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Entretien avec
Henri Madelin

dans Le nouvel économiste

Par Patrick Arnoux
et Jacques Secondi
mai 2008


 

“On a besoin des forces religieuses
pour changer les mentalités,
en termes de style de vie et de consommation”

Henri Madelin

Présentation de l'interview par les auteurs

Conviction de cet homme d'Eglise :
la spiritualité est indispensable pour améliorer les valeurs de la société.

“Les valeurs religieuses, particulièrement dans le protestantisme, ont fourni dans le passé un terrain d'accueil formidable au capitalisme, à travers des comportements de faible consommation accompagnés de hauts niveaux d'investissement, d'un style de vie modeste et d'une forte créativité.”

Persuadé que l'éclairage de la spiritualité ignatienne conçue au XVIe siècle est toujours le meilleur des guides pour tout ce qui relève de la formation intellectuelle ou des valeurs qui façonnent une société, cet ex-patron des jésuites français, économiste de formation, réfléchit et agit aujourd'hui à Bruxelles afin de peser sur les grandes décisions de ce temps. “Soldat de Jésus”– il n'apprécie guère le terme –, il montre bien comment les conquêtes, toutes intellectuelles, et les mobilisations pour l'évangélisation se font essentiellement dans les pays émergents, principalement en Asie. Sur la laïcité, la morale, l'enseignement supérieur, surtout universitaire – toujours interdit en France aux jésuites – et la culture des religions totalement absente des formations du citoyen dans l'Hexagone, contrairement à ce qui se fait dans d'autres pays, Henri Madelin livre un point de vue “non conforme” à bien des idées reçues.

Extraits de l'entretien:

Altruisme contre individualisme

Les Eglises ont un rôle majeur à jouer dans ce domaine. Ce sont les gens sans racines qui sont les plus individualistes. Un texte juif ancien résume toute la situation actuelle. Il dit : “Si je ne m'occupe pas de moi, comment être moi ? Si je ne m'occupe que de moi, suis-je encore moi ?” C'est beau, cela évoque à la fois l'altruisme et le développement moderne. C'est une grande chance que les gens aujourd'hui soient plus conscients, mieux capables de comprendre, plus critiques. Mais il faut aller au-delà et faire le lien. Dans ce sens-là, les projets comme l'Europe sont importants car ils permettent de se relier à quelque chose de plus grand que soi. Fait révélateur : les 10 % de biocarburants que visait l'Europe vont sans doute être remis en cause. Les experts ont trop poussé les feux dans un sens. A nouveau, on constate que l'Europe est un système à part : elle voudrait être un modèle mais elle ne peut pas imposer par la contrainte à d'autres pays ce qu'elle a décidé. Il lui faut convaincre à chaque fois. Cette fois, on a donné la préférence au réservoir plutôt qu'à l'estomac. C'est immoral. L'automobile, ou plutôt le déplacement automobile comme étant la règle dans cette société moderne, s'est avéré plus puissant que la volonté de se rassembler. Prenons les chiffres sur la pauvreté en France : c'est épouvantable qu'un pays comme le nôtre, avec les richesses dont il dispose, ne soit pas capable de résoudre des problèmes de pauvreté marginale. Il faut que les riches puissent croître, certes, mais pas dans les proportions qu'eux-mêmes ont décidées.

Le bonheur

Lorsque l'on compare le bonheur européen à celui du tiers-monde, il devient paradoxal. Le bonheur en Europe semble une jouissance de l'instant, il n'est pas très relié à la sociabilité et, surtout, il est très silencieux. C'est un trait frappant des sociétés occidentales, prospères mais où la parole collective s'éteint petit à petit, où la domination d'autrui se propage par le biais des médias. Dans un bidonville au Brésil ou au Maroc, les gens sont pauvres mais ils conservent une espèce de joie de vivre et de solidarité primaire face à leur lutte quotidienne. Osons les caricatures à la Régis Debray sur le bonheur à Neuilly, une ville sans lutte des classes où l'on s'empoigne entre gens du même monde. Ces inimitiés entre gens gavés sonnent comme un très mauvais signe des temps. On a oublié que le bonheur, c'est tout de même d'être tourné vers les autres. On entre là dans les traditions des Eglises où il y a plus de joie à donner qu'à recevoir. Le bonheur, c'est quelque chose qui est à l'intérieur de l'être, que l'on ne peut pas lui enlever même dans les pires souffrances. Il faut donc s'efforcer de communiquer la force et les raisons de vivre. Or, nous sommes dans une société très pauvre sur le chapitre de la construction de l'être soi-même. Paradoxalement, la crise peut peut-être améliorer ce tableau en générant de la créativité dans un monde davantage livré à lui-même.

La société télévisuelle

Les nouvelles générations sont morales, mais dans une société télévisuelle, cette morale a souvent un caractère fortement émotionnel. Voyez le débat récent sur l'application de la loi Leonetti sur les droits des patients en fin de vie. Chacun a été invité à parler et à exprimer son malaise sur les répondeurs des radios et des télés. On a fini par en oublier que, à la différence des Belges et des Hollandais, on avait voté en France une loi. Ce n'est pas vers l'auteur de la loi que l'on s'est tourné pour réfléchir, mais vers les auditeurs et téléspectateurs pour que les médias finissent par prôner de transformer l'exception en principe, au nom de l'émotion. Les jeunes, faute de culture, sont en plein dans ce mouvement. Et l'on assiste parfois à des vagues qui vont à rebours d'une société heureuse. La télévision est tout à fait représentative de ce qui va mal en France. Les relais n'ont plus la parole. On leur demande de commenter ce que dit la base, qui elle-même n'est plus informée. Toute intervention un tant soit peu “savante” par rapport à une base qui parle est récusée. Les journalistes accompagnent ce mouvement et l'on n'entend plus, par exemple, les hommes politiques proposer des choses sur lesquelles les gens viendraient buter et se bagarrer. En suivant ce courant, on aboutit à une société invivable et soupçonneuse où l'on se méfie en permanence de ce que vous prépare votre voisin....

 

 

Pour poursuivre la lecture
de l'article sur le site
Le nouvel économiste >>

 

 

 

Pour en savoir plus :

> Le site
Le nouvel économiste

> Portrait de Henri Madelin

> Jeunes sans rivage, un livre de Henri Madelin

> Si tu crois, l'originalité chrétienne, un livre de Henri Madelin

> bibliographie d'Henri Madelin