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Propos élevés en plat pays
Une rencontre à Bruxelles de jésuites
envoyés en mission dans le monde paroissial
(23-25 juin 2003)
 
 

En France, environ 60 jésuites travaillent en paroisse comme curé ou vicaire, à temps plein ou à temps très partiel. La province de France anime également trois églises : Saint-Ignace, l'église des jésuites à Paris, Saint-Sébastien, une église de Nancy confiée à la Compagnie depuis 5 ans, et depuis peu, Notre-Dame des Anges, une paroisse bordelaise.

Plusieurs de ces jésuites envoyés en mission dans le monde paroissial se sont réunis avec des jésuites belges en juin dernier. Nous publions ici le compte-rendu qu'en a fait Philippe Robert (Nancy) pour le journal interne des jésuites de France (tous les sous-titres proviennent de chansons de Jacques Brel). Une occasion de faire le point sur une mission jésuite peu connue et sur un vrai défi pour l'Eglise.

 
 
Une session proposée à des jésuites de plusieurs pays engagés dans le même type d'apostolat… Les jésuites pensent spontanément : " Ça peut être sympathique ". Quand le programme promet "Bruxelles by night" et "bières à volonté", ils se disent: " Va pour l'escapade ". Et ils courent convaincre leur Supérieur de l'heureuse nécessité de leur inscription. Quitte à découvrir au retour qu'il ne s'agissait pas seulement d'escapade et de sympathie. C'est ce qu'ont expérimenté 44 jésuites présents en pastorale paroissiale pour la session de trois jours benoîtement concoctée à Bruxelles par une équipe belgo-française.  

Près de 3200 jésuites travaillent dans 2000 paroisses à travers le monde. Reconnaissant l'important service écclésial que représente cet investissement en hommes, nous affirmons que "le ministère paroissial n'est pas contraire aux principes des Constitutions", et nous ajoutons qu'en certaines circonstances il constitue un apostolat approprié pour l'accomplissement de notre mission de servir la foi et de promouvoir la justice.

>> Lire la suite du décret 19 de la 34ème Congrégation générale des Jésites (1995) : le ministère paroissial.

 
"C'était au temps où Bruxelles chantait…"
 
Les faits sont là : après plusieurs semaines, elle laisse des souvenirs qui mobilisent la réflexion, elle sert de référence dans des échanges communautaires : du rarement vu, parole d'amateur d'escapades sympathiques !... D'où vient la qualité de cette rencontre ? Sans doute d'une profonde harmonie entre le fond et la forme, tous deux empreints de netteté et de simplicité. Evoquons le décor, un quartier de grands parcs semés d'étangs ; la chaleur de l'accueil ; la générosité des bières ; la qualité de l'organisation, très maîtrisée mais avec une nonchalance qui la faisait oublier ; la visite de Bruxelles - et son guide, si familier de la ville qu'on jurerait qu'il l'a, par grâce spéciale, autant connue sous les Bourguignons que sous les Habsbourg ; les échanges d'expérience avec des compagnons étrangers - sans l'épreuve de la barrière linguistique, etc. A notre insu, tout cela s'est fondu en un solide temps de formation. Et sans doute une tout aussi solide invitation à l'espérance.

L'affiche des intervenants ? Rares sont les oeuvres théâtrales où s'unissent cordialité pudique, générosité tragique et démesure protéiforme. Nous avons pourtant eu droit à quelque chose de cet ordre, en écoutant Pierre Fresnay, Laurent Terzieff et Michel Serrault… pardon : Mgr De Kesel, l'évêque de Bruxelles, le P. Philippe Bacq, jésuite et théologien de Lumen Vitae, et M. Luc Aerens, diacre spécialiste de la catéchèse. Sans chercher à résumer pas les conférences de chacun, je noterai ici ce que j'ai été si heureux de transmettre à mon retour sur Nancy, quand a jailli l'incontournable " Alors, c'était bien ? "

 
"…Sans nulle autre richesse
que d'y croire toujours…"
 
Sans se la jouer Cavalier de l'Apocalypse, Mgr De Kesel a tranquillement commencé son intervention en confiant : " Je ne sais pas si le Christianisme a un avenir en Occident. Parce qu'après tout, il n'est pas vrai que l'Eglise a surmonté toutes ses crises, regardez la Turquie, l'Afrique du Nord…" Le ton était donné, à l'opposé du mélancolique. D'ailleurs les jésuites bruxellois décrivent l'homme comme dynamique et entreprenant. Il travaille, avec passion, non à résoudre la fameuse Crise de l'Eglise du XXIème siècle, mais à la traverser. Traversée au milieu d'une société qui prétend pouvoir se passer du Christianisme et dont les chrétiens peuvent, du coup, avoir du mal à être des citoyens loyaux. Pourtant, sans cette loyauté, comment l'Eglise pourrait-elle espérer être Sacrement pour le monde ? Ce responsable de l'Institution affirmait haut et clair que la crise de l'Eglise n'est pas qu'institutionnelle ; ce croyant disait fermement qu'elle est d'abord une crise de la foi des chrétiens : nous pouvions respirer à l'aise, dispensés de débats faussement houleux et vainement racoleurs sur l'ordination des hommes mariés, le sacerdoce des femmes et autres érections de Paroisses Nouvelles.
 
"Quand on n'a que l'amour…"
 
Philippe Bacq, c'est d'abord une belle voix blessée qui prend son élan, pendant qu'on s'apprivoise à l'écouter. Une fois l'envol pris, on voyage haut et loin. Loin, ce jour-là, du souci exclusif et fiévreux d'une pastorale d'encadrement, préposée au maillage de la société catholique. Voyage aux rives toujours incertaines d'une pastorale d'engendrement, plus attentive à l'expérience du Royaume qu'à l'insertion dans l'Eglise. Les Evangiles fournissent la carte aux voyageurs : Ph. Bacq commentait les différentes pastorales déployées par Jésus (pour les foules, pour les disciples, etc.). J'ai aimé cette mention de la pastorale des rencontres ponctuelles : le Christ lui-même accueillait des gens qui venaient à lui avec une demande ambiguë, un désir de vérité très enfoui dans le coeur. Des gens qu'il ne devait jamais revoir et qui repartiraient vivifiés par cette unique rencontre. Bonne nouvelle pour les permanents de l'accueil en paroisse, parfois frustrés par le pointillisme de leur mission !
 
"…Quand on a été comm' moi
élevé dans la religion…"
 
La dernière matinée, dans le public de Luc Aerens, on discernait ceux que sa faconde pédagogique mettait aux anges et disposait à une attention passionnée, et ceux dont elle lassait vite l'écoute. A mi-chemin, certains, comme moi, ont trop ri de ses anecdotes à la Devos : fascinés par cet acteur-né, ils gardent un souvenir flou de son évocation de la catéchèse de cheminement... Cette pédagogie pastorale commence pourtant à se mettre en place dans les diocèses belges. Un auditeur attentif m'a dit y trouver des correspondances avec le récent document épiscopal français Aller au coeur de la foi : je lui fais confiance, il n'avait pas ri de toute la matinée.
 
"Non Jef, t'es pas tout seul…"
 
Précieux aussi pour chacun, le temps passé entre jésuites d'une même Province. Se redire que la paroisse n'est plus le parent pauvre de nos apostolats. Qu'elle est même un lieu privilégié pour la Mission, révélateur et stimulant pour se poser, avec d'autres, les bonnes questions sur la foi. Joie d'affirmer, aux jeunes jésuites en particulier, qu'un service paroissial permet aussi d'accueillir "les marges" - toutes ces demandes de sacrement ou de sépulture, peu soucieuses d'être l'expression d'une foi pétrie de catholicité… Nous sommes dans notre élément, lorsque des options paroissiales délogent l'esprit "boutique" pour faire entrer l'air frais du Royaume. Avec sa passion de l'expérience et de sa relecture, la pédagogie des Exercices n'est-elle pas inscrite dans une pastorale de l'engendrement ? Sans compter que notre présence croissante au monde paroissial renouvelle fortement notre manière d'être au service des Eglises locales. A lui seul, ce tournant justifie tout ce temps consacré à la réflexion et à la joie fraternelle.

Dans les paroisses, c'est souvent comme à Bruxelles, je veux dire comme dans Brel :

 
 
"…Alors sans avoir rien
Que la force d'aimer
Nous aurons dans nos mains,
Amis, le monde entier."
 
Philippe ROBERT