ACCUEILIgnace de LoyolaMissions et ServicesDevenir JésuiteHistoire de la CompagnieCompagnons de JésusSites recommandésÉcrivez-nous

La vieillesse, une chance ?

Le Père Michel Rondet,
jésuite de 79 ans,
témoigne de ce qu'il vit
à des jésuites du "troisième âge"
lors d'une session à l'automne 2001.

Voici de larges extraits.

Il y a un temps pour tout dit Qohélet et tous les temps sont dans la main de Dieu. Alors, comment vivre dans la foi ces années dont le même Qohélet avoue que nous ne les aimons pas (Qo 12, 1) ? Ceci sans céder à la double tentation soit de la fuite en avant, soit de la morne résignation. Dans un cas on tente de nier le poids des années en s'efforçant de continuer comme avant : on s'épuise et on ne trompe personne. Dans l'autre on s'enferme dans le désenchantement sans saisir les chances qui nous sont données de vieillir autrement. Alors, y a-t-il une sagesse spirituelle du dernier âge ?

Si je me permets d'aborder ce thème devant vous, c'est parce qu'il y a 6 ou 7 ans un groupe de prêtres, compagnons d'ordination qui depuis se retrouvaient tous les 4 ans pour un temps de partage et de prière, m'avaient demandé de réfléchir avec eux sur de thème "La vieillesse, une chance ?" : titre provocateur qui m'avait fait hésiter. Finalement, j'avais accepté pensant que ce serait pour moi une bonne occasion de réfléchir à une situation qui allait me rejoindre rapidement. Je ne prévoyais pas que ce serait sous la forme d'une intervention cardio-vasculaire qui allait me renvoyer à un texte du Père Teilhard que j'avais souvent cité "communier par la diminution". En le retrouvant plus personnellement, j'ai pris conscience qu'il était tiré du Milieu divin et avait donc été écrit à un moment où Teilhard était dans la pleine maturité de son âge et de son talent. Avoir, à ce moment et dans ce contexte, évoqué avec tant de réalisme et de force la communion par la diminution est un témoignage de la qualité de la vie spirituelle de son auteur et, pour nous, une invitation à envisager dès maintenant notre configuration au mystère pascal sous cet aspect. " Faites qu'après avoir découvert la joie d'utiliser toute croissance pour vous faire, ou pour vous laisser grandir en moi, j'accède sans trouble à cette dernière phase de la communion au cours de laquelle je vous posséderai en diminuant en vous. " (Le Milieu divin p. 84) […]

Le temps de la vraie pauvreté

La pauvreté évangélique a toujours été une question dans nos vies de Jésuites. Nous y avons répondu comme nous avons pu. Nous avons peut-être souhaité, sans avoir toujours le courage de le demander, des conditions de vie qui nous y auraient conduits de façon plus radicale. Cette fois, elle vient à nous d'une manière que nous n'avons pas choisie. Nos appuis, santé, vigueur intellectuelle, capacité de travail et d'autonomie, nous sont peu à peu enlevés. Nos relations vieillissent avec nous. Nos vies ont été marquées par un souci, légitime mais parfois obsédant, d'efficacité. Là où l'efficacité nous est enlevée, est-ce que nous savons accueillir la fécondité de l'Esprit qui vient transfigurer notre
pauvreté ? Avons-nous assez de foi pour croire que nous pouvons encore porter du fruit et nous réjouir de cette fécondité nouvelle ?

A notre âge, il faut convenir que nos vies sont pour une grande part écrites. En prendre acte n'est jamais facile, l'accepter humblement peut être libérateur. Nous n'avons plus à devenir quelqu'un, à nous faire une place. Nous n'avons pas dit notre dernier mot, c'est vrai, mais à moins de circonstances exceptionnelles - tout le monde ne meurt pas martyr - nous ne serons que ce que nous sommes devenus. Evidence douloureuse qui cependant nous ouvre un horizon : nous sommes libres désormais de nous consacrer à l'essentiel : ce visage de sainteté que Dieu continue d'espérer de nous et qui est notre vrai visage. Si pauvre soit-il, il existe. Libérés du souci de grandir, d'être efficaces, nous allons peut-être avoir le temps de le discerner et d'en faire désormais le centre de nos préoccupations et de notre offrande. Relisant notre vie, ses pesanteurs et ses grâces, nous pouvons y découvrir cette forme de charité à laquelle notre histoire nous conduit et que Dieu peut attendre de nous aujourd'hui. Pauvres du visage humain que nous avions rêvé d'être, nous pouvons nous laisser configurer par l'Esprit à ce visage d'éternité que Dieu attend de nous.

Le temps de la foi nue

Quelques mois avant sa mort, le Père Varillon laissait échapper cette confidence : " Ne croyez pas que le grand âge soit celui de la foi facile ! " Et en effet, ce temps peut être marqué par le doute et voir resurgir des questions que l'on avait occultées dans la fièvre de l'action : et si tout cela n'était qu'illusion, tout ce à quoi j'ai cru, tout ce à quoi j'ai consacré ma vie… Temps de la nuit à affronter dans la foi. Il faut nous y préparer dans la prière et l'enfouissement dans l'Ecriture. Les détachements qui nous sont progressivement demandés peuvent devenir durs à vivre. Des formes de déprime peuvent nous guetter. Il y a alors des choses à faire, des moyens à prendre mais pour le faire, il faut un certain ressort. Pour nous, il ne peut venir que d'une foi vive qui nous relie au Christ dans l'offrande de nos souffrances et la certitude de sa grâce. Priant Dieu de nous libérer de cette "écharde dans la chair", il nous faut avec Saint Paul accepter humblement de recevoir comme réponse " Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse " (2 Co 12,9).

Trop souvent aussi, nous avons cru qu'ayant le désir de prier, nous prierions mieux quand nous en aurions le temps : le temps libéré par le ralentissement des activités devenant naturellement celui de la prière et de la contemplation. Rien n'est moins sûr ! D'abord, ce temps est maintenant occupé par un tas de petits soucis de santé, d'organisation. Et puis notre prière elle-même vieillit : somnolence, difficultés à maintenir les attitudes physiques auxquelles nous étions habitués, pertes de mémoire, difficultés à se concentrer. L'Esprit cependant ne vieillit pas et continue à prier en nous avec des gémissements ineffables. Acceptons de recevoir de Lui une prière simple, réduite à quelques mots qui ne peuvent que rappeler l'essentiel, un peu comme ces personnes âgées qui racontent toujours les mêmes histoires mais qui, à travers elles, disent quelque chose d'elles-mêmes, si on sait les écouter. Le Père aimera cette prière, comme Il a aimé celle d'Anne dans le sanctuaire de Silo (1S 1,9). Là aussi, sachons préparer cette prière et nous nourrir des paroles de l'Ecriture pour les jours où les mots nous manqueront. Dans l'accompagnement des mourants, je suis très frappé de voir la place que prennent la prière des psaumes et le chapelet. Même des gens qui n'étaient pas tellement familiers avec le texte des psaumes retrouvent alors dans leur prière des refrains psalmiques entendus aux messes du dimanche. […]

Le temps de s'aimer humblement soi-même

Nous avions essayé généreusement de faire passer au premier plan dans nos vies le souci des autres et de la mission. Nous avions vécu pour les autres, il faut prendre le temps de penser à nous. Etre attentifs à nous maintenir en forme pour éviter ce qui nous rendrait trop vite dépendants. Penser dès aujourd'hui à ceux qui auront un jour à nous soigner pour ne pas trop leur compliquer le travail demain par notre imprévoyance et notre négligence actuelle.

Ce souci peut conduire au repli sur soi, à l'égocentrisme des vieillards : à nous d'en faire l'occasion d'une vraie charité envers nous-mêmes. Comment ? En nous acceptant tels que nous sommes avec nos faiblesses et nos fragilités. En renonçant à une image de nous-mêmes qui n'est pas la nôtre, pour accepter notre être véritable et l'aimer avec délicatesse et charité comme nous n'avons peut-être jamais eu le temps de le faire. Prendre du temps pour des choses qui nous font plaisir : lectures, rencontres. Orienter la relecture de notre vie vers la recherche de ce qui pourrait nous aider, nous soutenir, nous rendre heureux. Comme l'a si bien écrit Bernanos dans son Journal d'un curé de campagne : " Si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s'aimer humblement soi-même, comme n'importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ. " (p.321) […]

[…] Oui, il faut "inventer l'automne". L'idée, lancée hier, d'une retraite d'élection pour préparer l'automne me semble excellente. J'ai plus souligné l'attitude à trouver face aux diminutions et à la rencontre qu'elles préparent, peut-être parce que c'est pour moi l'essentiel ; mais je ne voudrais pas que nous oubliions tout ce qui a été dit hier sur l'appel à créer, à inventer, à innover, sur le témoignage de joie et de bonheur que nous avons à donner en ce temps qui est désormais le nôtre.
      "Père ! j'ai tenté d'être un Homme
      et je suis ton enfant.
"
(Jacques Leclercq).