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Itinérants
en Creuse :

Un nouveau visage
de l'Eglise
en train de naître

par Guilhem Causse sj

Je reviens touché et heureux de deux semaines "d'itinérance" dans le diocèse de Limoges durant l'été 2008. Un événement a lieu en Creuse : une nouvelle Eglise est en train de naître.

Nous étions cinq, deux Franciscaines et trois Jésuites (Xavier Nucci sj, Frédéric Fornos sj et moi-même, Guilhem Causse sj) pour deux semaines d'itinérance dans cette région. Nous étions accueillis par Gilles Gracineau : prêtre du Prado et curé de la paroisse Saint Marien, il est aussi en lien avec Christoph Theobald sj et l'association Roche-Colombe, avec qui nous relisons cette expérience. Une équipe était passée voici deux ans : c'est un concours de circonstance qui nous y a reconduits, et ce fut une grâce. Nous retrouvions malgré nous une intuition dont Edouard Pousset sj avait fait part à Frédéric : revenir est aussi important que passer.

Expérience revigorante de radicalité évangélique

Ce qui m'apparait d'abord, c'est la joyeuse simplicité de ce que nous avons vécu, comme un retour à la radicalité de l'Evangile. La première semaine de rencontres gratuites nous a disposés intérieurement pour la deuxième semaine, de service au milieu de la communauté chrétienne.

Partis en pauvreté, nous avons demandé du pain et un toit, et nous avons été exaucés bien au-delà, en recevant confiance, paroles, fraternité. Il nous est donné d'être témoin de l'ouvre de l'Esprit. C'est une mission de présence et d'écoute. J'y redécouvre le sens profond de nos voux : la pauvreté où nous perdons l'autosuffisance et sommes sans cesse travaillés par l'Esprit qui nous rend capables d'accueillir tout ce qui vient comme venant de Dieu ; la chasteté où naît la parole ; l'obéissance à l'imprévu et à la nouveauté.

Cela met dans une attitude de fraternité, source de consolation et de réconciliation, de grandes joies lorsque la rencontre advient, réciprocité d'hospitalité du cour. Lorsque nous sommes éconduits, nous vivons cela aussi comme un don de Dieu, car il nous dispose lui-même à tout recevoir comme venant de lui : accueil ou rejet, sourire ou réprimande, bras ouverts ou visage fermé. Dans l'un et l'autre cas, il nous rend libres pour accueillir la décision de cette personne chez qui nous frappons.

Nous espérons que notre attitude mettra autrui dans la plus grande liberté pour répondre. Alors sa réponse pourra aussi l'éclairer sur ce qu'il est, et ce qu'il désire. Nous apprenons, avec plus ou moins de facilité, l'indifférence envers ce qui est donné pour ne préférer que l'amour qui irrigue toute rencontre. Nous nous présentons sans biens ni savoir. Nous voyons et entendons l'amour à l'ouvre, et nous en témoignons auprès de ceux qui nous reçoivent. Et c'est le Christ qui nous ouvre les yeux et les oreilles à l'amour à l'ouvre dans ce pays de Combrailles. Le ministère de la consolation tient tout entier dans ce témoignage véridique. Comment ne pas penser au discours de Jésus lors de l'envoi des 72 ? Nous devenons des chercheurs d'amour, nous demandons de l'eau, du pain, un toit, une parole. Et nous donnons le fait d'être de passage.

L'autre ministère qu'il nous est donné de vivre est la réconciliation. Nous sommes témoins du passage du pardon. Je n'en citerai qu'un exemple : une femme, dont le mari s'est suicidé, et qui restait enfermée chez elle, nous a ouvert la porte.

Et peu à peu, en parlant, nous assistions à une naissance : c'était comme si le fait de nous raconter son épreuve lui permettait enfin de la traverser et d'en percevoir l'issue. Elle a terminé en disant qu'elle allait maintenant rendre visite à une voisine.

 

Naissance d'une Eglise nouvelle

La seconde semaine, nous nous mettons au service de la communauté chrétienne, dans ce même esprit de vulnérabilité. Nous sommes là pour écouter avec eux, pour discerner la manière dont l'Esprit travaille. Le premier dimanche, on m'a demandé de prononcer l'homélie dans l'une des églises, sur l'évangile du bon grain et de l'ivraie.

Je n'avais qu'à dire ce que nous étions en train de vivre. Le bon grain, c'est l'Esprit déjà à l'ouvre. L'ivraie, c'est par exemple de refuser de vivre le deuil d'une société et d'une Eglise qui n'existent plus, d'une manière de vivre ensemble, d'un lien millénaire tissé de génération en génération dans chaque village et entre les villages, et de proche en proche dans tout le pays. C'était un tissu stable, prévisible, repéré et encadré. L'ordre avait ses garants : maire, instituteur, curé... Ce tissu était plus fort que toute division interne. Les jeunes savaient que leur avenir serait assez semblable à la vie de leurs pères.

Aujourd'hui, cet ordre s'est disloqué : l'avenir est incertain, l'individu est mis en demeure de pallier l'absence de cadre, priorité est donnée à la conscience personnelle. Avec le tissu se perd aussi la hiérarchie, ses garants. Dans les campagnes, la crise s'est doublée de l'exode rural, où ceux qui sont partis passaient, nous a-t-on dit, pour les meilleurs, d'où un fatalisme latent chez ceux qui restent. On nous parle aussi des primes agricoles à partir de 1973 qui auraient blessé la solidarité paysanne et encouragé la compétition.

Nous vivons un deuil. Nous pouvons en reconnaître des aspects : certains sont dans l'abattement, d'autre dans le déni, d'autre dans l'acceptation... Deuil d'une société, et deuil d'une Eglise : avec un seul prêtre pour trente et bientôt soixante communes, le modèle d'encadrement (une commune, une paroisse, un curé), voire celui d'une initiation qui présuppose des communautés structurées, n'est plus possible.

Que tout cela ne nous cache pas la naissance d'une société nouvelle, et d'une Eglise nouvelle ! Je rends grâce d'avoir été le témoin d'un instant de cette naissance. Des discussions qui ont eu lieu, je retiens la question du choix des responsables locaux et le désir qu'ils soient choisis selon l'Esprit, dans un discernement priant, mené par la communauté et le prêtre qui trouve là un rôle nouveau.

En chaque lieu, l'Esprit est à l'ouvre, et il fait déjà communauté. Conscient de la grâce immense qui nous est faite de contempler cet événement et d'y participer bien modestement, je fais le vou que d'autres prennent la route pour un temps : chrétiens, séminaristes, jeunes religieux... Merci à Gilles pour son accueil si fraternel, merci à tous les chrétiens, à ceux qui nous ont reçus chez eux, pour un temps d'échange, un repas ou une nuit, et à tous, chrétiens ou pas, rencontrés sur le chemin et qui nous ont ouvert leur cour.

Guilhem CAUSSE sj

 

 

 

Pour en savoir plus :

> "Apprendre l'homme" par Guilhem Causse en 2006 alors qu'il était en formation à Saint Etienne

> Xavier Nucci, et Frédéric Fornos déjà intéressés par l'itinérance apostolique lors de leurs ordinations en 2004

> Frédéric Fornos interviewé en 2005 sur le centre Coteaux Pyrénées

> Edouard Pousset, le Mystère de Dieu et de l'homme

> Christoph Theobald sj

> Intervention de Gilles Gracineau, Vicaire épiscopal de la Creuse à la Session nationale de Pastorale rurale des 14-15 avril 2008

> Télécharger ce témoignage d'une équipe de relecture de vie pastorale avec le P. Christoph Theobald sj