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RÉCIT du NICARAGUA :
L'insécurité des pauvres
Fernando Cardenal, sj

 
 

Il y a quelques jours, une voisine est venue chez moi vers 10 heures du soir. Désespérée et s'étouffant dans les larmes, elle m'a demandé d'amener à l'hôpital sa petite fille Jessenia, âgée de quelques mois, parce que, me dit-elle, elle était en train de mourir. Malheureusement, elle était déjà morte. On ne pouvait plus rien faire pour elle. Je suis allé ensuite chez elle.

La maman de la fille vit avec sa belle-mère. La maison se compose d'une seule pièce et d'un couloir. La grand-mère et ses quatre enfants y vivent, dont deux avec leurs épouses et leurs enfants respectifs, au total, quatorze personnes. Quelques uns des enfants prennent des cartons de la chambre et dorment dans le couloir. Le papa de Jessenia charge des paquets au marché Roberto Huembes, et l'autre fils marié, blessé de guerre, entretient les chariots au Marché Oriental. Dans le couloir de la maison il y a trois pupitres démantibulés pour s'asseoir, mais il n'existe pas même une table pour poser le cadavre de la petite pendant la veillée. La grand-mère la prend dans ses bras, au milieu des pleurs. Personne dans le quartier ne se rendit compte de rien. Certaines rues sont très obscures et ainsi nous sommes allés à la recherche d'un charpentier qui veuille bien nous faire un petit cercueil pour l'enfant. Chaque pas dans la vie des pauvres est difficile. Il fallait aussi rechercher où l'enterrer et comment.

Aucun voisin ne se rendit compte de la mort. Ils étaient déjà tous endormis. Tout le quartier était tranquille. On ressentait alors plus profondément le deuil et la solitude de la famille. Devant la petite fille morte je me fis beaucoup de réflexions sur le mode de vie des habitants du quartier. La mort est l'issue d'un processus qui commence avec le chômage, et à cause de cela, une mauvaise alimentation, dénutrition, puis la maladie jointe au manque de médicaments et ensuite, si on ne fait rien pour inverser le processus, la mort. C'est l'issue logique.

Cette nuit il me semblait que cette petite fille morte était le symbole de l'abandon dans lequel vivent les pauvres des quartiers marginalisés de Managua. Selon le dernière enquête de CID GALLUP, seulement 7% de interviewés sont couverts par la Sécurité Sociale. D'autre part nous savons que 47% des nicaraguayens sont au chômage ou sous employés, sans aucune sécurité. Les employés domestiques, les paysans, les journaliers, les artisans et tant d'autres le sont également. Mais, même les assurés n'ont pas toutes les couvertures sociales, et, en plus, la Sécurité Sociale rembourse seulement les médicaments les plus courants.

Cette nuit, présent à la famille de Jessenia, j'ai pensé que le plus grave de tout ce que souffrent les pauvres c'est l'insécurité. Ils n'ont pas la sécurité de savoir s'ils pourront assurer à leurs enfants la nourriture le jour suivant, ni leur procurer des médicaments s'ils tombent malades. Insécurité devant les vols et la délinquance. Beaucoup d'entre eux n'ont pas de titres de propriétés très clairs de leur petit terrain, ou n'ont rien du tout. Insécurité de pouvoir payer, mois après mois, l'eau et la lumière. Au début de chaque semestre c'est l'angoisse: comment obtenir ce que les enfants ont besoin pour repartir à l'école. A l'approche de l'hiver, ils ne savent vraiment pas comment obtenir de la tôle pour réparer le toit qui fuit, et du ciment pour consolider la partie basse de la maison afin d'éviter d'être inondés chaque fois qu'il pleut. Devant les grands problèmes de leur vie ils sont seuls, sans défense, impuissants, sans protection, sans sécurité.

Pensant à l'insécurité, il me semble qu'une des seules choses dont ils sont sûrs, c'est qu'ils n'amélioreront jamais substantiellement leur niveau de vie actuel. Ils savent qu'ils n'ont pas fait d'études et qu'il est très difficile d'obtenir un emploi. Les seules choses qu'ils voient vraiment changer, ce sont les prix du panier de la ménagère et des services publics. Ceci conduit certains au désespoir. Une voisine encore assez jeune, sans travail et avec un mal de tête presque permanent, avec une gastrite et avec la dentition détruite, me disait il y a quelques jours qu'elle ne voyait nulle part d'espérance de changement pour sa vie : "Je suis lasse de lutter, je suis lasse de vivre", me disait-elle attristée.

Cette insécurité se sent aussi au niveau politique. Plus de 80% des Nicaraguayens déclarent ne pas croire dans les partis politiques. Tant de fois les politiciens leur ont fait de merveilleuses promesses pour résoudre leurs problèmes, qu'aujourd'hui ils n'espèrent rien de leur part, ils ont appris à la longue que toutes ces promesses étaient fausses et que cette histoire se termine toujours dans la frustration. Ils se sentent trompés en permanence par les politiciens.

Je suis convaincu qu'il est important pour nous tous de prendre conscience que cet autre monde existe dans ces quartiers marginalisés. Moi je me l'imagine comme une mer immense de souffrance, d'angoisse, de douleurs, de faim et de tristesse. Nous ne pouvons continuer à vivre naïvement, superficiellement, en ignorant que cet autre Nicaragua existe.

Il y a cependant quelques faits qui soutiennent la vie des pauvres. La survie des chômeurs ne se comprend que par la solidarité des parents et des voisins. La bouchée de nourriture est partagée avec celui qui n'a même pas ça. Il y a des cas de familles qui n'ont pas de travail et qui acceptent cependant généreusement dans leur maison une autre famille qui a été expulsée et mise à la rue. Parmi eux continue d'exister cette belle vertu, la solidarité, qui est en train de disparaître à d'autres niveaux au Nicaragua, pulvérisée comme par une vague gigantesque: l'individualisme. Malgré leur abandon, les plus pauvres nous donnent à tous un grand exemple de compassion, de générosité, d'appui mutuel et de soutien et, en définitive, d'amour.

Fernando Cadenal, sj
Managua