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« Population et pauvreté »

Une rencontre jésuite à Delhi

(Octobre 1999)

 

Comment mieux partager les richesses de notre planète dans un monde où nous serons plus nombreux ? Quelle attitude adopter en face de l'accroissement de la population dans le monde ? Ces questions étaient au centre des échanges entre les vingt-quatre jésuites réunis par le réseau "International Population Concerns" à Delhi au mois d'octobre dernier. Cette rencontre a été l'occasion de valoriser et de confronter les analyses et les expériences accumulées par l'Eglise et des jésuites dans la lutte contre la pauvreté.

L'origine de cette initiative remonte à 1994. Nous étions quatre jésuites à participer au Caire à la conférence des Nations Unies sur la population et le développement. Nous y avions souffert de la difficulté de l'Eglise à rendre compte de sa participation à la construction d'un monde plus juste : avec des projets de développement, des hôpitaux et des dispensaires, par l'accompagnement des réfugiés et migrants… Pourtant cette expérience est considérable : elle donne à l'Eglise une assise légitime pour son engagement pour la justice sociale dans les grands forums internationaux.

Partant de cette intuition, Stan D'Souza, jésuite de Calcutta qui a travaillé pendant vingt ans pour le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), Lluis Recolons, jésuite de Barcelone, et moi-même avons commencé à organiser un réseau jésuite sous l'égide du secrétariat social de la Compagnie à Rome. Ce réseau est analogue à ceux qui mobilisent des jésuites pour la suppression de la dette des pays pauvres (JDRAD, Dublin) ou qui réfléchissent aux enjeux de la mondialisation (Woodstock Center, Washington). La rencontre de Delhi se voulait une conversation entre " gens de terrain ", analystes et moralistes sur le thème " Population et pauvreté ". Chaque participant a présenté une analyse, une monographie ou un essai sur un sujet suggéré par les organisateurs. Quatre thèmes ont rythmé notre réflexion : l'évolution de la population mondiale, la pauvreté, le développement, le rôle des politiques de population et leur élaboration.

A travers les échanges, plusieurs points sont apparus avec davantage de force : les limites du programme d'action de la Conférence du Caire, l'attention à porter aux évolutions et aux débats des grandes enceintes internationales, les incertitudes de la mondialisation et les résistances culturelles face aux changements démographiques et économiques. Etant donné le poids des organismes mondiaux (ONU, Banque Mondiale) dans l'élaboration des politiques des pays en voie de développement, il paraît aujourd'hui essentiel de suivre avec attention les débats sur la population lors des grandes conférences internationales. L'Eglise doit y joindre sa voix à celle de certaines ONG pour insister sur le souci d'un développement durable qui ne fasse pas de la population une variable parmi d'autres, modulable au gré des ajustements structurels.

La mondialisation cache des réalités différentes selon les pays, suscitant des jugements contraires et parfois péremptoires.. Pour les uns, il ne s'agit que de la domination des Etats-Unis et accessoirement de l'Europe, sur le monde : elle est maléfique. Pour d'autres, les nouveaux circuits du commerce et de la finance représentent des opportunités formidables. A l'énoncé des maux actuels, on est tenté de rappeler les carences structurelles des pays en voie de développement - leur déficit éducatif, l'insuffisance des transports, ou leur absence de tissu économique - avant de blâmer le grand Satan américain. Il est cependant indéniable que les récessions du début des années 90 et les faillites asiatiques ont modifié la donne du commerce mondial. Elles ont rendu plus vulnérables des économies nationales, celle de l'Inde par exemple.

quelques-uns des jésuites prticipant à la rencontre de Delhi en octobre  1999

A l'inverse, beaucoup de participants de la rencontre de Delhi se sont accordés pour décrire l'importance des résistances culturelles qui influent sur les choix démographiques et économiques. Pierre-André Ranaivoarson a insisté sur l'importance sociale du riz à Madagascar. Le riz est le symbole par excellence de la richesse et de la prospérité : il est difficile de lui trouver des substituts même en cas de famine. Nader Michel a montré les rigidités de la casuistique musulmane, en particulier celle développée à l'Université al-Azhar au Caire, qui ne facilitent pas l'explicitation d'une éthique sexuelle en relation avec la modernité.

Ces réflexions sur les résistances au développement trouvaient un écho, particulièrement sensible, dans le contexte où se déroulait notre rencontre. L'Indian Social Institute (ISI) - qui nous accueillait - se trouve dans une situation vulnérable à la suite de prises de position à l'égard du gouvernement indien qui vient de remporter les élections et qu'il a fortement critiqué. Le gouvernement se montre incapable de faire face à la détérioration de la situation économique. Les 200 millions d'Indiens qui constituent la classe moyenne sont choyés par les firmes internationales pour qui ils représentent un grand marché potentiel. Mais, en même temps, 800 millions d'Indiens continuent de manquer du nécessaire. D'autre part, l'ISI et de nombreuses autres ONG reprochent au gouvernement au mieux de minimiser les incidents interreligieux (les assassinats de missionnaires), au pire de se servir des rivalités culturelles et religieuses pour masquer son incompétence économique.

Pourtant l'Inde et plusieurs ONG que nous avons rencontrées sur place nous ont apporté une note plus optimiste. Le professionnalisme et la capacité à faire travailler ensemble des acteurs différents portent des fruits visibles. L'ISI, par exemple, a participé à l'irrigation, à la mise en culture et au développement social d'un bassin fluvial important. Les ONG partenaires sont parvenues à y stopper la migration vers les grands centres urbains. D'autres actions qui ont été évoquées - pour la promotion des femmes, contre la pauvreté dans les bidonvilles, en faveur du logement et de la santé - invitent désormais notre réseau (IPC) à accorder une attention renouvelée au rôle positif que peuvent jouer les ONG dans les débats sur l'avenir de la population et de son bien-être.

Pierre MARTINOT-LAGARDE s.j.