Le centenaire de la loi de 1905 a provoqué une reprise des débats sur la laïcité en France. Fallait-il ou non remettre sur la table ce monument français de la relation entre l'État et les religions? De multiples affaires comme celle du foulard islamique semblaient remettre en cause l'équilibre fragile de cette construction. Dans cette ambiance, les propos du président de la République en 2007, aussi bien à la basilique du Latran qu'à Riyad, donnaient des indications sur les chemins d'une nouvelle laïcité dans la modernité, qui ont été largement débattues.
Après ces quelques années de discussion, il apparaît utile de faire le point sur la situation française en s'éclairant de la comparaison avec d'autres situations nationales. La laïcité n'est pas aussi intangible ni immobile qu'il puisse paraître. Beaucoup de mouvements souterrains ont fait bouger le contexte de la laïcité dans de très nombreux pays, y compris en France. Les comparaisons internationales sont ainsi utiles pour ajuster le diagnostic. Mais le parcours historique est aussi essentiel pour souligner les évolutions de nos manières de penser.
Après l'omniprésence de la religion dans les systèmes politiques pendant des siècles, la sécularisation des années soixante semblait avoir achevé en Europe leur mise à l'écart que les diverses lois de séparation avaient juridiquement réalisée. Mais depuis les années quatre-vingt, voilà que les religions se trouvent mêlées à la politique et à la culture au point d'en être un élément inévitable, y compris dans les relations internationales depuis le 11 septembre 2001. Loin d'être rejetées dans l'espace privé, elles sont présentes partout dans l'espace public.
Dans cet espace, il existe un débat permanent, passionné et parfois violent, pour savoir qui va influencer les décisions nationales et faire évoluer les cultures. La question se pose d'ailleurs différemment selon les systèmes politiques, car cet espace public a des dimensions fluctuantes. Réduit à zéro dans les dictatures, il tend à être très large dans les démocraties, notamment avec le développement de la communication, indépendante des pouvoirs politiques.
Mais qu'entend-on par « espace public »? De nombreux auteurs tendent à le définir comme un domaine existant entre ce qui relève du privé et ce qui relève de l'État. Dans cet espace public, se développent quantité d'organisations comme les partis politiques, les médias, les syndicats, et toutes les organisations non gouvernementales. Avec le développement des libertés démocratiques, cet espace s'est considérablement élargi. Le libéralisme ambiant, qui se développe depuis une vingtaine d'années, tend à l'agrandir encore. Les moyens de communication de masse lui donnent des échos toujours plus grands.
Les multiples organisations de l'espace public ont un rapport plus ou moins proche avec le privé, comme les cultes ou les médias, ou avec l'État comme les syndicats ou les partis politiques. Mais elles font toutes partie de ce grand secteur, lieu de développement de la société civile, terrain de confrontations multiples, dans la liberté et le jeu des forces sociales et financières ou idéologiques.
Cet espace public lui-même peut être divisé en différents composants (voir note 1 ci-dessous) : un espace de gouvernance et de service public (entreprises publiques, les services d'éducation, de santé ou de solidarité), l'espace politique de représentation (institutions des collectivités, partis politiques), espace social de médiation (syndicats, associations, cultes), espace de diffusion et d'information (médias, industries et équipements culturels). Toutes ces formes obéissent aux principes démocratiques fixés par des règles et des lois approuvées par la communauté tout entière. Dans les sociétés démocratiques anciennes, comme la Grèce, le nombre de citoyens admis dans l'espace public restait limité. Aujourd'hui, des millions de citoyens vivent ensemble, rendant le débat autrement plus complexe, d'autant que nos sociétés évoluent désormais dans une ère médiatique, dans laquelle les phénomènes de communication apportent leur propre dynamique : la marchandisation des contenus et la priorité de l'émotion sur l'information.
Pour certains esprits, l'espace public se réduit en France aux lieux d'administration, à ceux de la culture et de l'éducation (écoles, théâtres, musées, bibliothèques). Ils oublient purement et simplement les Églises et les institutions religieuses (voir note 2 ci-dessous). Mais les oublie-t-on simplement, ou veut-on, dans une conception très française de la laïcité, écarter les religions et les renvoyer dans la sphère strictement privée? En effet, dans un pays comme la France, les populations ont lutté, parfois très violemment, pour que l'État soit indépendant des religions. Aussi, les Églises historiques tendent aujourd'hui à être discrètes. Elles n'osent pas trop s'exprimer en force, notamment l'Église catholique. C'est qu'elles ont occupé tant de place dans le passé qu'elles ne souhaitent pas être accusées de tenter d'imposer leur point de vue. Pourtant, elles sont prises dans un débat toujours à vif sur leur place dans la vie collective. Certains lui reprochent d'être trop présentes. D'autres souhaiteraient qu'elles s'expriment davantage. En cette année 2009, en font-elles trop sur les lois de bioéthique en vue de la révision de ces lois en 2010 ? Parlent-elles trop des immigrés et des réfugiés? Pourquoi ne disent-elles rien sur l'action de la France en Afrique?
Immense corps social qui regroupe des millions de citoyens, les religions font évidemment partie de cet espace public. Si les pays démocratiques refusent que les religions aient quelque pouvoir sur l'État, c'est qu'ils craignent une contrainte sur l'exercice de la citoyenneté. Mais les religions marquent de leur empreinte la vie collective, notamment la culture et les législations. Si la pratique religieuse régulière ne cesse de baisser dans les pays européens, les religions sont pourtant toujours fortement présentes. Elles alimentent de nombreux débats; elles suscitent l'intérêt et parfois la polémique. Contrairement à ce qui a été écrit dans les années soixante-dix, Dieu n'est pas mort. L'affaiblissement numérique des pratiquants est concomitant avec une nouvelle présence symbolique des religions au coeur de nos sociétés. C'est ce que nous montrerons dans ces pages. Mais il nous faudra d'abord revenir sur l'histoire de la laïcité en France pour montrer les raisons des difficultés du changement et la profondeur de la nouveauté des démocraties libérales dans ce domaine.
Pierre de Charentenay sj
Note 1. Voir l'étude du Cercle Condorcet de Paris, Espace public, espace privé, 2008.
Note 2. Ce que le Cercle Condorcet n'omet pas, puisqu'il les évoque à la p. 12 de ce rapport. |