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sur la revue Laennec

Numéro de janvier 2004 de la revue Laennec

Fin de vie :
repères éthiques
et philosophiques

un article de Jacques Ricot, philosophe
(conférence donnée au Congrès de Nice de la Société Française d'Accompagnement et de soins Palliatifs - SFAP - en juin 2003)

Jacques Ricot invite à un travail de clarification des enjeux de la fin de vie. Il propose des repères essentiels dans un domaine où la confusion est trop souvent entretenue.

 

Voici un extrait de son article

 
Traiter quand on peut, soigner toujours
 

(...)
Les notions d'arrêt et de limitation de traitement paraissent généralement assez bien maîtrisées par ceux qui les mettent en oeuvre puisqu'il s'agit de cesser d'offrir des thérapeutiques actives devenues inutiles ou disproportionnées. Il faut rappeler que jamais les soins ne s'arrêtent, qu'il s'agisse des soins de confort (soulager la douleur), des soins de base (hygiène, soins liés au décubitus, respect de la présentation physique) ou des soins dépassant les seuls aspects corporels (psychologiques, spirituels).

Mais la limitation et surtout l'arrêt des traitements provoquent parfois des réactions contrastées aussi bien du côté des soignants que de celui des patients ou de leurs proches. En effet, une pression s'exerce en deux sens contradictoires les uns considèrent que la limitation et l'arrêt de traitement sont simplement l'application de l'exigence de refus de l'obstination déraisonnable conformément aux exigences du Code de déontologie médicale bien comprises désormais par l'opinion publique, les autres, et ce sont parfois paradoxalement les mêmes, vivent douloureusement ces décisions comme un abandon.

Il n'y aura jamais de solution satisfaisante à cette difficulté qui est liée au tragique de la mort. Raison de plus pour conserver des repères éthiques aussi clairs que possible, repères qui nous ramènent au coeur de la mission médicale, c'est-à-dire au soin. Le soin, c'est-à-dire la sollicitude selon l'étymologie, désigne le souci indéfectible dû au patient par tous les moyens disponibles dans le respect de son humanité. Le soignant n'est pas un "soigneur" qui vise à optimiser le rendement de corps sportifs soumis à des exigences parfois effrénées (le mot de soigneur a été inventé pour désigner la personne chargée de fortifier le boxeur entre deux rounds), c'est un homme qui accueille la plainte d'un autre homme et cherche à apaiser sa souffrance. Naturellement, la guérison est la première manière de soulager le malade, mais c'est au point que l'on a fini par confondre soigner et guérir, soigner et traiter. Cette confusion a eu pour effet de réserver la notion de soins aux seuls traitements à visée curative, au détriment de leur finalité originelle de soulagement et de sollicitude. Or, soigner c'est-à-dire prendre soin, c'est soulager toujours et guérir parfois. Chacun préfère que le soulagement prenne la figure de la guérison, mais il n'est évidemment pas au pouvoir de la médecine, malgré ses progrès extraordinaires, d'honorer cette légitime aspiration. La langue anglaise évite plus facilement que la nôtre le rétrécissement du champ de la notion de soin car elle possède deux verbes pour désigner les deux pôles de l'action de soigner: to care (prendre soin) et to cure (traiter en vue de la guérison).

(...)

Jacques Ricot
Fin de vie : repères éthiques et philosophiques - extraits- Laennec, 1, 2004, 7-25.

 
Centre Laennec 12, rue d'Assas 75006 Paris