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Entretien avec le Père Francis Xavier PERIYANAYAGAM,
provincial des Jésuites du Maduré (Sud de l'Inde)
- Pouvez-vous nous présenter votre province ? - Quels sont les principaux centres d'intérêts des jeunes jésuites de votre province ? - Est-ce particulièrement dans votre province que la question des dalits se pose ?
- Pouvez-vous nous parler de la Compagnie en Inde
(16 provinces jésuites) ?
- La religion chrétienne est-elle bien enracinée face à l'hindouisme et à l'Islam ?
Autres liens :
- Présentation du Provincial du Maduré
- Voyage en Inde du Provincial de France
- Le Père Ceyrac

- Pouvez-vous nous présenter votre province ?
- Oui, cette ancienne province du Maduré qui fut d'abord une Mission. Elle fut au premier plan des activités missionnaires comme de l'apostolat intellectuel et de la théologie ; et c'est encore vrai maintenant. Nous sommes prêt de 500 jésuites ; exactement 498. L'année prochaine, nous dépasserons les cinq cents ; car il y a actuellement dix-sept novices de seconde année et ils sont vingt-deux en première année. Nous comptons 120 scolastiques, 80 Frères et plus de 300 prêtres travaillant dans divers apostolats. Nous avons cinq universités et dix lycées-collèges. Les jésuites sont engagés dans une douzaine de paroisses ainsi que dans divers apostolats sociaux directs. La province a pris une option pour les pauvres et les dalits (basse caste) et plusieurs institutions se préoccupent de leurs besoins. L'une d'elles est l'Académie culturelle 'Doctor Ambedika'. Nous travaillons également auprès de populations très marginalisées, au nord de Madras ainsi qu'en des endroits où l'école ne fait que commencer. Il ne s'agit donc pas seulement d'action sociale directe mais d'un apostolat par l'éducation pour permettre à ces premières générations d'avancer.

- La province du Maduré correspond-elle à l'état du Tamil Nadu ?
- La province comprend l'état du Tamil Nadu et Pondichéry. Pondichéry est la plus petite des deux. Actuellement, nous n'avons aucune institution à Pondichéry, seulement deux Pères qui y travaillent. Les habitants sont au nombre de 16 millions. Les chrétiens en constituent le tiers ; les Musulmans sont un peu plus nombreux ; les autres sont de religion hindoue. Traditionnellement, c'est un état où domine la tolérance religieuse. Les gens sont capables de s'entendre. Les chrétiens, particulièrement les catholiques, sont respectés parce qu'ils furent les pionniers dans les domaines de l'éducation et de la santé. Combien d'hôpitaux et d'institutions éducatives furent fondés par les Soeurs ! Même maintenant, partout où il y a une école catholique, tout le monde s'y précipite. Seulement peu à peu, à cause de groupes hindouistes fondamentalistes, une certaine tension se fait sentir, de différents côtés ; cela vient surtout du nord de l'Inde. On la suscite en l'un ou l'autre endroit, jusqu'à ce qu'elle explose. Mais dans l'ensemble la population vit dans la tolérance mutuelle.

- Vous dites que les chrétiens, particulièrement les catholiques s'engagèrent dès le début dans les écoles et la promotion de la santé. Est-ce que maintenant les pouvoirs publics apportent une aide en ces domaines ?
- Oui. Les institutions qui ont été fondées dans les dix ou cinq dernières années, celles touchant à l'enseignement, ont été pleinement soutenues par le gouvernement. Les enseignants sont payés par le gouvernement ; l'accès est donc libre. Mais maintenant toute institution qui ouvre de nouveaux cours - ainsi nous ouvrons une école professionnelle -, n'obtient pas de soutien officiel. Et la plupart des hôpitaux, nous devons les gérer par nous-mêmes. Nous obtiendrions des aides publiques si nous prônions le planning familial, ce que nous ne faisons pas. Et pour le futur, nous n'aurons pas d'aide publique, soit pour une nouvelle institution, soit pour un nouveau programme.

- est-ce là une mesure récente ?
- Oui, cela fait à peu près une dizaine d'années. Mais cela permet de jouir de l'autonomie académique. Cette autonomie veut dire que nous décidons de nos propres programmes, de notre méthodologie d'enseignement et des critères d'évaluation des étudiants. Mais le gouvernement fait périodiquement un contrôle pour vérifier notre niveau. Une instance nationale compare les établissements et délivre une accréditation. Toutes nos institutions jésuites sont placées dans les tout premiers rangs. Nous sommes connus non seulement parce que nous innovons dans l'enseignement et la pédagogie mais aussi pour la discipline. C'est un point très important pour beaucoup de parents. Et nous introduisons maintenant, au niveau supérieur comme au niveau secondaire, une éducation basée sur les valeurs et qui traite des droits de l'homme.

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- quels sont les principaux centres d'intérêt des jeunes jésuites dans votre province ?
- Il y a deux grands domaines. L'un est celui des institutions d'enseignement secondaire et supérieur. L'autre, c'est l'apostolat social où ils peuvent travailler avec la population. Le troisième serait les activités de conseil, d'animation spirituelle, la spiritualité ignatienne. Mais les deux premières préférences sont les deux champs d'activité que j'ai d'abord cités, le troisième c'est l'apostolat spirituel et les paroisses.

- Cela correspond-il avec les objectifs de la province ?
- La province a pris l'option du travail pour les pauvres et avec eux. Et nous cherchons maintenant à réaliser cet objectif dans les institutions d'enseignement. Par exemple, en considérant les jeunes générations d'étudiants, nous sommes en train de donner de l'importance aux pauvres ainsi qu'aux dalits. Notre politique notamment est que tous les dalits catholiques soient admis à l'université.

- est-ce là une mesure récente ?
- Depuis dix à quinze ans. Dans la désignation des professeurs, nous donnons la préférence aux dalits. Dans les écoles secondaires, par exemple, la moitié des emplois sont pour les dalits. Quand les situations sont tout à fait semblables, la préférence va aux dalits ; par exemple en ce qui concerne les admissions. Et une fois qu'ils sont admis, parce que la majorité d'entre eux connaissent une situation précaire, ils ont besoin d'une assistance financière. Et nous le faisons aussi. Nous travaillons en lien avec l'apostolat social. L'apostolat social direct n'est donc pas seul. Nous introduisons ces personnes socialement désavantagées dans nos établissements afin qu'après leur cursus, elles puissent bénéficier d'une mobilité ascendante dans la société.

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- est-ce que c'est particulièrement dans votre province, au Tamil Nadu, que la question des dalits se pose ?
- C'est surtout au Tamil Nadu et dans le sud que se trouvent les dalits. Mais vous avez une situation semblable dans le nord qui est celle des ethnies (tribals). C'est clairement par rapport à eux que nous comprenons l'option préférentielle pour les pauvres.

- N'est-ce pas cette option en faveur des dalits qui pose le plus de difficultés dans les relations avec les Hindous ? Car vous touchez à une structure sociale, considérée comme sacrée par l'hindouisme.
- En fait, la perspective des hindous est plus pratique qu'idéologique. Ce n'est pas l'idéologie qui interfère avec nos idéaux. Mais la réalité pratique qui empêche l'admission. Ainsi nous disons maintenant que tous les dalits catholiques devraient être admis et, dans nos institutions, nous essayons d'en admettre jusqu'à hauteur de 50%. A Madras où il y a environ un tiers de catholiques, vous en admettez 50%. Et le gouvernement a fixé un certain taux ; il réserve à peu près 50% de sièges pour les classes sociales désavantagées. Alors les classes supérieures comme les Brahmanes et d'autres ont un très faible pourcentage d'admission à l'université. C'est la raison de leur colère envers nous et non l'idéologie. Il n'y a pas de problème pour l'admission elle-même. Mais parce qu'ils ne peuvent plus entrer à l'université comme ils y étaient habitués il y a une vingtaine d'années, alors ils nous disent "Vous Catholiques poussez maintenant vos gens". Et le gouvernement essaie aussi de remettre en cause les droits des minorités. Le problème est donc surtout d'ordre pratique.

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- Pouvez-vous nous parler maintenant de la Compagnie en Inde ?
- En Inde, il y a maintenant seize provinces et deux régions. Et pour l'Assistance de l'Asie du Sud qui comprend en outre le Sri Lanka, le Pakistan, le Bangladesh et le Népal, nous avons dix-sept provinces et trois régions. Ainsi le Népal est une région. Sri Lanka est une province. Mais le Népal est dirigé par les jésuites indiens alors que quelques Pères américains y travaillent encore. Le nombre des jésuites s'accroît. Je crois que presque le quart des scolastiques dans la Compagnie se trouve en Inde. Nous avons dix noviciats. Nous avons plus de 3.200 jésuites en Inde. Les vocations sont toujours nombreuses au sud et les personnes sont prêtes à aller travailler au nord du pays. Dans notre province, quelques-uns travaillent à Maurice, à la Réunion et au Zimbabwe. Deux se trouvent aussi en Australie, un au Brésil, un en Angleterre et deux travaillent aux Etats-Unis.

- Etant une province florissante, vous pouvez envoyer des jésuites au nord de l'Inde.
- De tous les endroits où les provinciaux nous adressent une demande, nous établissons un plan de départs, pas seulement à l'intérieur de l'Inde mais aussi à l'extérieur. Il y a maintenant une demande venant de la Guyana (Guyane britannique), quelqu'un va partir. A la suite d'une demande venant d'Harare, quelqu'un se prépare à partir. Quelqu'un a été demandé par le Sri Lanka et est prêt à partir. Et nous prévoyons des envois pour le Népal. Là où s'exprime un besoin nous essayons de répondre. Ce n'est pas seulement parce que nous avons le nombre mais parce que nous désirons partir.

- Il est sans doute plus facile de partir pour des pays de langue anglaise.
- C'est vrai. Mais en plus de l'expression d'un besoin, il peut y avoir une implication de longue durée. La province serait prête à envoyer en d'autres endroits où il y aurait à apprendre les langues. Mais dans le cas d'un contrat d'un ou deux ans, on ne peut se mettre à apprendre la langue.

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- A propos du christianisme en Inde. La religion chrétienne est-elle bien enracinée, face à l'hindouisme, à l'Islam. Est-elle encore perçue comme une religion étrangère ?
- C'est assez complexe et je ne voudrais pas compliquer plus encore. Dans la mesure où nous pensions que le christianisme s'était bien enraciné en Inde… et, à cause de l'inculturation, nous nous sentons bien. Mais récemment nous avons eu quelque indication que nous pourrions avoir oublié d'intégrer d'autres aspects culturels. Il y a par exemple un festival lié à la célébration de la lumière, une célébration de la récolte que nous aurions pu intégrer à notre manière. Il y a aussi telle ou telle manifestation de religion populaire… Et tout récemment les Hindous se sont manifestés et ils essaient de dire que le christianisme, l'islam ne sont pas de l'Inde ; et spécialement le christianisme venu d'Europe.

Par ailleurs, pour situer la question du fondamentalisme : Les chrétiens fondamentalistes, comme les pentecôtistes et d'autres, insistent tellement pour que vous soyez baptisé de nouveau, sinon vous vous dirigez vers l'enfer… Ce mouvement de fondamentalisme croissant de part et d'autre, la tension monte. Récemment au Gujerat, plusieurs églises furent détruites. Au Tamil Nadu, quelques églises ont été brûlées. Cela vient en général de gens qui en provoquent d'autres. Du coup cela donne l'occasion aux fondamentalistes de devenir agressifs envers les christianisme. Et comme le gouvernement actuel est issu d'un parti fondamentaliste, il existe une tentative d'infléchir la liberté dont nous jouissions jusqu'alors. Actuellement il y a presque un conflit et nous essayons de mettre les choses au clair avec eux. Mais cela prendra du temps. A moins que vous n'ayez un pouvoir politique, que vous n'ayez une importance politique… Mais les chrétiens ont toujours appris que la politique n'était pas notre affaire. Nous nous maintenons donc dans le travail social, l'éducation et les soins de santé. Mais les Musulmans, par exemple, ils ont un pouvoir politique. Voilà une tâche qui prendra du temps…

On peut dire qu'il y a beaucoup de tension. Les gens viennent et attaquent. Un jésuite a été tué récemment ; en d'autres endroits, un prêtre a été attaqué et tué… C'est surtout dans le nord ; mais dans le sud, il y a aussi des incidents. Il reste que jusqu'à maintenant, les catholiques n'ont pas beaucoup souffert. Dans le sud, les catholiques sont respectés à cause des écoles et des hôpitaux. De plus la population chrétienne est la plus forte au Tamil Nadu et au Kérala. Aussi n'avons-nous pas de problème immédiat comme au nord.

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