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Derniers vœux du P. Xavier BENILAN, s.j.

Homélie du Père François-Xavier DUMORTIER,s.j.
Provincial de France

Eglise
St Lambert
de Vaugirard

samedi
22 novembre
2003

Evangile des Béatitudes chez Saint Matthieu
Le texte des Béatitudes que tu as choisi, Xavier, pour ce jour de tes derniers vœux, n'est pas un texte ordinaire. Il nous parle de ce que le cœur humain espère et attend : le bonheur ; il en parle, à la manière de Dieu, c'est à dire d'une manière qui déconcerte et désarçonne ; il nous dit cette conversion du regard et du cœur à laquelle le disciple du Christ est appelé, un jour, pour la vivre tous les jours.
 

Le bonheur fait partie de ces mots que l'on a peur de prononcer parce qu'ils renvoient à ce qui apparaît insaisissable et mystérieux, toujours en avant de nous comme ce que l'on espère, toujours au-delà de nous comme une promesse qu'on ne peut réaliser seul et par soi-même. Le bonheur a besoin des autres, de l'Autre pour exister.

On risque souvent, en en parlant, de ne pas éviter le scepticisme du réaliste ou l'idéalisme du naïf, le jugement désabusé de qui croit connaître l'existence ou l'assurance inconsciente du doux rêveur qui parle sans avoir pesé ses mots à la balance de l'histoire des hommes et de sa propre histoire. Et, sans doute, y-a-t-il tout lieu d'être prudent jusqu'à la réserve, voire au silence, quand le mot "bonheur" vient trop rapidement à nos lèvres.

Et pourtant Jésus ne craint pas de dire et de redire et de répéter ce mot "heureux" comme s'il fallait vaincre nos réticences les plus intérieures et nos résistances les plus tenaces pour nous dire :

"oui, vous pouvez être heureux ; vous êtes appelés au bonheur ; votre bonheur est dans vos mains ; à vous de comprendre et de désirer ce bonheur sans mesure autre que la mesure sans mesure de Dieu ; à vous d'ouvrir les yeux pour oser voir où se trouve et comment se vit un bonheur qui dure parce qu'il n'est pas autre chose que ce qui vous fait vivre et ce qui fait de vous des hommes d'espérance".

Ce sont les disciples rassemblés autour de Jésus qui entendent ce mot "heureux"; c'est notre assemblée de ce jour qui laisse résonner en chacun ce que le Christ a dit, un jour, en terre de Galilée ; c'est nous jésuites - nous qui désirons devenir "compagnons de Jésus" - qui osons comprendre notre vie religieuse à la lumière des Béatitudes.

Mais, quand Jésus dit "heureux", il ne désigne pas les voies et les moyens d'un bonheur à construire, chacun pour sa part et selon ce qu'il est. Il oblige à regarder autrement et le monde et les hommes et nous-mêmes. Il nous conduit à avoir un autre regard :

  • car le bonheur est là pour qui refuse d'être enfermé dans ses biens ou dépendant de ce qu'il voudrait posséder
  • le bonheur est là pour qui comprend que la dureté de cœur non seulement tarit les larmes mais exile de ce qui façonne un cœur de chair : la miséricorde et le pardon
  • le bonheur est là pour qui déteste l'enfer de la vengeance et de la rancœur, de la violence et du jugement sur tout et sur tous
  • le bonheur est là pour qui ne craint pas de dire " non " aux ambiguïtés et aux compromissions qui ternissent l'esprit et obscurcissent la conscience
  • le bonheur est là pour qui aime la justice au point de subir personnellement l'injustice, parce qu'il a compris que sa justesse devant Dieu passait par la justice cherchée sans fin
  • le bonheur est là pour qui ne craint pas de se donner jusqu'à se donner sans limite, jusqu'à se donner jusqu'au bout.
 

Oui, les Béatitudes ne sont pas une liste de situations de faiblesse ou d'échec qui seraient magiquement renversées, ni la promesse d'un retournement dans un temps à venir qui serait comme une revanche future par rapport à un présent décevant.

Les Béatitudes désignent un combat de l'esprit et du cœur, ici et maintenant - un combat qui se déroule en chacun, car il s'agit pour chacun d'accepter de voir le monde, les hommes et soi-même avec ce regard intérieur qui se crée en nous à mesure que nous contemplons le Christ.

  • Car la pauvreté est le terme qui définit le mieux l'homme qui ne veut pas tout prendre, ni tout garder, ni tout accaparer mais qui désire recevoir ce qu'il ne pourra jamais se donner à lui-même
  • car la douceur n'a rien à voir avec la mièvrerie ou la faiblesse : il faut beaucoup de force pour vaincre toute violence et vivre la douceur envers les autres et envers soi
  • car les larmes ne coulent pas pour rien : elles lavent les yeux et permettent de voir autrement
  • car la faim et la soif de justice ne désignent pas une tâche de service social : elles expriment la passion de l'homme respecté dans ce qu'il est comme dans ce qu'il est appelé à être
  • car la miséricorde n'est pas une vague indifférence ou un paresseux oubli ; elle mobilise, mais au fond du cœur, toutes nos capacités d'aimer pour ne pas condamner mais pour pardonner
  • car le cœur pur ne désigne rien d'autre que cette grandeur intérieure d'un être qui est devenu transparent à ce qui l'habite, à Celui qui a fait Sa demeure en lui
  • car les artisans de paix sont ceux qui osent renouer des liens là précisément où ils ont été brisés, et par là se livrent à cette tâche humaine et chrétienne qui est de bâtir inlassablement un monde vraiment humain
  • car ceux qui consentent à se donner jusqu'à en payer le prix et à payer ce prix jusqu'au don de leur vie savent que la vie n'a de valeur que lorsqu'on accepte de la risquer au nom de ce qui importe.

Xavier, quand un jour d'octobre 1981, dans cette église Saint-Lambert, tu as fait vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, c'était parce que tu avais entendu cet appel du Christ qui saisit un être dans tout ce qu'il est et ce qu'il vit ; c'était parce que tu avais compris que la vie religieuse est une manière radicale d'écouter le Christ nous enseigner Son chemin, d'écouter le Christ dire "heureux" ceux qui se laissent changer les yeux et le cœur par Lui, de pouvoir aussi, à ton tour, dire "heureux" - comme le fit Elisabeth à Marie - à ceux et celles chez qui les Béatitudes ont pris chair.

Certes, la suite du Christ, comme chemin des Béatitudes, a aussi ses temps d'épreuve et d'obscurité, ses lenteurs et détours ; on bute sur ses propres fragilités comme on bute sur les limites des autres voire sur les limites du "corps" religieux qu'est la Compagnie, un "corps" fait d'hommes avec ce que notre humanité comporte de grand et de moins grand…

Et la suite du Christ, comme chemin des Béatitudes, est alors découverte de ce qui nous est donné jour après jour : cette confiance qui n'est plus confiance en soi mais confiance en Dieu parce que se dévoile et se manifeste la fidélité de Dieu - cette grâce - cette petite grâce de chaque jour - qui nous donne de vivre le présent, quel qu'il soit, comme un don ; cette découverte, en notre propre vie, que la suite du Christ peut nous conduire jusqu'à la Croix mais que la Croix que nous regardons est celle de Celui qui est le Ressuscité.

Xavier, que ce chemin dans la Compagnie de Jésus, pour toi et pour nous, pour ceux et celles qui t'estiment et t'aiment, pour ceux et celles auprès de qui, par ta parole et ta vie, tu as témoigné, tu témoignes et tu témoigneras du Christ - que ce chemin passe souvent par le lieu des Béatitudes où tu entendras le Seigneur dire et redire "heureux" : "heureux" es-tu Xavier… heureux sommes-nous, compagnons de Jésus… heureux êtes-vous, vous tous qui croyez ces paroles et tentez de vivre ce que vous croyez.

Pour aller plus loin :
"Les jésuites changent de tête"
Article sur le Père François-Xavier Dumortier dans La Lettre de l'Expansion
Xavier Bénilan et sa communauté jésuite, la communauté Pierre Favre de la rue Blomet