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Les
signes des temps
La situation actuelle des réfugiés comporte bien des aspects qui justifient
une attention particulière de notre part :
1. Une exploitation éhontée. Du fait qu'on leur refuse un accès
légal à l'émigration en Europe, on ne laisse aux candidats-réfugiés
d'autre recours dans leur détresse que de se laisser exploiter par des
trafiquants sans scrupules. Plus les gouvernements prennent de mesures
à l'encontre de l'immigration clandestine, plus le recours à celle-ci
devient dangereux et financièrement exorbitant. Qu'on se souvienne de
la récente découverte à Douvres des cadavres de 58 personnes qui avaient
péri asphyxiées dans un conteneur. Il est urgent d'agir pour que des
drames analogues, après une émotion passagère, ne retombent dans l'oubli.
2. Un défi pour l'Europe en voie d'élargissement. Du fait de
la fermeture des frontières des pays de l'Europe des Quinze, le problème
des réfugiés s'est déplacé vers le centre et l'Est de l'Europe. La Pologne,
la Hongrie et la République tchèque connaissent actuellement un afflux
de Sri Lankais, de Soudanais et d'autres réfugiés en quête de travail,
de sécurité et surtout d'une possibilité de poursuivre leur exode jusqu'en
Europe occidentale.
3. Conséquences de la mondialisation. Celle-ci a ouvert les
frontières aux marchés, mais non aux personnes. Si elle favorise les
échanges d'informations, de capitaux et de marchandises, la mondialisation
tient à distance réfugiés et immigrants. Des moyens sophistiqués sont
mis en oeuvre pour les exclure : conditions restrictives à l'obtention
d'un visa, mesures dissuasives telles que la détention administrative,
la suppression de l'aide sociale, des dispositions juridiques tendant
à décharger les États de leur responsabilité en ce qui concerne, par
exemple, la réadmission au terme d'un premier séjour, la protection
sociale temporaire, la sécurité et le respect des droits de l'homme
dans le pays d'origine. Un des phénomènes les plus préoccupants est
la détention de plus en plus répandue des demandeurs d'asile et des
immigrants.
4. Danger des stéréotypes médiatiques. Les médias doivent se
rendre compte qu'ils sont susceptibles d'attiser des haines et de donner
lieu à des craintes exagérées, ce qui peut conduire à des attitudes
hostiles et malveillantes, voire à des agressions au préjudice des immigrants.
C'est notamment le cas dans les zones urbaines défavorisées, dont les
habitants peuvent, à tort, avoir l'impression que les réfugiés reçoivent
une aide de l'État au détriment des nationaux. En revanche, lorsqu'ils
reflètent une vision plus équilibrée du problème, les médias peuvent
grandement contribuer à l'intégration des réfugiés et des immigrants,
ainsi que nous avons pu le constater avec satisfaction à plusieurs reprises.
5. Le cas des réfugiés économiques. Il y a certes une différence
entre ceux qui fuient leur pays parce que leur vie est en danger, et
ceux qui aspirent à une vie meilleure. Il faut néanmoins reconnaître
qu'il est également légitime de vouloir échapper à une situation endémique
de pauvreté. Ceci n'exclut pas une réponse à long terme qui consiste
à promouvoir une aide économique bien orientée aux pays pauvres. Mais
on ne saurait négliger pour autant cette réponse à court terme qui consiste
à accueillir avec compassion les personnes de ces pays où règne une
extrême pauvreté.
6. L'immigration nécessaire. Certains pays européens se rendent
compte aujourd'hui qu'ils ont besoin d'un apport d'immigrés pour assurer
le fonctionnement de leur économie, étant donné leur déclin démographique.
Les immigrants ne devraient certes pas être considérés pour autant comme
un simple facteur de progrès économique, mais bien comme des personnes
humaines sujets de droits. D'autre part, si la croissance économique
des pays développés demeurait un pôle d'attraction pour les éléments
les plus dynamiques des pays en voie de développement, surtout si ces
derniers faisaient l'objet d'un recrutement systématique à cet effet,
il s'agirait d'un déficit humain pour les pays pauvres, ainsi privés
de ressources humaines qui pourraient grandement contribuer à leur propre
croissance économique.
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Perspectives
d'action
1. Nous saluons l'engagement de l'Union Europeenne en ce qui concerne
l'application integrale de la Convention de Genève (1951), confirmée
par le Conseil des Ministres de Tampere.
2. Nous considérons que la régularisation du séjour des immigrés dans
l'Union Européenne, telle qu'elle tend à être mise en oeuvre
en Belgique, en Espagne, en Italie et en France, est de nature à atténuer
la situation précaire des immigrés et des demandeurs d'asile non agréés,
qui ne devraient plus être renvoyés contre leur gré dans leur pays.
3. L'harmonisation des politiques d'immigration et d'asile au sein
de l'Union Européenne devrait s'inspirer non seulement d'impératifs
de sécurité et de justice, mais aussi prendre en compte les exigences
fondamentales de la dignité humaine. L'accueil des immigrés ne saurait
se limiter à mettre fin à leur expulsion, mais doit inclure le droit
à un logement décent, à l'aide sociale, à l'éducation et au regroupement
familial.
4. Les médias peuvent jouer en ce domaine un rôle constructif en diffusant
une information objective et de qualité. Nous invitons avec insistance
les professionnels de l'information à élaborer une série de directives
concernant les divers aspects de l'immigration, en collaboration avec
des organismes spécialisés tels que JRS, UNHCR (Haut-commissariat des
Nations-Unies pour les réfugiés), ECRE. Il est indispensable d'éviter
en ce domaine toute terminologie ou mode d'expression qui serait de
nature à entretenir un climat de xénophobie.
5. Les éducateurs ont un rôle essentiel de conscientisation à jouer
vis-à-vis des jeunes, en les aidant à adopter une attitude responsable
et éclairée à l'égard des réfugiés et des demandeurs d'asile. Nous souhaitons
vivement que des programmes spécifiques soient élaborés en ce sens à
chaque niveau de formation.
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| Les chiffres
En 1999, les quinze États membres de l'Union Européenne ont
enregistré environ 360.000 demandes d'asile. En comparaison des cinquante
millions de personnes déplacées actuellement recensées sur la planète,
ce chiffre ne représente qu'une très modeste proportion de l'ensemble
des réfugiés. Ceci nous invite à ne pas majorer l'importance de ces
demandes d'asile en Europe.
Il convient en outre de se souvenir que de nombreux Européens ont émigré
dans le passé. On estime à cinquante millions le nombre des personnes
qui ont quitté leur patrie européenne entre 1800 et 1940, dont dix-sept
millions en provenance du Royaume-Uni et d'Irlande, dix millions d'Italie,
six millions et demi d'Espagne et du Portugal et six millions d'Allemagne.
Cette émigration s'est poursuivie jusqu'aux années septante à partir
de l'Espagne et de l'Irlande.
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Conclusion
Les réfugiés constituent aujourd'hui la couche la plus vulnérable de
nos populations. Ils ont quitté leur foyer, leur famille, et n'ont pu
emporter que de maigres possessions. La seule vraie richesse qui leur
reste est leur dignité en tant que personnes humaines. Il nous appartient
de respecter cette dignité, de la protéger et de la faire reconnaître.
Cela ne peut que fonder davantage notre propre dignité en tant qu'Européens,
dans la mesure où nous faisons preuve de solidarité humaine et contribuons
ainsi à construire un avenir fraternel sur notre continent.
Notre monde se trouve aujourd'hui devant un choix. Ou bien dresser
des barrières, en excluant certaines personnes et en assurant la "sécurité"
des autres ; ériger des murs toujours plus élevés à mesure que s'élève
la clameur des exclus. Ou bien contribuer à construire un ordre mondial
où la justice et la fraternité l'emportent sur toute autre considération,
où notre foi en notre commune destinée humaine puisse se concrétiser
dans les structures de la société. L'histoire nous a appris que la première
de ces options conduit à la violence et à la guerre, et la seconde à
la paix et au développement.
Nous pouvons donc résumer en quatre points le sens de notre démarche
:
* Nous invitons les gouvernements de nos pays à élargir plus généreusement
les dispositions légales qui permettent aux personnes d'autres
régions d'être accueillies en Europe en tant que demandeurs d'asile
et que réfugiés socio-économiques.
* Nous demandons aux Jésuites de contribuer dans toute la mesure du
possible à influencer l'opinion publique dans un sens plus favorable
aux droits des migrants.
* Nous insistons auprès des professionnels de l'information pour qu'ils
évitent l'usage de slogans de nature à aggraver la xénophobie.
* Nous en appelons à tous pour que l'idéal évangélique du respect de
la dignité humaine et de l'hospitalité soit le principe directeur de
la politique européenne en ce qui concerne les migrants, les demandeurs
d'asile et les réfugiés.
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