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Musulmans et Chrétiens au Tchad,
entre convivialité et affrontement

Promoteur de la rencontre entre chrétiens et musulmans dans le diocèse de N'Djaména, Henri Coudray situe l'importance de ce dialogue dans un contexte où des forces internes et externes menacent une convivialité pourtant possible.

Cet article est tiré du numéro du mois d'Août de la revue : Jésuites en mission .

Lieu typique de la rencontre islamo-chrétienne en Afrique
Des sensibilités exacerbées de part et d'autre
Une convivialité qui demeure
Partenaires d'un même destin
Un effort dans quatre directions
Les religions sur le continent africain
A voir également :
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Lieu typique de la rencontre islamo-chrétienne en Afrique (retour)

Le Tchad compte environ une moitié de musulmans et une moitié de chrétiens et d'animistes. Il constitue ainsi un ensemble confessionnellement équilibré. Mais il est situé au centre d'une région particulièrement troublée. De l'Est à l'Ouest, soit entre le Soudan et le Nigeria, il dessine la limite entre l'islam arabisé et l'islam non arabisé ; le Soudan est soumis à un régime islamiste radical tandis que le Nigéria est périodiquement secoué par des affrontements interconfessionnels. Sur l'axe nord-sud, entre la Libye et la Centrafrique, le territoire tchadien est le lieu d'un rapport de forces entre la poussée de l'islam maghrébin et les résistances de l'Afrique équatoriale. Il apparaît ainsi comme un lieu particulièrement typique de la rencontre islamo-chrétienne en Afrique.

Le contentieux historique récent pèse : le traumatisme colonial, les luttes pour le pouvoir et la guerre civile consécutives à l'indépendance. A l'affrontement purement confessionnel, de soi stimulant, s'ajoutent bien des amalgames politico-religieux.

La situation actuelle peut se résumer ainsi. Au moment où la montée en puissance des Églises chrétiennes se confirme (contestée il est vrai par un essor formidable des sectes), les musulmans se trouvent pris entre la réalité ancienne d'un islam noir, profondément inculturé dans le terroir africain et foncièrement tolérant, et le phénomène récent d'une réislamisation Et celle-ci conteste vigoureusement de l'intérieur, l'islam noir ; tandis qu'à l'extérieur, elle promeut un prosélytisme musclé. La situation interconfessionnelle est donc complexe et contrastée. Selon les points de vue adoptés, on peut tour à tour mettre évidence les lieux de convivialité ou les secteurs d'affrontement.

Des sensibilités exacerbées de part et d'autre (retour)


Du côté musulman

Beaucoup éprouvent l'urgence simultanée de se réformer eux-mêmes (en éradiquant de leur sein toutes les formes de paganisme) et de lutter contre ce qu'ils perçoivent comme un hégémonisme occidentalo-chrétien foncièrement hostile à l'islam. Minoritaires mais très motivés, ils adoptent souvent une attitude virulente et prosélyte. Illustrons-la par quelques exemples.

Certains contestent la constitution laïque actuelle. Le congé hebdomadaire du dimanche, les vacances scolaires de "Noël" et de "Pâques", l'usage privilégié de la langue française au détriment de l'arabe, sont perçus comme autant de preuves d'une "christianisation" indue de l'État. La volonté du législateur d'instaurer un nouveau code de la famille est vue comme une immixtion dans le domaine sacré de la législation islamique.

La lutte pour la maîtrise de l'espace social est vive. A l'occasion de la visite de Kadhafi, en mai 98, des bureaux d'enregistrement des nouveaux islamisés ont été ouverts dans les quartiers chrétiens et une propagande orchestrée autour de prétendues conversions par milliers. Lors des obsèques d'un important leader politique du sud ayant quitté le christianisme pour l'islam, une polémique virulente a opposé des musulmans à la famille du défunt (non musulmane) autour de l'identité, islamique ou non, des rites funéraires.

Pour tout enjeu politique ou économique important (langue nationale, l'exploitation du pétrole), on voit l'opposition du sud (réputée "chrétienne") aux prises avec le régime au pouvoir (réputé "musulman") ; l'amalgame politico-religieux joue à fond. La propagande des ONG islamiques, parrainées par le Soudan, la Libye et l'Arabie Saoudite, radicalise cet amalgame et entretient une hostilité anti-occidentale et anti-chrétienne avérée. A propos du projet "Évangélisation 2000", le responsable de la section tchadienne de l'Association Mondiale de l'Appel Islamique parlait, l'an dernier, de "plan infernal de christianisation de l'Afrique". Il se faisait l'écho du livre de l'Agence des Musulmans d'Afrique au titre évocateur , La ceinture de la confrontation : la guerre de la christianisation.

Du côté non musulman

Un front réputé "chrétien" tend à se constituer, mais dont l'identité est fort complexe. Réellement chrétien pour ceux qui sont engagés dans les Églises par leur baptême et l'exercice des divers services communautaires, ce "front" revêt des caractéristiques beaucoup plus ambiguës pour toute la frange de ceux qui font du christianisme un étendard pour leurs revendications "sudistes" et le lieu incontournable de leur "résistance à l'islam". Il n'est pas toujours aisé de faire le partage entre les deux appartenances.

Les évêques du Tchad, tout en maintenant leurs orientations pastorales fermes en faveur du dialogue de la vie et des oeuvres avec les musulmans, ne manquent pas de prendre acte de ce nouveau climat islamochrétien et appellent à la vigilance et à la mobilisation des fidèles.

Régulièrement, des chrétiens dénoncent ce qu'ils perçoivent comme les empiétements d'un pouvoir musulman sur la laïcité et des pratiques discriminatoires en faveur des musulmans. A l'opposé, ils reprochent à l'Église son ouverture aux musulmans dans ses oeuvres sociales comme un parti-pris non payé de retour en faveur de ces derniers.

Lorsque le régime -dont les leaders sont musulmans- mène une action de répression, celle-ci est le plus souvent interprétée comme une action antichrétienne, même si une répression identique est exercée simultanément, dans le nord, sur des populations musulmanes.

Certaines Églises protestantes fondamentalistes pratiquent un prosélytisme musclé organisation de "croisades d'évangélisation" en plein milieu musulman, voire même à proximité des mosquées; édition et diffusion de pamphlets antimusulmans, tel ce "Lequel des deux Jésus ou Mahomet ?", traduit en arabe au Tchad.


Une convivialité qui demeure (retour)


Resituée dans son contexte, cette exacerbation des oppositions confessionnelles n'est pas étonnante. Au Tchad se joue une lutte pour le pouvoir où ici religion est, hélas, mais de facto, impliquée. Régionalement, on assiste à une confrontation entre modèles arabo-islamique et occidental. Au niveau mondial, l'hégémonisme du Nord et le désenchantement politique, social et culturel des pays du Sud produit, dans nombre de pays musulmans, une "mécanique du recours" faisant de l'islam la solution-miracle à tous les problèmes. Mais le caractère spectaculaire de ces oppositions ne doit pas occulter la permanence, plus profonde et plus large, des tendances conviviales héritées tant du vieil islam noir que de la tolérance de l'islam moderniste.

Au sud de Bitkine, dans le Guéra, les paysans du pays kenga cherchent ensemble, musulmans, chrétiens et animistes, à faire face à la famine. Ils ont mis en place un système de silos villageois. Dans le sud, région particulièrement blessée par la guerre civile, des groupements mixtes d'agriculteurs (chrétiens) et d'éleveurs (musulmans), mis en place par les comités diocésains Justice et Paix, règlent à l'amiable les conflits entre sédentaires et nomades; conflits venus du fond des âges mais aggravés récemment par le déséquilibre politique nord-sud et l'exploitation confessionnelle qu'en font certains. Dans les écoles privées et les centres culturels, dans les dispensaires et les organes de développement de l'Église, les musulmans sont largement accueillis par les chrétiens, non seulement comme bénéficiaires, mais encore, bien souvent, comme partenaires.

Partenaires d'un même destin (retour)

Dès qu'on quitte le terrain miné des ambitions communautaristes, où se joue ici maîtrise de l'espace social, musulmans et chrétiens se retrouvent partenaires d'un même destin. Ils peuvent l'être en tant que croyants : à l'hôpital de N'Djaména, l'aumônier catholique et son adjointe laïque ont su ne pas exclure de leur double service, humanitaire et spirituel, les nombreux malades musulmans, majoritaires dans l'établissement; si bien qu'ils ne sont pas simplement accueillis par ceux-ci, mais que le réconfort de leur prière est encore sollicité par beaucoup d'entre eux.

Ils peuvent l'être aussi tout simplement en tant que citoyens : au Lycée du Sacré-Coeur, l'aide à apporter aux élèves aveugles intégrés dans l'établissement est devenue l'occasion d'une émulation qui se rit des frontières confessionnelles. Cela est d'ailleurs particulièrement vrai du milieu des jeunes, où musulmans et chrétiens collaborent volontiers ; non seulement dans un mouvement spontané lié sans doute à leur nature de jeunes, mais encore en vertu d'un projet volontariste par lequel ils entendent se démarquer des funestes clivages cultivés par leurs aînés.

Un effort dans quatre directions (retour)

Dans ce contexte difficile, l'Église du Tchad se donne une quadruple visée :
- promouvoir une analyse des situations qui résiste à la paresse des amalgames politico-religieux ;
- inciter à un effort de connaissance de l'islam et de ses diverses composantes ;
- susciter le "dialogue de la vie et des oeuvres" : rencontres entre voisins, formation civique commune et collaboration dans des services ;
- approfondir l'enracinement chrétien dans la personne de Jésus et créer des communautés de disciples et non d'adeptes.

 

LES RELIGIONS SUR LE CONTINENT AFRICAIN (retour)
Religions
1900
%
1970
%
1975
%
1980
%
1985
%
2000
%
Chrétiens
9,2
40,6
42,5
44,2
45,4
48,4
    Catholiques
1,9
15
15,9
16,7
17,2
18,7
Religion traditionnelle
58,1
18,3
15,9
13,9
12,3
8,9
Musulmans
32
40,3
40,8
41,2
41,5
41,6
POPULATION (millions)
108
352
401
461
520
800
D'après D. Barett in World Christian Encyclopedia
Des statistiques qui montrent qu'il n'y a pas "d'irrésistibles avancées de l'Islam" en Afrique. Au Tchad, comme dans tout le continent africain, la proportion des musulmans stagne depuis les années 80.
HENRI COUDRAY sj, (N'Djaména)