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Marianne
au risque
de la méthode jésuite
Exercice spirituel national à mi-crise
Le nouvel économiste, n°1486, daté du 27 août 2009
Dans son numéro du 27 août 2009, l'hebdomadaire "Le nouvel économiste" consacre tout un cahier sur la manière dont les Exercices Spirituels de Saint Ignace de Loyola pourraient éclairer la crise actuelle. Une idée originale et risquée dont nous publions quelques extraits.
Introduction par Philippe Plassart
Marianne au risque de saint Ignace ! Quelle mouche a donc piqué le nouvel Economiste pour imaginer ce scénario : celui d'un père jésuite prenant la France par la main pour lui dire son fait dans le cadre des fameux “exercices spirituels” mis au point par Ignace de Loyola, il y a près de cinq siècles ?
Un prosélytisme rentré qui s'exprimerait soudainement au grand jour : non pas. Simplement, puisque l'époque l'invite, une tentative de raisonner autrement et de sortir — momentanément — des schémas de pensée usuels et des catégories d'analyse traditionnelles.
Nul besoin d'adhérer à la quête de la révélation divine de chaque être — but suprême des pères — pour s'intéresser à l'apport considérable de la compagnie et — surprise — à sa modernité. C'est cette dernière et non pas ce bon vieux Charlemagne qui a jeté les bases de la pédagogie moderne. Quant à sa philosophie profonde — l'exercice en pleine conscience de la liberté responsable — elle est en pleine résonance avec l'inquiétude de l'individualisme contemporain. La démarche inspirée de la méthode ignatienne transposée ici à l'échelle de la Nation sera celle de l'agnostique qui juge l'arbre à ses fruits. Une récolte en dehors des sentiers battus. Morceaux choisis
Philippe Plassart
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Extrait : L'enseignement de l'autonomie responsable
Comment se bonifier et mûrir ? C'est ici qu'intervient le deuxième apport des jésuites avec leur non moins fameux enseignement. Ils ont pratiqué au sein des premiers collèges créés au 17eme siècle la véritable pédagogie moderne, instituant même le système des bourses. Le Père Gaël Giraud dresse l'inventaire des mots clés de l'enseignement ignatien : esprit d'ouverture, exigence pour soi et pour les autres, sens du dépassement, vision des objectifs, et en résumé pragmatisme. Une énumération impressionnante quelque peu idéalisée ? On pourra lire plus loin les témoignages d'anciens élèves passés par les “jès”. Quoi qu'il en soit, ce programme est mis en œuvre par des moyens pédagogiques dont certains sont hérités directement du legs de saint Ignace. Idée maîtresse : on ne progresse qu'en affrontant les réalités. Et cela passe d'abord par la capacité à argumenter et à… écouter, le postulat étant qu'il y a toujours un bénéfice à attendre de l'échange.
 “Etre attentif au raisonnement de l'autre, du point de départ à son point d'arrivée, entendre ce qui peut-être n'est pas dit explicitement dans le discours : tel l'un des buts des “disputes” organisées à deux ou en tables rondes”, explique le Père Pascal Sevez, chef de l'établissement scolaire jésuite de Marseille. Plus basiquement, l'exercice est aussi l'apprentissage de la gestion de son temps de parole. Monter une pièce de théâtre redevient aussi un classique. “Le théâtre est un moyen d'améliorer son expression personnelle mais aussi une façon de prendre conscience que dans un spectacle, le succès implique chacun dans la troupe”, explique le Père Gaël Giraud. L'approche collective, voilà une dimension que l'on n'attend pas nécessairement ici. Elle est pourtant bien réelle. Les uns avec les autres et pas l'un contre l'autre : ce n'est pas qu'un slogan...
“La spiritualité ignatienne invite à s'engager dans le monde tel qu'il est, dans sa complexité et ses contradictions, avec le souci de rester au contact des réalités du terrain et à la rencontre des autres”, témoigne Marc Mortureux, ancien directeur de cabinet au secrétariat d'Etat à l'Industrie ; dans le monde réel. Un traité du “bon discernement” ? Plutôt un ensemble de règles acquises pour aider à adopter la solution ou le comportement juste dans la vie. “L'éducation jésuite, ce n'est pas faire entrer dans un moule. Et attendre une performance prédéterminée et exigée de chacun uniformément. Elle considère chaque personne avec ses potentialités spécifiques. Dans la pédagogie jésuite, le temps est une valeur fondamentale, celui qui permet le mûrissement. Chaque étape s'appuie non pas sur une échelle de “bonnes notes” mais sur l'évaluation d'un comportement dans son ensemble”, explique Hubert Haenel, sénateur du Haut-Rhin, formé par les jésuites.
Philippe Plassart
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Un témoignage d'ancien :
Xavier Fontanet,
PDG d'Essilor International
“Le pouvoir comme service
et non comme puissance”
40 ans plus tard et l'expérience professionnelle aidant, je retiens trois éléments. En premier lieu, dans les classes préparant à des concours où chacun se retrouve seul le jour de l'examen, les Pères jésuites arrivaient à maintenir un esprit d'entraide. Rien à voir avec l'ambiance dans certains établissements où l'esprit de rivalité pousse les élèves à déchirer les pages des ouvrages… une attitude au demeurant stupide puisque c'est la concurrence de l'extérieur qui compte. Le management d'Essilor privilégie cet état d'esprit en misant sur des équipes solidaires en interne pour faire face à la concurrence dans le monde entier.
Le deuxième enseignement est l'apprentissage de l'écoute qui est la très grande force des jésuites. Savoir écouter, c'est d'abord s'assurer de la bonne compréhension de ce que votre interlocuteur vous dit, surtout quand cela vous est de prime abord désagréable. Beaucoup de problèmes naissent d'une mauvaise interprétation, d'autant plus que le sens des mots est de moins en moins connu. Mais il faut plus : une écoute d'une intensité telle qu'elle permette à l'interlocuteur d'être en confiance, de se sentir plus intelligent. De façon à “susciter” la personne afin qu'elle exprime le fond de sa pensée.
Troisième acquis : la démonstration que le pouvoir est le service et non la puissance, comme une vision marxiste a cherché à le faire croire. Les Pères jésuites m'ont fait sentir très tôt cette dimension et mon expérience en tant que chef d'entreprise m'a montré par la suite toute sa pertinence. Le “pouvoir” n'est pas aux mains d'une direction : ce sont les clients, les concurrents qui l'exercent. En réalité, la direction d'une entreprise assure l'équilibre le plus harmonieux possible entre la “communauté” formée par les actionnaires, les fournisseurs, les salariés, les clients et les autorités publiques. Cette conception est la seule à mes yeux qui permet de durer car elle fait toute sa place au progrès par l'apprentissage des situations alors que le pouvoir enferme l'individu dans ses certitudes. L'entreprise navigue sur la mer et quand “la mer change”, on ne lutte pas contre elle, on s'y adapte. |
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