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La Lettre de la rue Saint-Guillaume
(anciens élèves de Sciences Po)
dresse, dans son numéro de juin 2003,
un portrait du Père Henri Madelin, jésuite, ancien élève de Sciences Po, maître de conférence à l'IEP.

"Si l'on veut changer le monde, il faut patrouiller sur les frontières pour atteindre le centre."

Henri Madelin 

Extraits d'un article signé Florence Maignan.

 
 Récit d'une vocation...
 

Après le bac, deux problèmes se sont posés à moi. Tout d'abord, quelles études supérieures choisir ? Nous étions un petit groupe à avoir entendu parler de Sciences po nous lisions la presse, nous suivions les agissements de notre député Brunel et de notre préfet Pierre Sudreau... Deuxième question : que faire de ma vie ? J'avais senti tout jeune l'appel à devenir prêtre. J'avais écrit mes pensées dans un petit carnet, puis je n'y avais plus songé. En me posant ces questions existentielles, celle de cette vocation a resurgi. Je suis allé faire une retraite dans un monastère. Un moine m'a conseillé de rentrer tout de suite dans les ordres. Mais j'ai décidé - au grand soulagement de mes parents - de commencer par faire des études à Sciences po et à la faculté de droit.

J'ai rencontré un aumônier extraordinaire, André David, un jésuite, qui s'est montré respectueux de ma liberté. Je me suis rendu compte que je pouvais trouver un lieu d'accueil plus original et plus adapté à ma personnalité que le séminaire de Blois où mes parents habitaient. J'hésitais entre les dominicains et les jésuites. En attendant d'avoir pris ma décision, j'ai préparé l'Éna et fait un DES de sciences éco. Je n'étais pas attiré par le monachisme, je voulais vivre dans le monde, je n'avais aucune raison de m'en retirer, j'ai donc opté pour les jésuites, qui n'ont jamais eu peur du grand large : saint lgnace de Loyola, contemporain des ordres religieux les plus stricts, homme de la Renaissance, franchissait les murs et les frontières...

Chez les jésuites, il n'existe aucune spécificité dans le costume et l'habitat. La clôture monastique doit être intériorisée. Nous vivons en communauté mais on nous pousse à la personnalisation, contrairement à certaines communautés qui recherchent l'effacement de la personnalité dans l'obéissance, le communautarisme, le groupe. Chez les jésuites, au contraire, les structures renforcent paradoxalement l'individualité.

 
 Mais pourquoi Henri Madelin a-t-il choisi d'enseigner si longtemps (depuis 1971)
 la science politique aux élèves de Sciences po ?
 

Parce que, si la séparation du profane et du religieux existe, la frontière n'est pas étanche et se déplace. Le christianisme a balayé le sacré antique. Par l'incarnation du Christ, la totalité du monde et des êtres sont entrés dans le champ de Dieu. La spiritualité ignatienne implique qu'il n'y ait pas de frontières et de limites et que l'on puisse être en Algérie avec les Algériens, comme les moines de Tibérine Rien de ce qui est humain ne m'est étranger, dit Saint-Paul.

Le chrétien doit apprendre à parler laïquement des choses de Dieu et religieusement des choses du monde et naviguer non seulement sur une frontière laïcité/foi mais aussi sur une frontière France/Europe/monde et ne pas se replier sur lui-même. La force du christianisme, religion seconde par rapport à la réalité du monde, est d'avoir connu à la fois des périodes de persécution et des périodes de collusion avec le pouvoir ce qui le rend à la fois fort et faible. Dans toutes les cultures, s'adapter demande à la fois de la résistance et de l'adhésion. Il existe des endroits dans la culture occidentale où des chrétiens, hommes et femmes, ont commencé à résister à la libération inconditionnelle du moi, à la tyrannie du plaisir dans lesquels beaucoup ne se retrouvent pas. ..

 
 Pourquoi enseigner la science politique ?
 

Si l'on veut changer le monde, il faut patrouiller sur les frontières pour atteindre le centre, connaître le jeu institutionnel pour permettre de changer les coeurs. Dans mon enseignement, j'ai essayé d'être moi-même, je n'ai pas caché ma foi. J'ai tenté de concilier la démarche rationnelle et l'énergie de la révélation.

Ce qui compte : participer à la passion du Christ pour qu'une vie nouvelle puisse naître à travers l'épreuve. C'est un jeu dialectique entre la vie et la mort. La foi, c'est recevoir des forces qui grandissent les hommes. Avoir la foi, c'est être habité par quelque chose de plus ample. L'homme passe l'homme. C'est à la fois une volonté de construire et une insatisfaction, une volonté de changement et une insatisfaction devant ce que l'on a fait. Croire que les facteurs de réconciliation existent à l'intérieur des conditions les plus dramatiques. Mandela, Soljenitsyne, les plus grands sages de notre époque se sont forgés à travers les épreuves du temps.

Il faut en venir à la bonté. Je crois à la contagion de la vraie bonté, pas naïve, pas bébête. Il faut toujours repartir, croire au terme : un monde plus juste. La transcendance : prier pour ne pas être quelqu'un d'enfermé. Il faut vivre les "réalités avant-dernières" en étant illuminé par les "réalités dernières". Avoir l'allégresse : savoir que jusqu'à la fin, rien n'est décidé, tout peut être l'objet d'un pardon, même un crime. Le monde moderne a besoin d'une espérance, car il est dangereux de revenir à la notion antique du "fatum". L'espérance ne déçoit pas, ne trompe pas.

 
 Et les élites ?
 

Jusqu'à la Révolution l'histoire des jésuites est marquée par le travail avec les princes auxquels ils rappelaient leurs devoirs. Après la Révolution, les jésuites ont changé et ont travaillé avec toutes sortes d'élites nouvelles. Les élites sont beaucoup plus larges qu'on ne le croit. Aujourd'hui, les jésuites sont formés pour circuler le plus librement possible dans des milieux très différents, dans les élites et chez les démunis. Il y a eu des jésuites prêtres ouvriers, il y a aujourd'hui des éducateurs de banlieue au coude à coude avec des musulmans.

La Compagnie de Jésus s'est pensée comme une tension. Les grands changements sont venus des élites. Marx, Engels en faisaient partie. Il faut donc se servir d'elles comme de vecteurs. Mais à deux conditions être libre avec elles - c'est ce qu'elles attendent - et pratiquer une ascèse, pour ne pas prendre leurs tics.

Il faut aussi comprendre que tout recommence à chaque génération et qu'on peut donner à une nouvelle génération une autre façon de penser. C'est par l'éducation que l'on change une culture. Un préfet, formé chez les jésuites, m'a dit un jour que sa vie avait été déterminée par une phrase qu'il avait entendue à l'âge de 20 ans : " Les talents que vous avez reçus ne vous appartiennent pas, vous en êtes redevable aux autres. " Il faut accepter de perdre de sa substance pour essayer d'aider quelques-uns à se transformer. Les jésuites sont historiquement des accompagnateurs spirituels, quelques fois jugés trop démocratiques par les puissants. Il faut libérer les pauvres mais aussi libérer les riches quand ils deviennent prisonniers de leur pouvoir et de leur entourage.

 

Pour en savoir plus :
- La lettre de la rue Saint-Guillaume
- La revue Etudes

Henri Madelin sur jesuites.com :
- "Comment peut-on être jésuite en 2002 ?"
- "Le catholicisme peut-il encore séduire la jeunesse ?"
- "Une croissance sans joie"
- Bibliographie