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Deux ans après l’autorisation donnée aux PO ( prêtres ouvriers) de reprendre le travail, venait mai 68. Joseph BOUDAUD sj, « faisait mai 68 » au milieu de son usine. 40 ans après , il se souvient de cette expérience. Témoignage
On parle beaucoup du 40ème anniversaire de mai 68 mais surtout du mouvement étudiant. On minimise le « mai 68 » ouvrier qui a été marqué par de sérieuses avancées sociales. Bien qu’on ait été alors en pleine période de plein emploi, la situation ouvrière n’était pas brillante : petits salaires pour des semaines dépassant souvent les 45 heures ; déjà des soucis pour l’emploi des jeunes. Mai 68 reste pour moi une expérience très forte de ma vie ouvrière dans une société en plein bouillonnement, sous l’impulsion, il faut le reconnaître, du mouvement étudiant.
Nous attendrons le 20 mai pour décider de la grève illimitée avec occupation. Entre temps, la classe ouvrière s’est mobilisée, orchestrée au niveau national par CGT, CFDT et FO. Renault au Mans a donné la note au niveau local et pousse à la grève les petites usines, parfois sans ménagements ! J’ai gardé le communiqué de presse de notre section syndicale CGT donnant à notre occupation un double but : « sécurité et protection de l’outil de travail et ouverture au dialogue avec la direction si celle-ci en fait la demande à tout moment de la journée ou de la nuit »… L’occupation s’organise avec sérieux 24 heures sur 24 et a une forte résonance symbolique : il s’agit de montrer que l’usine ne peut marcher sans nous et que nous avons acquis par notre travail comme un droit de propriété sur les machines que nous tenons à garder en bon état. On organise aussi une caisse de grève pour alimenter un stock de produits alimentaires. On sollicite les voitures qui passent devant l’usine. J’ai gardé de cette période un souvenir d’ambiance de fête où les travailleurs et travailleuses se rencontraient librement dans leur usine, alors qu’habituellement chacun était rivé à son poste de travail. Tout n’était pas merveilleux pour autant. Certains restaient soigneusement chez eux en attendant que le ciel se découvre et que les avantages négociés leur tombent dans le bec. Nous voterons la reprise du travail le jeudi 6 juin, après trois semaines d’occupation. Quelques centimes de plus par heure avaient été grignotés au cours d’une dernière négociation improvisée au Café des Marronniers en face de l’usine. Je revois encore le directeur avec son noeud papillon haranguant la foule, juché sur un tabouret sous un drapeau rouge… La reprise du travail ne s’est pas faite sans grincements. Nous nous sommes sentis floués et affaiblis quand les grands services publics ont repris le travail. La CGT ne tenait pas à prolonger le mouvement en analysant que les conditions n’étaient pas mûres pour un changement politique. A ce moment là j’ai réalisé à chaud l’importance des débouchés politiques à l’action syndicale et la difficulté d’y parvenir au niveau même du mouvement ouvrier. Il y avait l’option CGT, reliée au Parti Communiste, et l’option CFDT alors autogestionnaire et marquée par le PSU et le PS, en comptant aussi avec « les gauchistes » qui venaient d’émerger. L’un d’eux, récemment embauché, participait à notre lutte à l’usine : il savait susciter les questions de fond.
Au-delà de ces avantages partiels, je garde la mémoire d’un moment historique où la « France d’en bas » a redressé la tête, a fait trembler le pouvoir en place en démontrant que la société ne peut fonctionner sans elle et qu’elle mérite davantage de respect et de considération. N’est-ce-pas toujours d’actualité ? 2 ans et 8 mois après mon entrée au travail comme prêtre-ouvrier, ouvrier débutant à bien des niveaux, j’ai vécu ces semaines intenses comme un processus accéléré d’incorporation à la classe ouvrière, à sa culture de solidarité et à sa stratégie de lutte collective ; sans gommer les quelques bavures de fonctionnements trop peu démocratiques à mon goût. Au terme je me suis senti davantage ouvrier et davantage au coeur de ma mission. Le compagnonnage avec mes deux frères P.O., avec qui je logeais en appartement, m’y a aidé, même si les exigences de l’occupation de nos usines respectives réduisaient passablement nos contacts. La mission ouvrière locale a également joué son rôle, avec ses rencontres et ses communiqués. Le courant circulait et nous n’étions pas des francs-tireurs. Nous apprendrons plus tard que les dizaines de prêtres-ouvriers qui venaient d’entrer au travail à l’issue du concile avaient vécu aussi des choses très fortes et souvent bousculé les consignes de réserve de la hiérarchie sur l’engagement syndical. Ce fut un beau mois de mai ! Joseph Boudaud s.j. |
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Jésuites : serviteurs
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