Chapitre XI
S'il est à propos de déclarer aux hommes
ces choses excellentes de la grâce,
ou s'il les faut tenir secrètes,
les couvrant par le silence
Est-il à propos de faire connaître aux hommes les trésors cachés dans la grâce de Jésus-Christ et ces biens surnaturels dont nous avons parlé dans ce livre ?
Il y a sujet d'en parler et de les prêcher aux hommes si on considère le fruit qui leur en peut arriver, qui est que, comme le coeur humain est ainsi disposé qu'il est tout à fait ému par son propre bien, quand on lui fait voir un bien où il paraît une grande honnêteté et noblesse, un grand profit et beaucoup de contentement, il demeure quasi forcé à le poursuivre. Et comme d'ailleurs c'est une croyance commune que le chemin de la vertu est si difficile que les seuls grands courages y peuvent marcher, il est très à propos de faire connaître aux hommes des choses qui puissent animer leurs espérances combattues par les difficultés. Ainsi je ne vois rien, en toutes les choses qui puissent toucher raisonnablement l'homme quand il jette les yeux sur son intérêt, qui soit plus capable de faire effet sur son esprit que ces biens surnaturels auxquels il paraît une si grande honnête noblesse et grandeur. Il n'y a point de voie où se trouve tant d'avantage et de contentement qu'en ces biens de la grâce et ces dons surnaturels.
Il y a encore un motif qui surpasse tout cela, qui est d'agir purement pour Dieu et pour son mérite. Mais parce que le motif du propre intérêt est une chose de laquelle Dieu s'est souvent servi agissant avec les hommes, et qu'outre cela Dieu se donne parfaitement à connaître en ses biens si grands qu'il y paraît singulièrement aimable, pour cela donc il est très à propos d'en parler franchement aux hommes et leur faire connaître ces richesses. Par les effets de grâce bien connus, l'homme entend en quoi consiste un souverain bien; et quand il le peut concevoir, il se forme une ardeur incroyable vers lui; et quand Dieu en fait sentir quelque chose, l'âme demeure convaincue et persuadée qu'elle s'y doit porter tout à fait.
Aussi ceux qui en parlent font une chose très utile et très raisonnable. Mais pourtant, les hommes sont disposés de telle sorte que, quoi qu'on puisse faire et quoi qu'on puisse dire, les biens sensibles et trompeurs ont pris un tel ascendant et une si grande autorité sur eux, et l'homme est naturellement si stupide aux choses surnaturelles qu'on ne le peut quasi toucher, et il demeure toujours à la poursuite de ses avantages humains et temporels, de sorte que tout ce qu'on peut gagner est de lui persuader de fuir le péché mortel ; et bienheureux encore est celui qui, par l'éclat des menaces de Dieu et par les
terreurs de sa crainte, peut persuader aux hommes de se maintenir en l'innocence nécessaire au salut éternel. Comme néanmoins il y a plusieurs âmes généreuses qui ignorent les richesses de Dieu et l'abondance de ses biens, il est très bon de porter aux oreilles de plusieurs cet évangile et révéler aux hommes ce que la chair et le sang ne leur peut faire connaître. Par ce moyen, comme on gagne plusieurs au salut, on en peut gagner quelques-uns au dessein de perfection. Et comme l'Apôtre saint Paul a de certains discours qu'il appelle evangelium meum [« mon évangile », Rm 2, 16; 2 Tm 2, 8], qui est de faire connaître le mystère de l'Incarnation et les sublimités de Jésus-Christ, je tiendrais celui-là fort heureux qui prendrait, pour son évangile et pour le sujet de ses discours, les vérités de la foi occultes et cachées dans les biens de Dieu attachés à la perfection d'une vie parfaite, et s'attacherait à promettre aux hommes que, s'ils veulent suivre les conseils de Jésus-Christ et être fidèles à l'observation de ses paroles, il y a des biens infinis à gagner, non seulement à la vie future, mais dès à présent.
Et parce que les hommes veulent être payés comptant, quand on leur dit que les promesses de Notre-Seigneur faites en l'Évangile (où il dit que le centuple de ce qu'on quitte se trouvera dès à présent, etiam nunc in tempore hoc [Mc 10, 30], et les autres paroles, toutes pleines d'engagement) sont des trésors prêts d'être donnés - comme il paraît en l'Apocalypse au IVe chapitre -, on les peut échauffer au désir de la perfection, qui d'ailleurs semble si redoutable... Il faut faire voir que les promesses de Jésus-Christ sont effectuées et accomplies en la personne des saints, comme leurs vies le font voir. Qui a été, par exemple, jamais plus content que saint François, sainte Thérëse, saint François-Xavier, et communément les saints de qui la vie est sue et écrite en détail ? On y voit leurs joies et leurs transports, et il n'y a personne qui ne les croie avoir été bienheureux dans ce monde; mais parce qu'on voit qu'ils ont fait des pénitences et des mortifications, on les regarde comme des prodiges et des miracles. Mais on peut dire, pour rendre les esprits satisfaits, que par deux routes on parvient à ces biens si grands : l'une de prévention et par l'élection de Dieu spéciale; l'autre, par courage, se gouvernant par la lumière de la foi et par la coopération aux grâces, suivant la conduite forte et généreuse des directeurs les plus éclairés ; et, s'adonnant à pratiquer pied à pied les enseignements donnés en ce livre, on trouvera les magasins des richesses surnaturelles et on se rendra au port désiré de la vie parfaite.
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