ACCUEILIgnace de LoyolaMissions et ServicesDevenir JésuiteHistoire de la CompagnieCompagnons de JésusSites recommandésÉcrivez-nous
 

Garizim, Jérusalem,
et Tlemcen

 
Bernard Lapize de Salée, jésuite à Tlemcen (Diocèse d'Oran en Algérie), témoigne.
 


1- Chaque jour nous apporte !es nouvelles de la situation dramatique de la Palestine où s'expriment la haine et la violence. Les exigences des uns et des autres semblent de plus en plus inconciliables. A travers les commentaires que nous pouvons lire ici et là, une opinion s'exprime souvent : les peuples arabes et juifs de la région sont irréconciliables, les conflits sont inévitables et les tensions entre ces peuples ont toujours existé. C'est vrai que l'histoire a été fertile en épisodes tendus et parfois violents. Mais il ne faut pas omettre non plus les longues, très longues périodes de cohabitation pacifique en de nombreux endroits. On cite souvent l'exemple de Cordoue ; on pourrait également parler de Tlemcen, ville où les Juifs étaient présents en grand nombre après la Reconquista. Au 15ème siècle, un juif exilé d'Espagne fait même l'objet de l'estime et de l'amitié des responsables politiques musulmans de ce temps. Son tombeau - le "tombeau du Rab" - était très vénéré par la communauté juive qui en avait fait un lieu de pèlerinage.

 


Les Juifs de Tlemcen, très nombreux, vivaient dans une grande proximité avec la population musulmane, dont ils parlaient la langue et pratiquaient beaucoup de coutumes de la vie quotidienne. Les femmes musulmanes et juives échangeaient leurs traditions culinaires, leurs pratiques ménagères et même la garde de leurs enfants. C'est sur ce fond ancien de vie partagée que peut se produire, dans le plus grand naturel, ce que je vais maintenant raconter.

2- Vendredi 1 mars, la communauté chrétienne de Tlemcen sort du presbytère après la messe. Deux Algériens sont là, devant la porte, et demandent à parler au curé. Ce sont des émigrés qui habitent dans une ville au nord de Paris. Au moment où ils se préparaient à partir pour leur voyage en Algérie, des voisins juifs sont venus les voir et leur demander de faire brûler des cierges au tombeau du Rab.

 

 

Mais ces deux Algériens, arrivés à Tlemcen, ne trouvaient pas de Juifs pour aller placer et allumer les dix bougies qui leur avaient été confiées. Des gens leur ont conseillé de venir me voir. C'est ainsi que ces musulmans sont venus voir un curé chrétien pour réaliser le vœu pieux de leurs voisins juifs.

Devant leur désarroi, touché par leur démarche, j'ai accepté les bougies et les quelques euros dont ils faisaient l'offrande. Mais que faire ? Ce n'est pas ma faute si je ne suis pas rabbin. De plus, le jardin où se trouve le tombeau du Rab est fermé et n'est plus fréquenté. Je me résous à faire brûler les cierges durant les cérémonies de notre chapelle, certain que le Dieu unique y verra clair dans notre touchant méli-mélo, et qu'il saura entendre la prière juive qui montera de notre chapelle.

 

3- J'ai l'idée de parler de cela avec un excellent ami musulman, et il m'aide à résoudre mon problème. Il peut, me dit-il, faire ouvrir le jardin et, en m'accompagnant, me permettre d'accéder au tombeau du Rab. Il vient donc me prendre dans sa voiture en fin de journée. Nous cognons au portail pour que le gardien vienne nous ouvrir, puis nous traversons le jardin envahi par les herbes et les buissons. Nous voici devant le tombeau du Rab. Tout est silencieux. Ensemble - lui, le musulman et moi le chrétien - nous disposons les bougies, non sans mal car elles sont trop grosses pour les emplacements (on voit, me dit mon ami en souriant, que ce ne sont pas des bougies d'ici). A la fin en voyant brûler tous ces cierges, nous exprimons le vœu que Dieu exauce les prières que ces Juifs ont exprimées sur des papiers que nous laissons au milieu des cierges. Mon ami a même acheté quelques bougies supplémentaires qu'il fait brûler à l'intention de Juifs qu'il a connus : " Ils seraient heureux de savoir que j'ai fait cela pour eux ", me dit-il. Que faire des quarante euros donnés par ces Juifs et transmis par les émigrés musulmans ? Mon ami a trouvé : " Tu les donnes aux Petites Sœurs ! ". Tous les deux, en nous quittant, nous étions heureux de ce que nous avions fait et heureux de l'avoir fait ensemble.

 

Au journal télévisé du soir, à propos de la Palestine, on parle de guerre et de sang. Dieu, certainement, n'apprécie pas ces manifestations de haine auxquelles on mêle parfois son nom. Mais Dieu qui voit tout remarque aussi, j'en suis sûr, quelques bougies qui brûlent ce soir à Tlemcen et qui parlent d'amour et de paix.

(Le Lien - Diocèse d'Oran - mars 2002)

A voir également sur jesuites.com :

- Les obsèques à Constantine de François d'Oncieu :
    "François, Abdelaziz, mon frère, mon ami, mon père"
- Musulmans et Chrétiens au Tchad, entre convivialité et affrontement
- L'Islam et les Jésuites