L'impact de Darwin
sur le vision religieuse du monde
Des six questions que pose L'Origine
des espèces la première est la plus simple.
Elle concerne le conflit avec la chronologie biblique. La longue
durée du processus évolutif s'oppose à la
brièveté de celle-là. Alors que la Bible
semble fixer le commencement du monde environ quatre mille ans
avant la naissance du Christ (quatre mille quatre selon le décompte
de l'évêque James Usher au début du XVIe siècle),
le schème darwinien suppose un temps beaucoup plus considérable
pour laisser à la sélection naturelle le temps d'exercer
son effet.
Cet argument est tellement simple
qu'il est trompeur. C'est vrai qu'on le retrouve encore aujourd'hui
parmi les créationnistes partisans de la « terre
jeune » (young-earth creationism). Mais, avant
Darwin déjà, la question avait été
soulevée en lien avec les études géologiques
qui postulaient, pour la formation du relief terrestre, des durées
beaucoup plus longues que la chronologie biblique. Dès
le XVIIIe siècle, des théologiens avaient admis
que cette dernière ne devait pas être prise au pied
de la lettre, soit que les « jours » du récit
de la création correspondent à des périodes
beaucoup plus longues, soit que les durées de l'histoire
biblique aient une valeur plus symbolique qu'historique au sens
moderne. C'est plutôt - paradoxalement - au XXe siècle
que l'argument biblique reviendra au premier plan dans certains
groupes religieux américains, à l'époque
d'un retour du fondamentalisme.
Derrière un conflit d'autorité
se cache une question plus profonde, qui dépasse d'ailleurs
la vision proprement religieuse. La théorie
de l'évolution a considérablement augmenté
le temps historique. La chronologie biblique, comme de nombreuses
chronologies « mythologiques », présente des durées
à « échelle humaine ». Il est facile
de se représenter une durée d'un siècle,
certaines personnes en ayant la mémoire directe. À
défaut, on peut se souvenir des récits de la génération
précédente. Le millénaire est plus difficile
à imaginer, mais pas impossible. On est encore dans les
temps « historiques ». Comme le disait Buffon : «
Etant accoutumés par notre trop courte existence à regarder
cent ans comme une grosse somme de temps, nous avons peine à nous
former une idée de mille ans, et ne pouvons plus nous représenter
dix mille ans, ni même en concevoir cent mille (1). »
Que dire alors du million d'années ? Cela devient abstrait,
irreprésentable en termes de générations.
La vie humaine individuelle paraît noyée dans un
océan temporel dont on n'aperçoit plus les bords.
Comment se référer
à un commencement, s'il est rejeté quasiment à
l'infini? Déjà la révolution galiléenne
de la physique avait considérablement élargi la
taille de l'univers jusqu'à faire penser qu'il pouvait
être infini en extension. Darwin (déjà quelques
autres avant lui) fait subir la même dilatation au temps.
Quitter un cosmos à « taille humaine » pour
entrer dans un univers infini ne peut manquer d'inquiéter.
Au-delà de la seule chronologie,
c'est aussi le conflit avec une certaine lecture de la Bible.
On sait l'importance de cet élément dans les controverses
postérieures autour du créationnisme, à tel
point qu'on pourrait penser que le débat se ramene a une
opposition entre « science » et « Bible ».
Pour certains croyants, le darwinisme est critiquable simplement
parce qu'il est incompatible avec une lecture
littérale des trois premiers chapitres de la Genèse.
À l'époque de Darwin, cet élément
ne doit pas être surestimé. L'argument se rencontre,
mais moins qu'on pourrait le croire. L'une des raisons est que
cela fait déjà plusieurs décennies que le
littéralisme biblique avait été mis
en question. Les premiers éléments d'une lecture
critique de la Bible, datant du XVIIe siècle, commençaient
à pénétrer les esprits, même s'il faut
attendre les travaux de l'école allemande de la moitié
du XIXe siècle pour que cette lecture s'impose largement
(malgré, là encore, des résistances, en particulier
du côté catholique, jusqu'au milieu du XXe siècle).
Il faut se rappeler les arguments que Galilée avait repris
de saint Augustin: les textes de l'Écriture sont «
accommodés » aux lecteurs du temps. S'ils parlent,
par exemple, de fixité de la terre, c'est que cela
correspondait à la cosmologie de l'époque. Les références
apparemment « scientifiques» de la Bible ne sont
pas « parole d'Evangile ».
(1). Buffon, Époques de
la nature, « Première époque », p. 67-68;
cité par Jacques Roger, p. 541.
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