Extraits de l'entretien:
Altruisme contre individualisme
Les Eglises ont un rôle majeur à jouer dans ce domaine. Ce sont les gens sans racines qui sont les plus individualistes. Un texte juif ancien résume toute la situation actuelle. Il dit : “Si je ne m'occupe pas de moi, comment être moi ? Si je ne m'occupe que de moi, suis-je encore moi ?” C'est beau, cela évoque à la fois l'altruisme et le développement moderne. C'est une grande chance que les gens aujourd'hui soient plus conscients, mieux capables de comprendre, plus critiques. Mais il faut aller au-delà et faire le lien. Dans ce sens-là, les projets comme l'Europe sont importants car ils permettent de se relier à quelque chose de plus grand que soi. Fait révélateur : les 10 % de biocarburants que visait l'Europe vont sans doute être remis en cause. Les experts ont trop poussé les feux dans un sens. A nouveau, on constate que l'Europe est un système à part : elle voudrait être un modèle mais elle ne peut pas imposer par la contrainte à d'autres pays ce qu'elle a décidé. Il lui faut convaincre à chaque fois. Cette fois, on a donné la préférence au réservoir plutôt qu'à l'estomac. C'est immoral. L'automobile, ou plutôt le déplacement automobile comme étant la règle dans cette société moderne, s'est avéré plus puissant que la volonté de se rassembler. Prenons les chiffres sur la pauvreté en France : c'est épouvantable qu'un pays comme le nôtre, avec les richesses dont il dispose, ne soit pas capable de résoudre des problèmes de pauvreté marginale. Il faut que les riches puissent croître, certes, mais pas dans les proportions qu'eux-mêmes ont décidées.
Le bonheur
Lorsque l'on compare le bonheur européen à celui du tiers-monde, il devient paradoxal. Le bonheur en Europe semble une jouissance de l'instant, il n'est pas très relié à la sociabilité et, surtout, il est très silencieux. C'est un trait frappant des sociétés occidentales, prospères mais où la parole collective s'éteint petit à petit, où la domination d'autrui se propage par le biais des médias. Dans un bidonville au Brésil ou au Maroc, les gens sont pauvres mais ils conservent une espèce de joie de vivre et de solidarité primaire face à leur lutte quotidienne. Osons les caricatures à la Régis Debray sur le bonheur à Neuilly, une ville sans lutte des classes où l'on s'empoigne entre gens du même monde. Ces inimitiés entre gens gavés sonnent comme un très mauvais signe des temps. On a oublié que le bonheur, c'est tout de même d'être tourné vers les autres. On entre là dans les traditions des Eglises où il y a plus de joie à donner qu'à recevoir. Le bonheur, c'est quelque chose qui est à l'intérieur de l'être, que l'on ne peut pas lui enlever même dans les pires souffrances. Il faut donc s'efforcer de communiquer la force et les raisons de vivre. Or, nous sommes dans une société très pauvre sur le chapitre de la construction de l'être soi-même. Paradoxalement, la crise peut peut-être améliorer ce tableau en générant de la créativité dans un monde davantage livré à lui-même.
La société télévisuelle
Les nouvelles générations sont morales, mais dans une société télévisuelle, cette morale a souvent un caractère fortement émotionnel. Voyez le débat récent sur l'application de la loi Leonetti sur les droits des patients en fin de vie. Chacun a été invité à parler et à exprimer son malaise sur les répondeurs des radios et des télés. On a fini par en oublier que, à la différence des Belges et des Hollandais, on avait voté en France une loi. Ce n'est pas vers l'auteur de la loi que l'on s'est tourné pour réfléchir, mais vers les auditeurs et téléspectateurs pour que les médias finissent par prôner de transformer l'exception en principe, au nom de l'émotion. Les jeunes, faute de culture, sont en plein dans ce mouvement. Et l'on assiste parfois à des vagues qui vont à rebours d'une société heureuse. La télévision est tout à fait représentative de ce qui va mal en France. Les relais n'ont plus la parole. On leur demande de commenter ce que dit la base, qui elle-même n'est plus informée. Toute intervention un tant soit peu “savante” par rapport à une base qui parle est récusée. Les journalistes accompagnent ce mouvement et l'on n'entend plus, par exemple, les hommes politiques proposer des choses sur lesquelles les gens viendraient buter et se bagarrer. En suivant ce courant, on aboutit à une société invivable et soupçonneuse où l'on se méfie en permanence de ce que vous prépare votre voisin....
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