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" Une croissance sans joie "

L'EXPANSION

Interview du
Père Henri Madelin
Rédacteur en chef de la revue Etudes

Extraits

L'expansion : Après une longue phase de déprime, les Français vivent une certaine euphorie. Elle se manifeste notamment par le niveau historique qu'atteint le "moral des ménages" et par le boom de la consommation. Comment décryptez-vous cet état d'esprit ?

Henri Madelin : Je sens bien cette euphorie, engendrée par une croissance qui crée plus d'emplois qu'autrefois ; mais je la vois davantage exaltée dans les médias que vécue en profondeur par les Français. Les gens ont quand même une petite mémoire de la dernière décennie ; et ils se demandent donc si cette phase va durer, si ce moment n'est pas très fragile. Je ne suis pas sûr que la population partage la confiance affichée par les hommes politiques et les économistes. Les indices que l'on nous montre ne dépassent pas l'horizon des six mois. Personne ne sait vraiment dans quelle situation seront les Etats-Unis l'été prochain. Ainsi, nous vivons une croissance anxieuse, sans joie. L'exemple américain est très instructif: le candidat démocrate, Al Gore, n'a pas réussi à capitaliser électoralement l'indice de satisfaction économique. Les électeurs se déterminent sur des critères très individualistes, ils sont sous l'emprise de la croissance - et, par définition, il n'y en a jamais assez. Si les gouvernements pensent qu'ils en ont fini avec l'insatisfaction de leur population, ils se trompent gravement.

L'expansion : Ce pessimisme est étonnant de la part d'un homme d'Eglise...

Henri Madelin : Nous sommes entrés dans une société de l'éphémère. Invités au "sacre du présent", nous sommes tournés vers la satisfaction fragile et frustrante de l'instant. Les hommes politiques ont du mal à traiter de l'avenir, à donner des repères de plus long terme. La société européenne ne vivra pas toujours dans le coton, tout ne sera pas soft...

L'expansion : Les états sont contestés par la mondialisation. Celle-ci laisse-t-elle assez de place aux identités locales et culturelles ?

Henri Madelin : Cette mondialisation passe beaucoup trop haut au-dessus du plus grand nombre. Mais elle engendre aussi son contraire en valorisant le local. Chez nous, elle a une image, celle de José Bové, connu dans de nombreux pays, qui parle anglais et vend des fromages du terroir. Pour penser mondialement et agir localement, la tâche sera rude, notamment dans certains pays du tiers-monde. Nous-mêmes, en Europe, sommes déjà obligés de penser dans des catégories que les Américains tentent de nous imposer par leurs industries des loisirs. Il faut donc faire avancer l'Europe : sa diversité est un antidote précieux pour les enfants de Marx et du Coca-Cola.


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L'expansion : Quels messages portent alors les Eglises ?

Henri Madelin : Les Eglises portent de grandes utopies. Celle de l'Eglise catholique, c'est le projet d'un gouvernement mondial. Ce gouvernement ne peut être simplement celui du plus fort. Le monde doit s'organiser autour d'ensembles régionaux semblables à l'Europe en devenir. Ces entités régionales doivent coopérer pour le bien commun de l'humanité. Ainsi cohabiteraient une société civile mondiale - elle avance, notamment avec Internet -, des agences spécialisées sur l'environnement, la lutte contre la faim, etc. - avec des budgets et des experts -, et enfin une assemblée et des exécutifs dotés d'une légitimité politique. La confrontation de ces différents acteurs permettra une nouvelle et indispensable régulation planétaire.

L'expansion : Les Eglises ont donc encore un bel avenir devant elles ?

Henri Madelin : Les Eglises officielles paient sans doute pour leur longue domination sur les mentalités européennes, une domination qui s'est poursuivie jusqu'au XXème siècle. Mais aujourd'hui, dans le débat entre l'Etat, les Eglises et la conscience, on ne sait pas qui sortira vainqueur demain. La politique n'est pas spécialement bien placée dans cette bataille. Et la laïcité a perdu son adversaire d'antan, désormais sur d'autres terrains. Quand les institutions religieuses sont affaiblies, les repères ancestraux s'effacent. Le plus nouveau, c'est que les Eglises sont en train de passer du côté du principe de liberté, alors que l'Etat a encore bien du mal à accepter l'idée de ne plus tout régenter.


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Les sociétés européennes ne sont pas devenues païennes pour autant, mais l'individualisme domine. Pas d'appartenance forte, pas d'engagement durable. Ainsi, les gens sont à la recherche de religions " sympas ", qui leur évitent de se confronter à des dogmes ; à la limite, elles vous dispensent de vous inquiéter de Dieu, comme dans le bouddhisme. Demeure pourtant la question ineffaçable de l'existence de Dieu et de la vie avant et après la mort. La tâche est de structurer à nouveau chaque individu de l'intérieur. Les Eglises ont tout un trésor pour le faire Elles ne sont pas dans l'irrationalité, ni à côté de la société. Le catholicisme a des déficits, mais il tient des clés pour faire entrer chacun dans ses grandes symboliques existentielles. Le pape circule dans le monde, il n'est plus enfermé à Rome !

Propos recueillis par Patrick Coquidé et Vicent Giret
L'Expansion, numéro 64, du 15 ou 28 mars 2001.