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Une interview
de l'autre monde

Pour fêter comme il se doit saint Joseph (19 mars),
jesuites.com publie avec grand plaisir cette vraie/fausse interview
réalisée par un jésuite émérite. Merci Louis !

 

Moi, si j'étais Joseph, je serais jaloux. J'aurais travaillé dur pendant de longues années, j'aurais nourri, logé, préservé les jours de l'enfant, fourni pour son éducation et sa formation tout le fruit de mon travail... et après tout cela, je verrais que les remerciements des chrétiens, les pensées, les souvenirs, les affections de toute sorte vont à ... Marie !

Mais dites-moi, Joseph, vous avez l'air tout songeur ?…

 

 

L'avenir n'a pas été tendre ; c'est entendu, je me suis mis en retrait, il le fallait peut-être jadis, mais tout de même quelle ingratitude ! Comme si d'avoir été le père pu-ta-tif, comme on dira plus tard, quel mot ! on pourrait me dispenser d'en porter le ridicule ! car, pour moi, cette paternité, que Dieu a voulue : rendez-vous compte ! on a dépêché du ciel des messagers spéciaux pour me l'annoncer, on a donc reconnu ma dignité, ma capacité à être sur la terre un peu comme le Père des cieux, on ne m'a pas dit que j'étais père pu-ta-ti-ve-ment. J'ai mon amour-propre, c'est permis, non ?

Donc, là-haut, on m'a considéré, on m'a entouré d'un honneur qu'on donne à bien peu et on m'a confié ce à quoi le Père éternel tenait comme à la prunelle de ses yeux : son tout petit enfant. Et même, voyez comme on a été prévenant avec moi, on m'a indiqué le nom qu'il faudrait lui donner, celui de Jésus. J'aurais pu en choisir un autre ; après tout, j'étais son père sur la terre, j'en avais le droit, mais je ne l'ai pas fait, à quoi bon ? puisque c'était bien "comme ça" que je voulais.

 
 
N'empêche que deux familles, une en haut et une en bas, ça n'a pas dû être simple tous les jours ?
 

 

Le Père éternel et moi, on s'entendait bien ; du reste, ça allait de soi : un père sur la terre et un père au ciel, ça se ressemble, et on avait fait en sorte que je porte, comme tous les papas, sur mon visage, un peu de la bonté du Père du ciel. Le petit Jésus retrouvait son Père quand il me voyait, et quand il était tout petit, qu'est-ce que vous croyez ? il n'y avait que moi qu'il regardait ; son Père d'en haut était invisible à ses petits yeux, et c'était moi qui prenais toute sa tendresse.

Ah ! si vous aviez pu mesurer ce regard ; je ne peux pas vous dire, mais moi, en le regardant, je devinais des profondeurs qu'il ne pouvait pas dire et je pensais que j'avais un privilège extraordinaire : tenir la place du Père du ciel et avoir un enfant merveilleux qui m'avait été mis entre les bras parce qu'on avait confiance en moi et qu'on savait que je le rendrais à sa mission quand j'aurais fait ce que j'aurais pu pour l'y préparer.

 
 
Sauf erreur, Joseph, on n'a pas conservé une seule phrase de vous dans les archives ?
 

 

Participer, comme on me le demandait, à cette grande opération de Dieu sur la terre, je vous assure que ça me relevait à mes propres yeux. Si les gens avaient su ça, on aurait pu, avec Marie, avoir d'autres conditions de vie et, peut-être, faire mieux pour le petit que nous n'avons fait. Mais il ne fallait pas qu'on le sache. Il y a des secrets qui ne peuvent pas être dévoilés sans préparation suffisante. Le nôtre, à Marie et à moi, il était de ceux-là. Tenez ! même ensemble, on en parlait peu ; nous, on le vivait ; on n'aurait pas pu l'expliquer ; il était tellement hors de tout ce que les hommes pouvaient penser qu'ils n'y auraient rien compris. Alors, moi, là-dessus je gardais le silence.

On dira plus tard que je suis le "patriarche du silence". Bon ! j'accepte. C'est vrai. Le silence, je n'ai pas eu de peine à le garder. Quand on porte un tel secret, on se concentre sur ce qu'il contient ; on attend qu'il se dévoile mieux ; je comprenais qu'il y avait dans mon petit un mystère très profond. Et chaque jour, je me demandais comment il ferait, lui, pour dire son secret. Un enfant ravissant, comme tous les enfants, qui semblait, des fois, mieux à l'aise avec sa mère qu'avec moi, mais qu'on surprenait, tous les deux, à prendre des airs qui n'étaient pas de son âge. Il ne boudait pas, il ne refusait pas de poser des questions comme font les enfants, mais on se disait avec Marie : "Il est ailleurs"; on ne savait pas bien, il ne quittait pas la terre, mais, comment dire ? il n'y était pas. C'était notre secret. On n'allait pas le dire à tout le monde ; les gens auraient dit qu'il était ensorcelé. Et ça, nous, on savait que ce n'était pas vrai. On gardait le silence. Marie, elle, mettait tout ça dans son coeur ; moi, dans ma pauvre tête, en pensant qu'un jour, il faudrait bien que ça se sache.

 
 
Est-ce que certains jours vous n'avez pas pressenti ce qui allait arriver ?
 

 

On avait reçu un signal quand il était tout petit. Le vieux Siméon avait dit des paroles étonnantes. Je ne sais si les gens y avaient bien fait attention. On n'aime pas entendre dire que ça va mal tourner ; il promettait des larmes et du sang, le vieux Siméon ! Comme s'il n'y en avait déjà pas assez avec ces Romains qui nous occupaient ! Mais nous, nous deux, Marie et moi, des larmes, nous devions en avoir plus que tout le monde. Cela nous a laissés rêveurs ; on y a souvent pensé avec Marie ; plus tard, bien plus tard, on a compris. Mais je ne veux pas anticiper, car il y a eu un événement qui a un peu précisé la tournure de l'avenir.

Tous les enfants font des fugues, on le sait. Mais il y a fugue et fugue. S'il avait été grondé, bousculé, remis à sa place à la maison, j'aurais compris qu'il prenne le large de temps en temps. Mais vous pensez bien qu'avec Marie nous étions tout attention et toute tendresse pour lui - du reste, il nous le rendait -, et il ne nous donnait pas l'occasion d'être sévères avec lui. Mais cette fois-là il nous a vraiment étonnés.

On revenait de Jérusalem où on était allé faire nos dévotions pour les fêtes. Il avait une douzaine d'années ; on commence à être grand à cet âge et on sait ce qu'on fait. Eh bien ! il nous a lâchés. On n'y a pas cru : on a pensé qu'il était resté en arrière avec des petits de son âge. Pas du tout ! On a été presque trois jours pleins à le chercher.

 
 
Ils ont dû vous paraître longs, ces trois jours !
 

 

Marie était comme folle de l'avoir perdu. Et moi, je rôdais un peu partout ; je demandais à tout le monde si on ne l'avait pas vu. Je me disais que c'était ma faute ; qu'est-ce qu'il allait dire, le Père d'en haut ? Que je n'étais bon à rien, pas capable de m'imposer à un enfant, que je trahissais la confiance qui m'avait été faite ; que, si je savais garder le silence, je n'avais pas su garder l'enfant que j'avais fait mien ! Moi aussi, j'étais bouleversé.

Finalement, au Temple, dont je connais bien tous les recoins, le voilà ! Quel tableau ! Ce gosse de Nazareth avait réuni toutes les grosses têtes du moment et il les tenait sous sa parole, qu'ils semblaient écouter avec une curiosité complaisante. Je ne lui avais pas appris à faire des discours, mais il me semblait, de loin, répondre à chacun de manière habile et utile, car chacun hochait la tête avec approbation.

 
 
Alors, qu'est-ce que vous avez fait ?
 

 

Je l'ai récupéré ; je ne l'ai pas grondé, car j'en étais plutôt fier, vous pensez ! répondre aux docteurs de la Loi quand on a douze ans ! un père pense plutôt à un brillant avenir pour son fils dans ces cas-là. Mais je l'ai amené à Marie. C'est elle qui l'a grondé. Elle l'a fait doucement, mais fermement : on était resté trois jours à le chercher ; il nous avait mis, elle et moi, dans une inquiétude à laquelle il semblait ne pas avoir pensé ; elle lui faisait promettre de ne pas recommencer. Il n'a pas promis ; mais il a fait une de ces réponses qui nous a plongés, Marie et moi, dans les souvenirs que nous gardions, mais que les années avaient émoussés : ces messagers du ciel pour sa naissance, ces paroles prophétiques de Siméon, cette manière d'être ailleurs à certains moments de son enfance. Il nous a dit comme un reproche - un reproche qui venait de notre enfant ! - " Vous ne saviez donc pas qu'il faut que je sois aux choses de mon Père. " D'autres seraient restés pantois, mais pour nous ça répondait à quelque chose. On n'a pas été étonnés, mais on a senti que les horizons s'ouvraient vers des choses que nous devinions sans trop les préciser à l'avance.

Je vous le dis maintenant : tout l'avenir des hommes était là, nous étions les acteurs, Marie et moi, sans bien nous en douter, les premiers acteurs du renouveau de l'homme en Dieu. Vous appellerez cela plus tard le baptême, la vocation, l'adoption divine ; vous le vivrez avec les hésitations et les inquiétudes que nous avons traversées, Marie et moi ; mais, vous verrez, les joies de la réponse consolent de bien des peines.

 
 

Et puis, un jour . . .

 

 

Pour ma part, je n'ai pas vu ce qui a suivi, j'étais un vieil homme et le Père d'en haut m'a fait prendre place à côté de lui une fois que Jésus a été plus grand. C'est Marie qui m'a fermé les yeux. Pour elle, vous savez, elle a beaucoup souffert ; nous comprenons maintenant, de là-haut, ce que Siméon voulait dire. Il a parlé de glaive, mais il a dit aussi que le serviteur de Dieu, le vrai serviteur de Dieu, c'est-à-dire, vous, moi, Marie, Siméon lui-même, nous partons, à la fin de notre vie, dans une grande paix. Dans cette paix, je vous attends.

 
 
Joseph, époux de Marie.
(pour copie conforme : Louis Doutreleau sj
La Chauderaie, 19 mars 2003)
Icône : http://puffin.creighton.edu/jesuit/andre/joseph.html