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Grand dictionnaire Ricci
de la langue chinoise

 

Intervention du Père Provincial de France

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S'il revient au provincial de la Compagnie de Jésus de saluer aujourd'hui le Grand Dictionnaire Ricci de la langue chinoise, c'est à cause de l'engagement constant et persévérant de nombre de membres de la Compagnie et de ses provinces, de Chine et de France simultanément, dans cette entreprise à laquelle direction, inspiration, soutien, même finances jésuites n'ont jamais manqué. Avant 1990, on peut le dire, la Compagnie a presque tout assumé, ayant commencé en 1949. Dès 1976, on lui doit la publication du " petit Ricci ", dont la carrière fut déjà brillante, dictionnaire chinois-français d'abord, dictionnaire chinois-espagnol aussi, un peu plus tard.

Avant d'évoquer ceux et celles qui ont conduit cette œuvre à son premier achèvement, je voudrais, par fidélité à l'esprit qui a donné la force et l'orientation à ce travail immense, prononcer quelques grands noms, fondateurs d'un style de rencontre entre l'Occident et la Chine, dont ce dictionnaire est le fruit. Matteo Ricci bien sûr, qui arrivait à la cour de l'empereur en 1601 il y a juste quatre siècles. Ricci, l'initiateur du dialogue cordial et respectueux qui inspira la Compagnie en Chine. Compagnie européenne dans la diversité de ceux qu'elle a envoyés dans ce pays, Compagnie francophone notamment, depuis ces temps anciens. Des jésuites français, j'en citerai deux, particulièrement représentatifs dans leur souci de jeter un pont entre le christianisme et la culture chinoise, le père Joachim Bouvet, ami de Leibniz qu'il fit connaître aux Chinois ; envoyé par l'empereur en France pour ramener en Chine d'autres jésuites, il se présenta en habits chinois à la cour de Versailles ; l'autre, le père Joseph-Marie Amyot, astronome, arrivé à Pékin 150 ans après Ricci, il y mourut en 1793. Ce fut une période très faste de rencontres entre la culture chinoise et la culture française. Les XVIIème et XVIIIème siècles, le temps des lumières en furent marqués.

A la fin du XIXème siècle, le contact reprit dans un autre contexte, grâce à l'Université l'Aurore de Shanghai et d'autres institutions d'enseignement et de recherche. C'était toujours le même souci : nous ouvrir à la culture chinoise, nous en imprégner, la rejoindre là-même où elle est née et se transforme. Plus récemment, comme en contrepoint, ici même, l'Institut Ricci de Paris développait un réseau de relations avec les sinologues - français et francophones aussi bien que chinois. Mais la culture est l'affaire de tous : de plus en plus nombreux sont les Français, les Européens qui s'intéressent à la Chine, la visitent, ont des liens suivis avec des habitants de ce pays. L'Institut Ricci de Paris, ce sont aussi des conférences sur la culture et la pensée chinoise, des colloques sur les relations de la Chine et du Christianisme au plan de la spiritualité, la présence dans nos facultés de théologie et de philosophie du Centre Sèvres de la tradition culturelle chinoise et de l'actualité de la Chine.

C'est le sens du Grand dictionnaire, que de faciliter cette relation. Il me faut maintenant honorer quelques uns de ceux qui l'ont conçu et réalisé. Tout d'abord, des jésuites d'Extrême-Orient qui y ont donné une large part de leur existence : tout à l'origine, un Hongrois le père Zsamar, un Américain Thomas Carroll, des Français Joseph Motte, Claude Larre, Yves Camus et Jean Lefeuvre ici présents, Yves Raguin, enfin, peut-être celui qui a le plus donné d'inspiration, qui fut le plus constamment attelé à la tâche.

Le père Claude Larre aurait dû être parmi nous, il était celui qui nous invitait aujourd'hui avec vous, monsieur le Président. Trente ans directeur de l'Institut Ricci de Paris, ardent travailleur pour le grand dictionnaire, il nous a quittés le mois dernier. Permettez-moi de dire que son effacement, alors que l'œuvre se fixait sur le papier, est comme une parabole de la communication de deux mondes qu'un tel ouvrage veut favoriser. C'est vrai, au moment même où l'œuvre se présente comme achevée, les deux bords qu'elle relie changent de configuration. Il faut accepter que ce qui paraissait acquis et terminé demande une suite, différente. Il y a un travail à reprendre, qui appelle la première figure à s'effacer en renonçant à son achèvement pour qu'une autre la prolonge.

Quel que soit le rôle qu'y ont joué certains, c'est une équipe qui a mené à terme l'entreprise du grand dictionnaire. La Compagnie de Jésus ne fut jamais seule, surtout ces dernières années, où l'ont rejointe un grand nombre de spécialistes, de collaborateurs de toutes sortes, en Chine comme en France. Pour la dernière période, nous devons une très grande reconnaissance à Elizabeth Rochat de la Vallée et à Amnon Yaïsh et à leurs collaborateurs qui s'y sont engagés avec toute leur énergie et leur compétence. Le père Beda Liu Chia-cheng, provincial de Chine, m'a chargé aussi d'exprimer, je le cite, " sa gratitude et son estime pour tous ceux qui, de différentes manières, ont contribué à la publication du dictionnaire, l'un des résultats les plus remarquables de la collaboration entre les jésuites et leurs collègues des deux provinces de France et de Chine ". Mais cette entreprise doit aussi beaucoup, d'une autre manière, à ses sponsors, ministères et fondations, industriels et banquiers. Je veux remercier nommément la BNP Paribas, mécène privé le plus important du Dictionnaire, qui ne s'est pas contentée de nous recevoir aujourd'hui.

Chers Amis, l'entreprise ne s'arrête pas à ce magnifique ensemble d'ouvrages publiés par les Editions Desclée de Brouwer. Nous entendons bien, de concert avec l'Institut Ricci de Taipei et son directeur le père Benoît Vermander, que je salue ici, poursuivre la confection d'un CDRom du Grand Dictionnaire, puis de dictionnaires spécialisés, et d'autres formes encore d'étude de la langue chinoise, assurer les mises à jour à venir, usant de tous les moyens de l'informatique la plus avancée. Nous avons besoin de vous pour cela.

Mesdames, Messieurs, quelles que soient nos convictions, l'être homme que nous sommes ne saurait se rétrécir à une culture, un langage reçu. Le dialogue des cultures est une aventure difficile. La Compagnie de Jésus, dans sa dernière congrégation générale de 1994, l'a désigné cependant comme l'un des passages à traverser prioritairement aujourd'hui. Ce défi doit être affronté avec sérieux. Le grand dictionnaire et tout ce qu'il sous-entend d'études et de rencontres est exemplaire de ce sérieux. Il ne s'agit, rien de moins, que de reconnaître que, si nous sommes enracinés à vie dans notre culture de naissance et de croissance, celle-ci ne devient nôtre que confrontée en nous, en profondeur, aux autres cultures qui nous la rendent comme une matrice, sans doute plus fragile et plus humble, mais assumée dans la liberté. Vous comprendrez le goût de la province de France jésuite et de celle de Chine pour ce grand dictionnaire : c'est une aventure que nous avons déjà partagée ; nous entendons la poursuivre avec vous.

Jean-Noël Audras, s.j.
Provincial de France