L'APOSTOLAT
SOCIAL
lieu d'une
expérience spirituelle
par Martin Pochon, jésuite
C'était le thème des rencontres des Jésuites en Monde Populaire, les JEMP : à Sète les 24 et 25 janvier 2009 et à Mours, les 31 janvier et 1 er février. Je voudrais essayer de ressaisir l'unité de ces journées qui comprenaient des témoignages, présentés comme autant de perles du Royaume, des interventions assez éclectiques, comme celles de Georges Cottin, de Guilhem Causse ou de Martin Pochon, et comme à l'habitude, des échanges et réflexions très fraternels en petits groupes ou en assemblée. Nous étions 36, dont 10 religieuses et 3 JVE, à Sète, et 29 à Mours, dont 9 religieuses.
Une vie spirituelle qui transfigure notre quotidien
Par quel bout prendre un thème aussi vaste ? Nous nous sommes risqués à le positionner par rapport aux opinions communes de nos sociétés libérales. La vie spirituelle est ce qui permet de sortir des contradictions du matérialisme ou même d'un certain humanisme athée qui, pour sauvegarder la liberté de l'homme, nie la transcendance divine conçue comme aliénante. Contradictions internes car comment penser une liberté si tout survient dans un monde matériel régi par le hasard et par la nécessité ? Le hasard ne peut être confondu avec la liberté. La vie spirituelle est ainsi un chemin de liberté raisonnable qui permet à chaque homme et à chaque femme de tisser sa vie en alliance avec Celui qui nous la donne. Loin de nous aliéner, la notion d'alliance instaure nos libertés. Leur articulation et leur affirmation dans la parole ne sont-elle pas ce qui nous distingue de nos lointains cousins les bonobos !
En second lieu, la vie spirituelle n'est pas ailleurs que dans notre humanité la plus ordinaire, mais elle consiste, entre autres choses, à intégrer nos “valeurs humanistes” dans une perspective eschatologique. Le mouvement de cette transfiguration nous est suggéré dans les béatitudes de Matthieu : « Heureux les assoiffés de justice, ils seront rassasiés » devient dans la vision de Dieu : « Heureux les persécutés pour la justice, le Royaume des cieux est à eux ». La justice que nous cherchons à promouvoir dans notre apostolat, s'inscrit alors dans la perspective de la construction du Royaume des cieux, dans l'espérance d'une conjugaison des cœurs. Elle s'inscrit dans une foi en un sens de l'existence, dans une foi en un accomplissement en Dieu. Par exemple, nous accompagnons quelqu'un dans sa formation professionnelle : son histoire n'est plus seulement un parcours humain avec ses richesses, ses blessures, ses forces et ses fragilités psychologiques, elle peut devenir une histoire sainte ; dans une relecture, la personne peut repérer comment Dieu lui donne la vie, une vie qui tient et qui dure, qui en appelle d'autres. Rien de ce qui est donné n'est perdu.
Discernements fondateurs
L'ouverture à cette transcendance nous ouvre à l'inattendu de Dieu, à la vie de l'Esprit, et notre tradition ignatienne nous donne des outils précieux pour la reconnaître. Des discernements divers nous ont conduits à vivre un apostolat social, à vivre aux frontières et aux fractures de notre société « avec les pauvres et au milieu des pauvres », comme nous y invite de manière renouvelée la 35 ème C.G. (1,15).
Discernements spirituels vifs, qui révèlent leur qualité dans le temps. C'est l'un de nous par exemple qui tous les soirs, quand il rentre dans la cité où habite sa communauté, éprouve en lui une légèreté et une allégresse, alors que le décor n'y porte pas vraiment. Allégresse du cœur et de l'esprit à rejoindre ceux que le Christ nous invite à aimer, comme tous les autres, mais en priorité.
Discernements fondateurs qui donnent sens à notre action. Ils nous permettent de tenir dans les difficultés, dans l'écartèlement des situations. L'un de nous évoquait ce fondement de sa fidélité à propos de sa mission dans un hôpital du Tchad.
Être aux frontières, sur les fractures, d'où l'importance d'être des ponts, d'être des passerelles, de tisser des liens : entre les centre-ville et les banlieues, entre les gaulois et les beurs, entre la culture française et les cultures du monde, entre la foi chrétienne et les autres religions... Modestement, témoigner que des liens sont possibles, qu'il est toujours heureux de sortir des caricatures et de découvrir les personnes, de leur donner une place, de s'enrichir mutuellement, de devenir frères – rejoindre des frères est une expérience spirituelle forte, découvrir des frères l'est encore plus.
Vivre en banlieue est donc une expérience
1) De réconciliation :
ne pas vouloir faire de la banlieue une petite ville, mais poser la question de son rattachement et de ses liens avec la ville. La banlieue est une question adressée à la ville et à travers elle à toute la société. C'est découvrir dans les exclus, vers qui on va, des frères : « Peu à peu, ils sont devenus des frères, en réalité et en espérance, et ma propre relation à Dieu s'est approfondie, Dieu devenait davantage Père de tous, et où je devenais plus pleinement son fils, y compris avec mes propres contradictions intérieures, mes banlieues intérieures, les zones exclues, les souvenirs rejetés, les parts de moi-même que je ne voulais pas voir afin de paraître plus présentable. » (voir Note 1 plus bas >>)
L'apostolat social nous conduit à affronter l'adversité : les voitures brulées, les appartements cambriolés, les invectives provocatrices (« Eh ! commissaire ! »). Adversité où nous sommes parfois situés a priori en adversaire ou comme éléments contradictoires. Comment passer des contradictoires, des oppositions irréductibles, du western des bons et des méchants, à la reconnaissance des différences, à l'articulation des contraires ? En changeant d'axe relationnel : passer de arabes/français à voisins de palier/jeunes désœuvrés, en se situant ensemble pour intervenir auprès de la société HLM dont nous sommes les locataires. En établissant des passerelles puisque nous en avons le savoir-faire. Nous ne sommes plus à l'âge de la lutte des classes, nous vivons un temps d'appel à la reconnaissance mutuelle, avec les exigences que cela comporte. Sortir des positionnements contradictoires, c'est aussi faire l'expérience du pardon reçu et donné.
2) De tension intérieure :
entre différences et divisions établir des passerelles. Car « La frontière a une double signification : elle peut être tout simplement le lieu de la rencontre entre deux personnes, deux cultures, où chacun s'accueille dans sa particularité et donne à l'autre le meilleur de soi, en donnant ce qu'il a et que l'autre n'a pas. Mais la frontière a une autre signification en tension avec celle-ci : c'est le lieu de la rupture, ce qui se trace comme une blessure pour séparer du corps social un groupe déterminé de personnes. » Dans cette perspective les passerelles techniques et géographiques, les institutions-passerelles comme l'AFEP, le LP du Marais ou l'AJE sont importantes car elles sont situés entre centre-ville et banlieue.
3) D'engendrement avec sa triple dimension :
sociale, intellectuelle, spirituelle. « Ce qui fait l'humain commence par ce qui fait une société humaine, la qualité du lien entre les personnes qui la constituent, et ce lien se fonde dans une double expérience, dans deux dialogues, le dialogue de promesse et le dialogue de pardon, la possibilité du second fondant le premier. »
a) L'apostolat social nous met souvent en contact avec des personnes blessées :
reconnaître en elles le visage du Christ nous force à ne pas en rester au niveau de l'apparence et des capacités humaines. Plus que dans d'autres milieux nous sommes conduits à une vérité, nous ne pouvons pas nous abriter derrière les savoirs, les savoir-faire ou le jeux des apparences et du pouvoir. Car ces personnes ont été blessées précisément par ceux qui vivent de faux-semblants. Elles repèrent d'instinct nos attitudes de fond, nos peurs et nos désarrois devant elles. Et elles nous aident à être nous-mêmes : « Eh ! cool Charly, sois comme t'es ! ».
b) Vivre la richesse d'un premier déplacement conduit à vouloir rejoindre “les plus pauvres” comme en a témoigné Anne-Marie :
elle travaillait pour la Mission Locale, mais les exigences d'efficacité de cet organisme la conduisaient à placer en priorité les jeunes les plus proches de l'emploi. Elle a décidé d'aller vivre avec les plus éloignés de l'emploi et de reconnaître en eux le visage du Christ. Ce sont eux qui lui font découvrir le Christ et elle ne lit plus l'Evangile de la même manière. L'apostolat social nous apprend à reconnaître en l'autre le visage de Dieu, ou plutôt c'est ceux que nous rencontrons qui nous l'apprennent, qui nous apprennent à être authentiques. Dieu se découvre dans sa nudité lorsque la pauvreté ôte tous nos oripeaux mondains.
c) Vivre en ces lieux, comme en ont témoigné plusieurs, c'est apprendre à compter sur Dieu pour pouvoir signifier son amour à ceux à qui nous sommes envoyés. Car travailler avec les pauvres, c'est toujours s'attirer quelques ennuis ou difficultés, c'est porter une part de leurs difficultés et beaucoup sont des “cumulards” dans ce registre – sinon ils ne seraient plus pauvres. L'un de nous évoque sa difficulté à mener à bien une première sortie avec les jeunes du quartier, difficultés pour trouver un transport adapté et finalement la “Providence” lui permet d'aller au bout et de réussir ce lancement. Apprendre à compter sur Dieu, apprendre à compter sur les autres, car la Providence passe souvent par des personnes précises dont l'Esprit anime le cœur… Apprendre à vivre l'union dans la différence.
Synergie entre apostolat social et institutions scolaires jésuites
L'apostolat social nous conduit à vivre la richesse des complémentarités associatives ou institutionnelles : maison de quartier, centre sociaux, paroisses, institutions classiques, communautés religieuses masculines et féminines. Il nous conduit à travailler aussi avec les institutions scolaires de la Compagnie : le récent rassemblement de Lourdes a été une bonne occasion de prendre conscience des synergies existantes, de les faire découvrir à ceux qui ne les connaissaient pas et de les élargir. Nous aimerions favoriser le développement de ces synergies lors nos prochaines rencontres de l'apostolat social.
Martin POCHON sj
(Note 1) Guilhem CAUSSE, Les banlieues , coll. « Que penser de ? », n°74, Éd. Fidélité, Namur, 2009