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par Benoît
Shanghai, San Francisco, Tokyo ou Londres ont accédé au statut d’acteurs majeurs de la mondialisation. Ces villes nouent des relations entre elles par delà les Etats auxquels elles appartiennent ; les investissements qu’elles décident ont un impact économique majeur, elles scintillent à la face du monde dans les grands événements sportifs ou culturels, elles détruiront ou sauvegarderont notre environnement commun en fonction de leur capacité à devenir ou non des villes durables...
Au même titre que les très grandes entreprises, et bien davantage que beaucoup de petits Etats, les métropoles contemporaines façonnent le devenir de la société internationale. Mais les villes sont sans doute mieux armées que les entreprises pour jouer ce rôle qui est ou redevient le leur ; car la nature même de la ville, dès son institution, c’est d’être par excellence le sujet de la politique. La ville est un univers, et c’est le fait qu’elle constitue un monde complet en miniature qui la différencie de la campagne. Dès les origines, dans l’édification de la ville, il y a un projet : le projet de reconstituer l’univers en miniature, de créer un monde auto-suffisant. La ville d’aujourd’hui est souvent gigantesque, c’est un macrocosme. Mais la ville classique, la petite ville grecque par exemple, était d’abord un microcosme. Elle était un champ d’expérimentation. Le citadin était un « homme nouveau ». Le citadin était aussi et surtout un citoyen, celui qui, détaché des durs travaux des champs, accédait à la conscience politique, à la conscience de son humanité. Car la ville dès son origine est un laboratoire – un laboratoire où l’on construit les rêves de l’humanité en recherche d’elle-même.
Les théoriciens politiques occidentaux garderont dans leur ensemble la nostalgie de la cité grecque, cette forme politique originale et créative, instigatrice de l’idéal démocratique, même si elle domine sur la campagne et institue bien des servitudes et des hiérarchies en son intérieur. Aujourd’hui, lorsque nous parlons de « ville-univers », c’est l’immensité du cosmos auquel nous pensons, cette immensité que semble symboliser l’étendue illimitée de nos mégalopoles modernes. Mais la ville grecque représente une autre forme d’univers, un cosmos éternel, ordonné et fini. L’univers, le monde, le cosmos, pour les Grecs, ce n’est pas l’immensité, c’est la perfection mathématique, et c’est cette perfection que les théoriciens politiques classiques ambitionnent de reproduire : la structure de la cité reproduit le mouvement régulier des astres. La rationalité du discours politique reproduit le langage mathématique du cosmos – du moins en théorie...
L’observation de la ville (un univers de taille moyenne) nous révèle donc les lois qui gouvernent à la fois le cosmos (univers incommensurable) et l’âme humaine (univers presque imperceptible). Le renouvellement de la pensée politique occidentale aux seizième et dix-septième siècles doit beaucoup au développement des cités-Etats, celles de l’Italie de la Renaissance, celles de l’Allemagne du Nord ou de la Hollande. Pour Spinoza par exemple, la ville est cet univers qui permet d’accéder à l’existence raisonnable, à l’existence philosophique. Car l’existence philosophique n’est pas l’existence solitaire, c’est l’existence fondée sur l’échange (y compris l’échange économique), celle qui permet de faire exister une communauté consciente de soi dans laquelle chaque âme reste elle-même tout en communiquant avec toutes les autres. N’est-ce pas là une ambition qui reste très moderne ? Dans la ville d’aujourd’hui, ne voulons-nous pas à la fois être pleinement « nous-mêmes » et partager, sentir, goûter l’existence de tous les autres ?
Et, de fait, la ville est devenue notre seconde nature. Nous nous y reconnaissons et nous nous y mouvons comme les primitifs dans la forêt sauvage. Mais la ville nous est devenue si naturelle que souvent nous oublions que c’est nous-mêmes qui la façonnons, et que nous avons le pouvoir et le devoir de décider ensemble ce qu’elle va devenir. Aujourd’hui comme hier, la ville reste le lieu de l’invention politique, elle reste le lieu où les citadins peuvent devenir des citoyens, peuvent essayer d’humaniser la ville et de découvrir ce que les hommes sont capables de réaliser lorsqu’ils dialoguent et qu’ils s’unissent autour d’un projet commun. Platon nous disait que la contemplation de la ville nous permet de découvrir l’idée de Justice qui est gravée naturellement dans nos âmes. L’observation de nos villes contemporaines nous incite en tout cas à imaginer et mettre en pratique une conception tout à la fois contemporaine et « localisée » de la justice. La ville ne doit pas être simplement une jungle, elle doit rester ce qu’elle était à l’origine : un laboratoire politique. Benoît Vermander sj
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Pour en savoir plus : > Voir l'article de Benoît Vermander sur le site de Erenlai à Taipei > Qui est Benoît Vermander (Chine) > 3 prédictions sur la Chine par Benoît Vermander, SJ > La Chine, ou le temps retrouvé, un livre de Benoît Vermander > La crise en Chine par Benoît Vermander > Chine brune ou Chine verte ? > "L'enclos à moutons", un vilage nuosu en Chine, un livre de Benoît |
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