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actualités > 2009 > De Shangai à Athènes par Benoît Vermander
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De Shangai
à Athènes

par Benoît
Vermander, sj


source : eRenlai,
Taipei,
23 Avril 2009

Shanghai, San Francisco, Tokyo ou Londres ont accédé au statut d’acteurs majeurs de la mondialisation. Ces villes nouent des relations entre elles par delà les Etats auxquels elles appartiennent ; les investissements qu’elles décident ont un impact économique majeur, elles scintillent à la face du monde dans les grands événements sportifs ou culturels, elles détruiront ou sauvegarderont notre environnement commun en fonction de leur capacité à devenir ou non des villes durables...

Shangai aujourd'hui

Au même titre que les très grandes entreprises, et bien davantage que beaucoup de petits Etats, les métropoles contemporaines façonnent le devenir de la société internationale. Mais les villes sont sans doute mieux armées que les entreprises pour jouer ce rôle qui est ou redevient le leur ; car la nature même de la ville, dès son institution, c’est d’être par excellence le sujet de la politique.

La ville est un univers, et c’est le fait qu’elle constitue un monde complet en miniature qui la différencie de la campagne. Dès les origines, dans l’édification de la ville, il y a un projet : le projet de reconstituer l’univers en miniature, de créer un monde auto-suffisant. La ville d’aujourd’hui est souvent gigantesque, c’est un macrocosme. Mais la ville classique, la petite ville grecque par exemple, était d’abord un microcosme. Elle était un champ d’expérimentation. Le citadin était un « homme nouveau ». Le citadin était aussi et surtout un citoyen, celui qui, détaché des durs travaux des champs, accédait à la conscience politique, à la conscience de son humanité. Car la ville dès son origine est un laboratoire – un laboratoire où l’on construit les rêves de l’humanité en recherche d’elle-même.


Une idée de l'Athènes antique


Il n’y a pas de ville sans citadins. Mais il ne s’agit pas seulement d’habiter la ville, il s’agit de l’habiter d’une certaine façon, de prendre en charge son destin. C’est ce que Jean-Jacques Rousseau veut dire lorsqu’il écrit dans le Contrat Social : « la plupart des gens prennent une ville pour une cité et un bourgeois pour un citoyen. Ils ne savent pas que les maisons font la ville mais que les citoyens font la cité. » La concentration des hommes en un lieu restreint favorise le débat, la prise de décision commune, l’invention d’un destin partagé. Ce que Marx exprimera ainsi : « l’existence de la ville
implique du même coup la nécessité de la politique en général. » On se souvient que le même Marx n’avait que mépris pour les paysans, privés de conscience politique et qu’il les jugeait amorphes comme sont des pommes de terre dans un sac de pommes de terre... Mao Zedong le démentira et reconnaîtra, lui, la puissance politique formidable de la paysannerie. Une leçon que ses successeurs semblent oublier au fur et à mesure que se creusent les disparités et les ressentiments entre les villes et les campagnes chinoises d’aujourd’hui.

Les théoriciens politiques occidentaux garderont dans leur ensemble la nostalgie de la cité grecque, cette forme politique originale et créative, instigatrice de l’idéal démocratique, même si elle domine sur la campagne et institue bien des servitudes et des hiérarchies en son intérieur. Aujourd’hui, lorsque nous parlons de « ville-univers », c’est l’immensité du cosmos auquel nous pensons, cette immensité que semble symboliser l’étendue illimitée de nos mégalopoles modernes. Mais la ville grecque représente une autre forme d’univers, un cosmos éternel, ordonné et fini. L’univers, le monde, le cosmos, pour les Grecs, ce n’est pas l’immensité, c’est la perfection mathématique, et c’est cette perfection que les théoriciens politiques classiques ambitionnent de reproduire : la structure de la cité reproduit le mouvement régulier des astres. La rationalité du discours politique reproduit le langage mathématique du cosmos – du moins en théorie...

Voilà l’idéal qui inspire l’idéal démocratique occidental à ses origines. Dans la République de Platon, la cité est comparée à la structure même de l’âme. L’une et l’autre sont habitées par l’idée de Justice. Le même livre nous donne une belle comparaison : la ville, nous dit Platon, est comme un livre écrit en caractères de taille remarquablement adaptée à notre faculté de perception. Des caractères pas trop petits, comme le sont ceux que nous livre l’observation de l’individu solitaire, ni trop grands, comme le sont ceux que nous révèle la contemplation du livre du cosmos.

L’observation de la ville (un univers de taille moyenne) nous révèle donc les lois qui gouvernent à la fois le cosmos (univers incommensurable) et l’âme humaine (univers presque imperceptible). Le renouvellement de la pensée politique occidentale aux seizième et dix-septième siècles doit beaucoup au développement des cités-Etats, celles de l’Italie de la Renaissance, celles de l’Allemagne du Nord ou de la Hollande. Pour Spinoza par exemple, la ville est cet univers qui permet d’accéder à l’existence raisonnable, à l’existence philosophique. Car l’existence philosophique n’est pas l’existence solitaire, c’est l’existence fondée sur l’échange (y compris l’échange économique), celle qui permet de faire exister une communauté consciente de soi dans laquelle chaque âme reste elle-même tout en communiquant avec toutes les autres. N’est-ce pas là une ambition qui reste très moderne ? Dans la ville d’aujourd’hui, ne voulons-nous pas à la fois être pleinement « nous-mêmes » et partager, sentir, goûter l’existence de tous les autres ?


Pourtant, au dix-neuvième siècle, la représentation de la ville se modifie profondément. Elle devient vraiment un « monde », un « univers » dans le sens que nous donnons aujourd’hui à ce terme : l’immensité de la nature, la jungle, la grandeur illimitée... Une symbolique spécifique se construit autour de la grande ville moderne. Chez Balzac, les chemins de Paris sont ceux de l’ambition ou de la déchéance ; aux quartiers sont liés des milieux sociaux, aux milieux des valeurs, aux valeurs des conflits et des drames. C’est la ville toute entière qui devient le sujet du drame humain. La ville devient un personnage terrifiant, gigantesque, incontrôlable. Bientôt, le cinéma va s’emparer du thème de la ville, lui conférer toute sa magie.


Chez Marx, la ville devient même le sujet de l’Histoire. La ville concentre en son sein tout ce qui fait qu’une société est une société, elle structure les rapports de force qui déterminent l’évolution historique. L’histoire moderne, dit Marx dans ses écrits de jeunesse, est celle de l’urbanisation de la campagne. L’histoire est prête à basculer dès lors que la ville devient la forme sociale prédominante, elle synthétise les conflits de classe à leur apogée. En même temps, dans les écrits les plus utopiques de Marx, on peut se demander si la ville n’est pas amenée à disparaître : même si Marx reste très imprécis, la société communiste idéale semble bien n’être ni rurale ni citadine...

Plus tard, Jean-Paul Sartre reprendra la façon dont Marx fait de la ville le sujet réel de l’Histoire. Ainsi lorsque dans la Critique de la Raison Dialectique, il décrit les événements de juillet 1789 : « En chaque lieu de Paris, à chaque moment, dans chaque processus partiel, la partie se joue tout entière, et le mouvement de la ville y trouve son achèvement et sa signification. Le groupe en fusion, c’est la ville. »


Si les penseurs politiques attachent tous tant d’importance à la ville, c’est qu’elle leur apparaît comme le lieu où le sens de l’existence collective se manifeste. La ville a un projet, des idéaux, des valeurs. Elle est aussi une unité organique, presque naturelle, on peut l’observer comme on fait du ciel et des étoiles, elle possède ses lois scientifiques propres. Claude Lévi-Strauss évoque la possibilité de « scruter les villes comme un botaniste les plantes, reconnaissant au nom, à l’aspect et à la structure de chacune
son appartenance à telle ou telle grande famille d’un règne ajouté par l’homme à la nature : le règne urbain. »

Et, de fait, la ville est devenue notre seconde nature. Nous nous y reconnaissons et nous nous y mouvons comme les primitifs dans la forêt sauvage. Mais la ville nous est devenue si naturelle que souvent nous oublions que c’est nous-mêmes qui la façonnons, et que nous avons le pouvoir et le devoir de décider ensemble ce qu’elle va devenir. Aujourd’hui comme hier, la ville reste le lieu de l’invention politique, elle reste le lieu où les citadins peuvent devenir des citoyens, peuvent essayer d’humaniser la ville et de découvrir ce que les hommes sont capables de réaliser lorsqu’ils dialoguent et qu’ils s’unissent autour d’un projet commun. Platon nous disait que la contemplation de la ville nous permet de découvrir l’idée de Justice qui est gravée naturellement dans nos âmes. L’observation de nos villes contemporaines nous incite en tout cas à imaginer et mettre en pratique une conception tout à la fois contemporaine et « localisée » de la justice. La ville ne doit pas être simplement une jungle, elle doit rester ce qu’elle était à l’origine : un laboratoire politique.

Benoît Vermander sj

 

 

Pour en savoir plus :

> Voir l'article de Benoît Vermander sur le site de Erenlai à Taipei

> Qui est Benoît Vermander (Chine)

> 3 prédictions sur la Chine par Benoît Vermander, SJ

> La Chine, ou le temps retrouvé, un livre de Benoît Vermander

> La crise en Chine par Benoît Vermander

> Chine brune ou Chine verte ?

> L'Institut Ricci de Taipei

> Le dialogue Chine-Occident

> Le Dieu partagé

> "L'enclos à moutons", un vilage nuosu en Chine, un livre de Benoît

> Bibliographie de Benoît Vermander

> Petite galerie d'illustrations à l'encre de chine