Retour à la page d'accueil
actualités > 2008 > Où la mule d'ignace nous mène-t-elle ?
spiritualité
C'est quoi ?
Ignace de Loyola
François-Xavier
Exercices Spirituels
compagnons
Communautés
Rencontres
Portraits
Nos 5 préférences
devenir sj
Récits
Jeunes jésuites
Vocation
Noviciat
Les derniers nés
missions
Culture
Jeunesse
Sciences
Vie spirituelle
Foi et justice
Hors frontière
Eglises
histoire
Chronologie
Par thèmes
Jésuites du XXe
Saints
sites internet
Jésuites
Chrétiens
Surprises
Site du mois
forums

Nous écrire

 

Où la mule d'Ignace
nous mène-t-elle?

Lorsque les jésuites
en dialogue avec l'islam et le judaïsme
dialoguent entre eux

Du 2 au 5 août 2007, durant l'été, s'est tenue à Georgetown University, à Washington, une rencontre – espérée par certains depuis longtemps – entre le réseau des jésuites engagés dans le dialogue avec le judaïsme et le réseau (mis en place par le P. Arrupe en 1981) des jésuites tournés vers l'islam. « Cela fait plus de dix ans que j'attends cette rencontre, et elle est pour moi un signe important pour la Compagnie », a dit ainsi Paolo Dall'Oglio, qui a fondé le couvent de Deir Mar Musa en Syrie, où se vit une étonnante rencontre entre musulmans et moines d'Orient.

La conférence de Washington est l'œuvre d'un infatigable rassembleur, Tom Michel, de la province d'Indonésie, islamologue et responsable à la curie romaine du dialogue interreligieux, et elle a été fortement soutenue par Georgetown University. La doyenne des universités jésuites américaines, on le sait, est fameuse pour sa spécialisation dans les relations internationales. La School for Foreign Service s'est résolument ouverte aux questions de dialogue interreligieux à la suite des options formulées en ce sens par la 34 e C.G. Bref nous nous sommes retrouvés à la croisée des chemins, et il nous a semblé que, comme lors de la rencontre avec le Maure sur la route de Montserrat, la mule d'Ignace – divinement éclairée comme le fut celle de Balaam – mène la Compagnie plus loin encore sur les chemins dont elle a le secret (Cf. Ignace, Récit, 2,15-16).

New York, nouvelle Alexandrie ?

Avant la rencontre de Washington, un moment fort de dialogue interreligieux a eu lieu à New York, sur le campus d'une autre université jésuite, Fordham University  : entre le 25 et le 30 juillet, le réseau « Jews and Jesuits in Dialogue » s'est réuni pour la quatrième fois. Ce groupe a été convoqué en 1998 à Cracovie et à Auschwitz par le P. Kolvenbach. Il s'est ensuite retrouvé à Jérusalem en 2000, sur le thème de l'État d'Israël, et en 2005 à Zug (Suisse), sur le thème de l'apport de la pensée juive moderne et contemporaine à la théologie catholique. Cette fois, c'est la question de la diaspora, de la modernité et de la sécularisation qui a retenu les trente-deux participants – vingt-cinq jésuites et associés, ainsi que sept Juifs, chercheurs ou rabbins, invités à divers titres. New York était l'endroit indiqué : avec son million et demi de Juifs, elle est la capitale moderne de la diaspora juive, et en quelque sorte la nouvelle Alexandrie. Dans l'Alexandrie antique, le judaïsme de Philon a rencontré l'universalisme de la pensée hellénistique. Aujourd'hui c'est en anglais que le judaïsme de New York est confronté au brassage des cultures et à l'universalité contemporaine.

Le Juif et l'Indien

Les thèmes de la diaspora, de la modernité et de la sécularisation ont été abordés à de multiples niveaux (philosophiques, théologiques, historiques et culturels), que ce soit par des jésuites ou par des scholars juifs invités. Je ne ferai écho qu'à l'une des pistes explorées.

Jonathan Boyarin a montré, documents historiques à l'appui, combien la catégorie du Juif comme l'« autre » de l'Église sur le continent européen a été projetée par les colons chrétiens sur les Indiens du Nord et du Sud du continent américain. Christophe Colomb, le premier, n'a pas manqué de rappeler à Isabelle de Castille et à Ferdinand d'Aragon que la rencontre de ces populations s'était produite l'année même de l'expulsion des Juifs du double royaume – ou de leur conversion forcée. Ce thème a trouvé un écho dans nos travaux sur la place des conversos dans la Compagnie naissante, en l'occurrence des compagnons issus de familles de Juifs convertis. Diego Laynez, Pedro Ribadeneira, Juan Polanco (et sans doute Jerónimo Nadal), ou encore Francisco de Toledo, le premier cardinal jésuite, descendaient ainsi tous de familles de Juifs baptisés. Des documents récemment retrouvés et bientôt publiés manifestent que le décret de la 5 e C.G. (1593, sous Acquaviva), excluant de la Compagnie tout « nouveau chrétien » d'origine juive ou musulmane, a été préparé par des tensions internes dès la mort d'Ignace. Cette question de l'« origine » familiale, connue ailleurs comme celle de la « pureté de sang », comme l'a montré l'un des intervenants, s'est prolongée dans l'histoire jésuite : pendant des siècles, la Compagnie n'a pas admis à l'ordination sacerdotale, à quelques exceptions près (au Japon notamment), les indigènes non européens. Voilà un chapitre complexe et douloureux de notre histoire qu'il importe de mieux connaître au moment où la Compagnie relance son dialogue avec ses « autres ».

Les « Justes des Nations »
à Yad Vashem

À New York, l'une des communications a porté sur le rôle joué par certains jésuites lors de la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs ont été reconnus officiellement « Justes parmi les Nations » :
un Polonais, un Hongrois, six Belges (dont Jean-Baptiste Janssens, le futur Père Général) et cinq Français : Roger Braun - Pierre Chaillet - Jean Fleury - Emile Planckaert - Henri Révol.

Refaire le chemin d'Ignace

La seconde rencontre, à Washington, a rassemblé quinze jésuites et un non-jésuite. En plus des jésuites présents, vingt-trois autres à travers le monde, avons-nous compté, sont eux aussi engagés dans le dialogue avec l'islam et le judaïsme. Mais un groupe restreint était sans doute nécessaire pour amorcer ce dialogue intra-religieux. Le moment le plus fort fut, à mes yeux, un partage sur la « manière » ignatienne et jésuite du dialogue que nous vivons. L'un de nous fit ainsi référence à Ignace et à la mule qui le dispensa d'une réponse chrétienne par le glaive (détail piquant sur fond du récent incident de Ratisbonne), à la Formula Instituti qui nous envoyait « chez les Turcs ou tous les autres infidèles », c'est-à-dire aux frontières, auprès de ceux qui étaient à l'époque réputés les plus dangereux, et aux Constitutions qui précisent : « parmi les infidèles », « en certains lieux où l'on espère beaucoup de fruit pour la gloire et le service divins ». Nous sommes envoyés « parmi » eux, et donc non pas « vers » ou « à » eux : Laynez, Mercurian et Acquaviva demandèrent ainsi de se garder de tout prosélytisme en pays musulman, et d'y avoir le souci des églises locales en gardant à cœur le bien de l'église universelle.

D'autres ont fait référence aux Exercices Spirituels, et notamment au praesupponendum. L'un de nous a rappelé ainsi combien la référence de Lumen Gentium aux musulmans, qui « adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux» (LG, 16), le guide dans sa rencontre des croyants de l'islam : c'est de la relation vive, d'adoration, au Dieu unique qu'il faut partir. La confiance dans l'expérience spirituelle et le réflexe du discernement des esprits nous font ainsi parfois aller très loin dans le dialogue de prière et d'amitié avec des croyants juifs ou musulmans. Dans cette rencontre, l'art ignatien de la conversation est ce qui nous caractérise, car nous savons que Dieu travaille d'abord dans les cœurs, comme aussi notre attachement aux cheminements – Nadal parlait ainsi de trois types de maison de la Compagnie : les maisons professes, les collèges, la route. En tout il y a à préférer les vues larges, l'attention à la complexité des choses et à leur contexte historique –, nous en avons fait l'expérience en échangeant à propos de Jérusalem. À partir d'une expérience du Dieu unique enracinée dans le Christ, expérience tout à la fois personnelle et ecclésiale, c'est à une « hospitalité spirituelle autant qu'intellectuelle » que nous sommes appelés, a conclu l'un de nous.

Dans tout le corps de la Compagnie

Nous nous sommes également rendus attentifs aux tensions vécues dans cette mission et à la manière d'y répondre. Ainsi l'ouverture vécue dans le dialogue avec les « infidèles » doit s'accompagner d'une communion effective, au sein des provinces, avec les compagnons voués au service pastoral des fidèles, dans les églises locales ; ou encore, les raccourcis que permet parfois la voie mystique dans le dialogue des religions nous appellent concomitamment à être « chez nous » dans la tradition doctrinale de l'Église. Une préoccupation nous a également retenus : le rapport au Juif et au Musulman concerne la Compagnie universelle, et non seulement certaines provinces. À nous de faire en sorte que notre double réseau intègre bientôt, disons : un jésuite argentin (vu l'importance de la communauté juive en Argentine), indonésien (l'Indonésie est, par sa population, le plus grand pays musulman du monde), ou encore de l'Afrique du Sahel (la vitalité de l'islam noir est incontestable).

Des projets sont nés en vue de la formation des Nôtres : ne faudrait-il pas donner aux scolastiques l'occasion de refaire, avec des étapes appropriées dans le Proche-Orient, le chemin de Jérusalem, sur lequel Ignace a rencontrés Juifs et Musulmans ?

Je terminerai avec une scène new-yorkaise. Lors de la transition entre la rencontre de New York et celle de Washington, j'ai été entraîné par Christian Van Nispen, professeur d'islamologie au Caire et membre du groupe islamo-chrétien la « Fraternité religieuse », à prier dans la Meditation Room dont Dag Hammarskjöld a pourvu le grand bâtiment des Nations-Unies. J'ai prié en hébreu et Christian en arabe pour la paix des hommes et des religions. Mais c'est dans toutes les langues que nous aurions pu nous dire : une mule passe…

Jean-Pierre SONNET
(Extrait d'un article des Nouvelles BML – Sept 2007 )

 

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

> Qu'est-ce que la mule d'Ignace?

> Geogetown University

> Paolo Dall'Oglio, qui a fondé le couvent de Deir Mar Musa en Syrie

> Décret 5
de la 34ème Congrégation Générale :
Notre mission et le dialogue interreligieux

> Le Récit d'Ignace de Loyola

> Fordham University

> Juifs et Jésuites :
une petite étape
dans une longue histoire

> Juifs et chrétiens, vers un nouveau dialogue

> Garizim, Jérusalem, Tlemcen

> Judaïsme - Islam & Jérusalem
Que disent-ils de leur religion en l'an 2000 ?

> Antonio Vieira au 17ème siècle fait des propositions en faveur des juifs

> Qu'est-ce que les conversos ?

> Une question universelle : qui est le Dieu de la Bible ?

 

 

 

 

 

 

> Le Père Emile Planckaert, juste parmi les Nations

> Un neuvième jésuite
"juste parmi les Nations"

> La figure du Père Michel Riquet