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Haïti renaîtra

Jean-Denis Saint Félix, jésuite haïtien, a été ordonné prêtre en Haïti le 11 août 2007. Il termine actuellement ses études de théologie aux facultés jésuites de Paris. Nous lui avons demandé d'écrire sur la situation de son pays frappé par le séisme le 12 janvier 2010

Une fois de plus l'existence du peuple haïtien a été fortement ébranlée. Cependant, si dans les multiples circonstances précédentes il a été possible d'entrevoir et de rêver d'un avenir meilleur, après le puissant et dévastateur séisme du 12 janvier dernier, les interrogations, les doutes voire le désespoir ont tendance à prendre le dessus dans les cœurs et dans les têtes d'un peuple dont les cris et les plaintes s'évanouissent dans des images, et dans le meilleur des cas dans un silence interpellateur.

Le drame que mon peuple vient de vivre et vit encore est de taille. Il est d'autant plus incommensurable que ce peuple n'arrive pas à trouver dans son imaginaire blessé et violé, des repères sûrs lui permettant de faire face à la magnitude ni aux funestes conséquences de cette catastrophe. Notre partie de l'ile caribéenne est familière aux visites régulières des cyclones plus ou moins ravageurs ou aux inondations aussi fréquentes que destructrices. Quant au tremblement de terre, ce n'est tout simplement pas dans notre imaginaire de peuple préoccupé par la survie et le quotidien.

C'est sans préavis de la météo, sans prophétie ni prédiction religieuse que le peuple haïtien a vu s'envoler en moins d'une minute dans la furie d'une nature revancharde, plus de 150.000 de ses fils, une bonne partie de son patrimoine historique et son rêve de cesser enfin d'être le champion des pires statistiques de l'histoire moderne. On ne connaîtra jamais le nombre de disparus car personne ne s'était jamais intéressé à savoir combien de gens vivait dans la république de Port-au-Prince avant le séisme. Tout ce que nous savons c'est que nous avons tous notre lot de morts et de disparus que nous essayons de dénombrer encore au moment même ou je me permets le luxe d'écrire ces lignes.

La catastrophe est d'autant plus disproportionnée dans la mesure où elle n'est que la somme d'une kyrielle d'autres petites catastrophes accumulées pendant des et des générations. Ce qui s'est passé le 12 janvier est au-delà de tout ce que nos pauvres mots pourraient jamais exprimer. Si les explications scientifiques sont disponibles, il est tout à fait morbide de risquer des interprétations aussi vraisemblables et légitimes qu'elles puissent paraître. Tout ce qu'on doit dire c'est que ce drame existait déjà et n'était pas forcément méconnu. Toutefois, aujourd'hui l'heure n'est pas à la recherche des coupables et complices mais plutôt à la conquête de partenaires, des hommes et des femmes de bonne volonté et du monde entier pour aider ce peuple à se relever, reconstruire son pays, réécrire son histoire, organiser autrement son existence et à oser encore une fois l'espérance, comme il sait très bien le faire.

En ce moment même, dans les jours et les années qui viennent, le peuple haïtien a besoin de savoir qu'il peut compter sur vous. Il compte sur vous non seulement pour subsister aujourd'hui mais encore et surtout pour reconstruire ses hôpitaux, ses écoles et universités, réinventer son réseau routier. Ce peuple compte sur vous pour reconstruire ses églises car il ne se conçoit pas en dehors de ses célébrations religieuses, constituantes de sa foi et de son existence de peuple de Dieu. Le peuple compte sur vous pour que sa cause et son avenir ne soient pas ensevelis avec ses morts une fois passé le temps d'urgence.

Par-dessus de tout, le peuple haïtien veut que votre solidarité soit sincère, qu'elle soit respectueuse de sa dignité de peuple et de ses valeurs culturelles et sociales. Il veut absolument être pris en compte dans la reconstruction de son pays et de son histoire. Il veut que le monde entier sache qu'il a encore quelque chose à offrir : la joie et l'envie de vivre, le désir de ses jeunes d'apprendre et de travailler, sa résilience, sa créativité, la danse, la musique et la poésie, sa pratique spontanée de solidarité et son sens de reconnaissance. Il a aussi sa foi inébranlable en Dieu qui est son bon Dieu, le maître de son histoire et de l'histoire. Il veut mettre tout cela au service de son destin.

La compagnie de Jésus et plus spécialement les jésuites de la province du Canada français et d'Haïti, a toujours été présente au cœur de l'histoire et de la réalité haïtienne. Cet engagement a pris plusieurs formes en fonction des besoins et du contexte. Depuis 2002 nous avons commencé à accompagner de manière systématique les compatriotes rapatriés de la République Dominicaine dans le cadre de notre œuvre Solidarite Fwontalye basée principalement à Ouanaminthe, ville frontière avec la République dominicaine.

Cela fait quatre ans que nous nous sommes engagés dans la mise en place des écoles « Foie et Joie » (réseau d'écoles jésuites Fe y Alegría de l'Amérique latine) pour participer à la scolarisation des enfants dans un pays où le taux d'analphabétisme atteint les 60%. Actuellement nous avons deux écoles, l'école Saint-Ignace de Loyola à Bédoux dans le Nord-Est d'Haïti, et l'école Simon Bolivar à Balan dans l'Ouest du pays. L'idée c'est de couvrir progressivement tout le territoire. Nous sommes aussi présents à l'Université d'État d'Haïti et au grand Séminaire que ce soit au niveau de l'enseignement ou au niveau de l'accompagnement spirituel. Nous avons aussi un centre de spiritualité qui cohabite avec le noviciat. A ceci il faut ajouter le collège Saint Ignace, qui est une école secondaire et qui œuvre aussi à la formation des enseignants.

Actuellement la vie normale de la Compagnie en Haïti est naturellement logiquement mise entre parenthèses pour essayer de répondre le mieux possible à cette situation d'urgence qui certainement durera un certains temps. En ce sens, en collaboration avec les jésuites de la province antillaise, nous avons ouvert cinq cellules d'intervention auprès des survivants. Chaque Centre a un coordonateur et une équipe responsable, un espace pour stockage, distribution et un lieu où des médecins et des infirmières venus de Porto-Rico, des États-Unis et de la République Dominicaine offrent des soins médicaux aux blessés. Certaines de nos communautés servent aussi de refuge à beaucoup de sans-abris et notre noviciat est transformé en un véritable dépôt pour emmagasiner les aides reçues avant de les acheminer vers les cellules d'intervention. Nous accueillons environ 14.000 de personnes dans nos 5 centres d'intervention.


Les restes de la Cathédrale de Port-au-Prince

Je voudrais souligner le fait que le bilan en perte de vies humaines est très lourd pour l'Eglise. Nous avons pris le soin aussi de nous associer à d'autres communautés religieuses en vue d'une plus grande efficacité. Les victimes sont nombreuses parmi les séminaristes, les prêtres, religieux et religieuses en commençant par l'archevêque de Port-au-Prince, Mgr. Joseph Serge Miot, dont les obsèques ont été célébrées le samedi 23 janvier dans les ruines de la cathédrale effondrée. Véritable témoignage d'une Église qui partage la vie de son peuple !

Le moment est très difficile, il y a beaucoup de drames dans le drame, beaucoup de catastrophes dans la catastrophe. Il nous faut du temps pour réaliser l'ampleur de cette crise et les multiples façons dont elle affecte la constitution de notre existence de peuple. Nos blessures prendront du temps pour se cicatriser. Notre deuil sera difficile à faire dans la mesure où il est tout à fait impossible de pleurer en même temps autant de morts dans un pays où on avait l'impression que les morts étaient plus présents que les vivants. Mais, je garde l'espoir, je connais mon peuple, je connais sa foi, je connais son amour, je connais sa force et je fais le pari qu'il se relèvera. Mais il ne le fera pas sans le concours et la solidarité de tous ceux et de toutes celles avec qui il partage encore une humanité commune. Il appartient à tout en chacun de transformer les mauvaises nouvelles qui nous viennent de nos frères et sœurs haïtiens en bonne nouvelles et de leurs circonstances actuelles en opportunité. Oui Haïti renaîtra !

Jean Denis Saint Félix, S.J
25 janvier 2010

 

 

Pour en savoir plus :

> Des nouvelles des jésuites haïtiens

> Les jésuites d'Haïti

> Province du Canada français et de Haïti

> Faire un don pour les jésuites en Haïti

> Une radio en direct d'Haïti