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Les débuts de la région indépendante . . .

la plus étendue de la Compagnie de Jésus

La Russie

par Stanislas OPIELA sj

 

Les bouleversements politiques, survenus en Europe dans le dernier quart du XX siècle, n'ont pas été sans influencer le comportement de la Compagnie de Jésus. La chute du communisme en ex-Union Soviétique constitua un de ces défis auquel nous n'étions guère préparés. Il a fallu cependant réagir rapidement. C'est dans ce cadre que le Père Général m'a proposé d'aller y travailler, ce qui m'a d'autant plus surpris que je n'avais jamais pensé m'y rendre. Cela m'a tout de même aidé à mettre en pratique cette disponibilité dont on parle souvent sans être effectivement confronté à sa réalité …

Exploration

Je me suis donc rendu sur place, en janvier 1992, pour explorer le terrain et rencontrer quelques jésuites clandestins dont on ne savait même pas l'adresse exacte. Après quelques jours de visites et de conversations dans les communautés jésuites lituaniennes, j'ai pu rendre visite à nos séminaristes à Riga et obtenir quelques noms de ceux qui travaillaient au Kazakhstan et une seule adresse à Célinograde (actuelle capitale du pays, appelée Astana). D'autres adresses me seraient données dans cette ville. Entre-temps je suis passé par Moscou où la nonciature m'a hébergé pour deux jours, le temps de trouver un appartement à louer. Ayant laissé là quelques objets personnels, je suis parti vers l'Asie Centrale par le Transsibérien. En empruntant ce moyen de transport, j'espérais mieux sentir l'ambiance du pays en cette fin de janvier 1992. Le voyage hivernal dura un mois.

Au cours des 19 premiers jours, j'ai passé 12 nuits dans les trains et les autobus, disons dans des conditions variées. Les deux premiers jours de train, par exemple, il n'y avait pas de chauffage. Au wagon-restaurant, rien d'autres à acheter que du lard, du thé et de la vodka. L'ambiance était tout de même intéressante. Dans mon compartiment, il y avaient des jeunes Russes du Kazakhstan qui revenaient de l'Ukraine où - selon leurs dires - ils avaient vendu quelques éléments nécessaires à la fabrication de bombes atomiques. C'étaient les premiers nouveau-riches - ou comme on dit actuellement "les nouveaux russes" - que je rencontrais. Ils se comportaient avec nonchalance, traitaient les autres ex-soviétiques avec mépris, épataient les clients et les serveurs au wagon-restaurant en payant en dollars la vodka qu'ils achetaient pour se réchauffer dans notre wagon frigorifié. Au bout de trois nuits et trois jours, je suis arrivé vers minuit au nord du Kazakhstan où - après avoir passé le reste de la nuit dans une petite cabane chauffée par la chaudière de l'église - l'évêque me reçut et me procura certaines adresses de jésuites. Ainsi muni, je partis voir nos confrères. Certaines villes du Kazakhstan demeuraient encore en principe fermées aux voyageurs ordinaires et surtout étrangers. D'où pour les jésuites une double surprise : d'abord voir quelqu'un venir de la part du Père Général, et ensuite comment avais-je pu arriver jusqu'à eux ? simplement personne ne m'avait contrôlé à l'arrivée à la gare (il régnait déjà dans tout le pays un désordre énorme !). Pour la fin du voyage je me résolus à prendre l'avion : la fatigue se laissait sentir !

Installation

De retour à Moscou, j'ai rédigé un rapport au Père Général et je l'ai rencontré à Rome. Il a érigé canoniquement, le 21 juin 1992, la Région Indépendante Russe de la Compagnie de Jésus qui comprend tout le territoire de l'ex-Union soviétique à l'exception des pays baltes. Il ne me restait plus qu'à rentrer à Moscou pour acheter un appartement, enregistrer la "Région" auprès les autorités civiles et essayer d'organiser un apostolat. Vu la réputation très négative des jésuites dans la Russie des tzars, et encore plus au temps du communisme, mes tentatives pour faire légaliser la Compagnie rencontrèrent quelques difficultés de la part du Ministère de la justice et du Patriarcat. Néanmoins l'enregistrement eut lieu le 30 septembre 1992 et les jésuites accédèrent à une présence officielle en Russie, après 172 ans d'inexistence tout aussi… officielle. Ce qui s'avéra valable jusqu'en 1997, où une nouvelle loi sur la liberté religieuse obligea toutes les organisations religieuses à une nouvelle légalisation. Nos premières démarches furent sans succès : il fallut porter plainte contre le Ministère de la Justice devant la Cour Constitutionnelle, dont l'arrêt ne fut réalisé qu'en septembre 2000.

Activités

Entre-temps, alors que continuait l'apostolat paroissial en Asie centrale, en Ukraine et en Biélorussie, s'ouvrait en 1993 le Centre spirituel Inigno à Novosibirsk. Les professeurs de la Grégorienne donnaient des cours à l'Université d'Etat à l'Akademgorodok, les jésuites aidaient l'Administrateur Apostolique à s'organiser, à construire l'église cathédrale, à ouvrir le studio TV, à mettre en place et à assurer le fonctionnement du pré-séminaire ... A Moscou, on a commencé à collaborer avec le Collège St Thomas, une école supérieure de philosophie, de théologie et d'histoire surtout du christianisme. Cette école, fondée par un prêtre diocésain en 1990, est devenue en 1997, à la demande de l'archevêque, une œuvre propre de la Compagnie qui dut d'abord acquérir un bâtiment approprié pour assurer un fonctionnement convenable. Ce Collège offre son enseignement aux laïcs, sans tenir compte de leur appartenance confessionnelle, pas plus pour les étudiants que pour les enseignants. Il publie une revue "Les points", ouvre une maison d'édition, entre en relation avec d'autres établissements scolaires supérieurs civils et orthodoxes, s'ils désirent s'ouvrir à la collaboration avec nous, ce qui n'est pas toujours le cas. Une méfiance envers le catholicisme en général, et envers la Compagnie en particulier, entrave encore nos relations surtout avec l'Eglise-sœur …

 

Les commencements sont faits : reste à développer et sûrement à varier et approfondir notre apostolat. Les vocations de l'ex-Union Soviétique constituent une espérance pour le futur. Il nous faut aussi ranimer la confiance en Dieu pour que tombent des préjugés et que s'oublient des fautes réciproquement commises dans l'histoire, pour que le dialogue œcuménique trouve sa place.

Stanislas OPIELA

 

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