laïques et croyantes - qui concourent, ensemble, au bon fonctionnement de la vie démocratique. Comment ne pas adhérer à la maxime énoncée par François de Sales, fondateur d'un véritable humanisme: " Tant homme que rien plus. ". Dans une formulation plus kantienne, on ajoutera que le respect que l'on a pour les autres individus et groupes a pour fondement le respect à l'égard de soi-même. Un très ancien texte du Talmud de Babylone le disait autrement, bien avant notre ère : " Si je ne m'occupe pas de moi, qui suis-je ? Si je ne m'occupe que de moi, suis-je encore moi ? " |
|
Autres contributions d'Henri Madelin sur jesuites.com : - "Si l'on veut changer le monde, il faut
patrouiller sur les frontières pour atteindre le centre." |