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Déclaration
des Provinciaux jésuites européens
sur la politique d'accueil des réfugiés
novembre 2000


Nous avons décidé de rédiger cette Déclaration à l'occasion du 20e anniversaire du Service Jésuite des Réfugiés, une institution fondée dans le but spécifique de venir en aide aux réfugiés et de défendre leur cause. Nous étions également motivés par le fait qu'il y actuellement cinquante millions de réfugiés dans le monde, et que rien ne permet de prévoir que ce nombre pourrait actuellement décroître. Nous prenons ici la parole parce que nous sommes conscients qu'on ne peut rester inerte face à une atteinte aussi grave à la dignité humaine et à la solidarité mondiale. Nous nous exprimons en cette année jubilaire 2000 parce que la conviction chrétienne qui a suscité la fondation de notre Ordre et qui inspire encore aujourd'hui notre action nous presse de le faire. Nous estimons aussi qu'on ne peut accepter ce qu'il y a d'intolérable dans le contraste entre ce que notre société pourrait mettre en oeuvre si elle avait la volonté de remédier à cette situation, et la manière dont elle prétend la gérer.

En ce domaine, l'Europe se trouve en présence d'un triple défi. Géographique : les relations est-ouest ; culturel, face à la diversité de nos cultures ; économico-social, en présence des disparités entre riches et pauvres, entre Nord et Sud, entre développés et sous-développés. De telles disparités peuvent dégénérer en conflits et en tensions, ainsi qu'en ont témoigné tragiquement les guerres qui se sont succédées au XXe siècle. Elles peuvent aussi susciter des élans de créativité et de fraternité. Les grandioses réalisations culturelles qui ont marqué l'histoire de notre continent attestent que l'homme est capable d'édifier lorsqu'il prend conscience de sa véritable dignité.


Les Causes

Les signes des temps : 1. Une exploitation éhontée
                                   2. Un défi pour l'Europe en voie d'élargissement
                                   3. Conséquences de la mondialisation
                                   4. Danger des stéréotypes médiatiques
                                   5. Le cas des réfugiés économiques
                                   6. L'immigration nécessaire

Perspectives d'action

Les chiffres

Conclusion

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Les causes

Les causes de l'afflux des réfugiés sont à la fois complexes et aisées à déterminer : guerres, haines sociales, famines et extrême pauvreté. Il est tragique de constater, d'une part, les impressionnants progrès réalisés dans les domaines technologique et économique, et, d'autre part, dans certaines régions du monde, une telle accumulation de détresses.

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Les signes des temps

La situation actuelle des réfugiés comporte bien des aspects qui justifient une attention particulière de notre part :

1. Une exploitation éhontée. Du fait qu'on leur refuse un accès légal à l'émigration en Europe, on ne laisse aux candidats-réfugiés d'autre recours dans leur détresse que de se laisser exploiter par des trafiquants sans scrupules. Plus les gouvernements prennent de mesures à l'encontre de l'immigration clandestine, plus le recours à celle-ci devient dangereux et financièrement exorbitant. Qu'on se souvienne de la récente découverte à Douvres des cadavres de 58 personnes qui avaient péri asphyxiées dans un conteneur. Il est urgent d'agir pour que des drames analogues, après une émotion passagère, ne retombent dans l'oubli.

2. Un défi pour l'Europe en voie d'élargissement. Du fait de la fermeture des frontières des pays de l'Europe des Quinze, le problème des réfugiés s'est déplacé vers le centre et l'Est de l'Europe. La Pologne, la Hongrie et la République tchèque connaissent actuellement un afflux de Sri Lankais, de Soudanais et d'autres réfugiés en quête de travail, de sécurité et surtout d'une possibilité de poursuivre leur exode jusqu'en Europe occidentale.

3. Conséquences de la mondialisation. Celle-ci a ouvert les frontières aux marchés, mais non aux personnes. Si elle favorise les échanges d'informations, de capitaux et de marchandises, la mondialisation tient à distance réfugiés et immigrants. Des moyens sophistiqués sont mis en oeuvre pour les exclure : conditions restrictives à l'obtention d'un visa, mesures dissuasives telles que la détention administrative, la suppression de l'aide sociale, des dispositions juridiques tendant à décharger les États de leur responsabilité en ce qui concerne, par exemple, la réadmission au terme d'un premier séjour, la protection sociale temporaire, la sécurité et le respect des droits de l'homme dans le pays d'origine. Un des phénomènes les plus préoccupants est la détention de plus en plus répandue des demandeurs d'asile et des immigrants.

4. Danger des stéréotypes médiatiques. Les médias doivent se rendre compte qu'ils sont susceptibles d'attiser des haines et de donner lieu à des craintes exagérées, ce qui peut conduire à des attitudes hostiles et malveillantes, voire à des agressions au préjudice des immigrants. C'est notamment le cas dans les zones urbaines défavorisées, dont les habitants peuvent, à tort, avoir l'impression que les réfugiés reçoivent une aide de l'État au détriment des nationaux. En revanche, lorsqu'ils reflètent une vision plus équilibrée du problème, les médias peuvent grandement contribuer à l'intégration des réfugiés et des immigrants, ainsi que nous avons pu le constater avec satisfaction à plusieurs reprises.

5. Le cas des réfugiés économiques. Il y a certes une différence entre ceux qui fuient leur pays parce que leur vie est en danger, et ceux qui aspirent à une vie meilleure. Il faut néanmoins reconnaître qu'il est également légitime de vouloir échapper à une situation endémique de pauvreté. Ceci n'exclut pas une réponse à long terme qui consiste à promouvoir une aide économique bien orientée aux pays pauvres. Mais on ne saurait négliger pour autant cette réponse à court terme qui consiste à accueillir avec compassion les personnes de ces pays où règne une extrême pauvreté.

6. L'immigration nécessaire. Certains pays européens se rendent compte aujourd'hui qu'ils ont besoin d'un apport d'immigrés pour assurer le fonctionnement de leur économie, étant donné leur déclin démographique. Les immigrants ne devraient certes pas être considérés pour autant comme un simple facteur de progrès économique, mais bien comme des personnes humaines sujets de droits. D'autre part, si la croissance économique des pays développés demeurait un pôle d'attraction pour les éléments les plus dynamiques des pays en voie de développement, surtout si ces derniers faisaient l'objet d'un recrutement systématique à cet effet, il s'agirait d'un déficit humain pour les pays pauvres, ainsi privés de ressources humaines qui pourraient grandement contribuer à leur propre croissance économique.

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Perspectives d'action

1. Nous saluons l'engagement de l'Union Europeenne en ce qui concerne l'application integrale de la Convention de Genève (1951), confirmée par le Conseil des Ministres de Tampere.

2. Nous considérons que la régularisation du séjour des immigrés dans l'Union Européenne, telle qu'elle tend à être mise en oeuvre en Belgique, en Espagne, en Italie et en France, est de nature à atténuer la situation précaire des immigrés et des demandeurs d'asile non agréés, qui ne devraient plus être renvoyés contre leur gré dans leur pays.

3. L'harmonisation des politiques d'immigration et d'asile au sein de l'Union Européenne devrait s'inspirer non seulement d'impératifs de sécurité et de justice, mais aussi prendre en compte les exigences fondamentales de la dignité humaine. L'accueil des immigrés ne saurait se limiter à mettre fin à leur expulsion, mais doit inclure le droit à un logement décent, à l'aide sociale, à l'éducation et au regroupement familial.

4. Les médias peuvent jouer en ce domaine un rôle constructif en diffusant une information objective et de qualité. Nous invitons avec insistance les professionnels de l'information à élaborer une série de directives concernant les divers aspects de l'immigration, en collaboration avec des organismes spécialisés tels que JRS, UNHCR (Haut-commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés), ECRE. Il est indispensable d'éviter en ce domaine toute terminologie ou mode d'expression qui serait de nature à entretenir un climat de xénophobie.

5. Les éducateurs ont un rôle essentiel de conscientisation à jouer vis-à-vis des jeunes, en les aidant à adopter une attitude responsable et éclairée à l'égard des réfugiés et des demandeurs d'asile. Nous souhaitons vivement que des programmes spécifiques soient élaborés en ce sens à chaque niveau de formation.

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Les chiffres

En 1999, les quinze États membres de l'Union Européenne ont enregistré environ 360.000 demandes d'asile. En comparaison des cinquante millions de personnes déplacées actuellement recensées sur la planète, ce chiffre ne représente qu'une très modeste proportion de l'ensemble des réfugiés. Ceci nous invite à ne pas majorer l'importance de ces demandes d'asile en Europe.

Il convient en outre de se souvenir que de nombreux Européens ont émigré dans le passé. On estime à cinquante millions le nombre des personnes qui ont quitté leur patrie européenne entre 1800 et 1940, dont dix-sept millions en provenance du Royaume-Uni et d'Irlande, dix millions d'Italie, six millions et demi d'Espagne et du Portugal et six millions d'Allemagne. Cette émigration s'est poursuivie jusqu'aux années septante à partir de l'Espagne et de l'Irlande.

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Conclusion

Les réfugiés constituent aujourd'hui la couche la plus vulnérable de nos populations. Ils ont quitté leur foyer, leur famille, et n'ont pu emporter que de maigres possessions. La seule vraie richesse qui leur reste est leur dignité en tant que personnes humaines. Il nous appartient de respecter cette dignité, de la protéger et de la faire reconnaître. Cela ne peut que fonder davantage notre propre dignité en tant qu'Européens, dans la mesure où nous faisons preuve de solidarité humaine et contribuons ainsi à construire un avenir fraternel sur notre continent.

Notre monde se trouve aujourd'hui devant un choix. Ou bien dresser des barrières, en excluant certaines personnes et en assurant la "sécurité" des autres ; ériger des murs toujours plus élevés à mesure que s'élève la clameur des exclus. Ou bien contribuer à construire un ordre mondial où la justice et la fraternité l'emportent sur toute autre considération, où notre foi en notre commune destinée humaine puisse se concrétiser dans les structures de la société. L'histoire nous a appris que la première de ces options conduit à la violence et à la guerre, et la seconde à la paix et au développement.

Nous pouvons donc résumer en quatre points le sens de notre démarche :
* Nous invitons les gouvernements de nos pays à élargir plus généreusement les dispositions légales qui permettent aux personnes d'autres régions d'être accueillies en Europe en tant que demandeurs d'asile et que réfugiés socio-économiques.
* Nous demandons aux Jésuites de contribuer dans toute la mesure du possible à influencer l'opinion publique dans un sens plus favorable aux droits des migrants.
* Nous insistons auprès des professionnels de l'information pour qu'ils évitent l'usage de slogans de nature à aggraver la xénophobie.
* Nous en appelons à tous pour que l'idéal évangélique du respect de la dignité humaine et de l'hospitalité soit le principe directeur de la politique européenne en ce qui concerne les migrants, les demandeurs d'asile et les réfugiés.

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