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Les jésuites
dans l'Espagne
du XVIe siècle
de Marcel Bataillon
Edition établie, annotée et présentée
par Pierre-Antoine Fabre,
préface de Gilles Bataillon,
Les Belles Lettres,
« Histoire », 352 p., 35,00 €
ISBN-10 2-251-38096-5
ISBN-13 978-2-251-38096-4
L'émission Les lundis de l'histoire
sur France Culture du 2 février 2009
Présentation par l'éditeur "Les Belles Lettres"
1946. L'Europe émerge de la seconde guerre mondiale. L'Espagne s'est enfoncée dans la dictature catholique du Général Franco. Marcel Bataillon, consacre cette année-là son cours du Collège de France aux premiers jésuites d'Espagne. Inédit jusqu'à ce jour, le manuscrit de ce cours est un météore. Ancré dans l'histoire sociale, politique, culturelle et spirituelle des marges du royaume de Castille, mais tout autant attaché à des aventures individuelles, il mobilise toutes les ressources d'un grand historien et devance de plusieurs décennies les recherches actuelles sur la première réforme catholique dans la péninsule ibérique, en soulignant par exemple l'ouverture, exceptionnelle et brève, de la jeune Compagnie de Jésus aux juifs convertis.
Marcel Bataillon est un homme libre. Contre l'anticléricalisme de l'hispanisme français de l'immédiat après-guerre, irrigué par l'exil républicain, il fait surgir une communauté de prêtres-moines peu orthodoxes, et cependant bien catholiques. Contre la forteresse de l'historiographie catholique du Siècle d'Or, il lance cette même petite troupe. Contre les certitudes des uns et des autres, il questionne, il interroge. À l'heure de la reconstruction d'un continent ravagé par lui-même, il met en avant l'urgence d'une attention toute particulière à ces jésuites du XVI e siècle confrontés comme leurs contemporains à un double traumatisme : le grand schisme de la Réforme et la révélation d'un Nouveau Monde.
Les jésuites, leçon magistrale
Le cours de Marcel Bataillon, enfin publié,
fait redécouvrir un grand historien
Extrait de l'article de Philippe-Jean Carinchi
dans Le Monde samedi 31 janvier 2009
Dans l’Europe de l’immédiate après-guerre, quelques intellectuels s’efforcent de tirer les leçons de la faillite humaniste que représente le second conflit mondial. Au côté de l’historien Lucien Febvre, qui interroge l’incroyance au temps de Rabelais et relit Marguerite de Navarre pour établir le départ entre amoursacré et amour profane, l’hispaniste Marcel
Bataillon (1895-1977) réaffirme alors les exigences éthique, politique et scientifique requises pour conjurer le mal ; il use de l’histoire religieuse afin d’explorer les lignes de fracture du Vieux Continent. Et ce dès le cours inaugural de sa chaire de langues et littératures de la péninsule ibérique et de l’Amérique latine, au Collège de France, en 1945.
Jusque-là inédit, le livre, qui est issu de ces cours, et qui paraît aujourd’hui sous le titre Les Jésuites dans l’Espagne du XVIe siècle, atteste autant de la personnalité du savant que d’uncontre-pied historiographique spectaculaire.
Certes, l’ouvrage s’inscrit dans le droit fil d’Erasme et l’Espagne, la thèse soutenue par Bataillon dès 1937.
Tenue par nombre d’historiens pour un chef-d’oeuvre, cette recherche sur la matrice intellectuelle du Siècle d’or bouleversait les perspectives : en effet, observer un espace strictement ibérique, dont l’horizon est cependant ce monde dilaté par les récentes conquêtes extraeuropéennes, relève alors de l’audace historiographique. Bientôt, les travaux de Bataillon sur la première évangélisation américaine en général, et Bartolomeo de Las Casas en particulier, imposent le chercheur comme spécialiste de ces « nouveaux mondes », capable d’établir une passerelle entre deux champs de réflexion rarement mis en dialogue.
Avec Les Jésuites dans l’Espagne du XVIe siècle, Bataillon frappe plus fort encore : il ouvre une brèche dans l’historiographie de la Contre-Réforme, en montrant comment, pendant toute la seconde moitié du XVIe siècle, la Compagnie de Jésus, fondée en 1540, sut maintenir un réel écart avec la ligne institutionnelle de l’Eglise catholique.
Vantant à propos d’Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre, « quelques unes des énergies les plus pures et les plus désintéressées du mouvement diffus de rénovation religieuse », Bataillon empiète sur le terrain confisqué par l’histoire ecclésiastique.
Mieux, il rectifie la vulgate bien pensante du temps :« Si nous voulons situer correctement la Compagnie naissante dans le mouvement religieux contemporain, nous devons oser la rapprocher d’unmouvement que l’Inquisition a qualifié d’illuminé ou luthérien : l’érasmisme espagnol. » On imagine la bombe. Tant pour les gardiens de l’historiographie catholique, puisque Bataillon établit l’ouverture première du nouvel ordre aux juifs convertis, que pour des hispanistes français volontiers anticléricaux et furieux de cet éloge de Loyola. Brouillant moins les pistes qu’il ne les met au jour, le savant pense en homme libre, en militant et en pédagogue hors pair.
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