Il y a une quinzaine années, je me suis retrouvé presque du jour au lendemain paralysé : de diagnostic incomplet et incertain, en chirurgie une première fois sans résultat, examens multiples et pénibles (il n'y avait à l'époque ni scanner ni résonance magnétique, mais des myélographies opaques ou gazeuses), j'ai traîné dix mois d'immobilisation jusqu'à une deuxième opération problématique et qui, par bonheur, a été la bonne (une lamellectomie sur quatre niveaux de cervicales). |
Pierre-Marie Hoog est jésuite, entré à 17 ans dans la Compagnie.
Il suit une formation qui lui permet d'acquérir des bases solides en philosophie, en théologie et en spiritualité mais aussi de développer ses dons pour chanter et diriger les chants, pour peindre et apprendre à regarder ce que les artistes créent, pour écouter et apprendre à accompagner...
Très vite, il est envoyé auprès des jeunes comme aumônier à Saint François-Xavier, dans un internat de Vannes, puis pendant 12 ans à Sainte Geneviève avec les étudiants qui préparent les concours des grandes écoles d'ingénieurs.
En 1977, il est appelé pour devenir assistant national de la Communauté Vie chrétienne (CVX). Il accompagne avec bonheur ces chrétiens de spiritualité ignatienne dans leur cheminement à la suite du Christ.
Après sept années merveilleusement heureuses à labourer un champ - Communauté Vie chrétienne et revue Vie chrétienne - où c'est peu dire que je me suis plu à pousser ma charrue, l'étrange est la façon dont ça se termine. En 1977, je suis arrivé à Vie chrétienne en pleine forme. Par le gré d'une imprévisible Providence et le caprice de mes vertèbres, j'en repars probablement à demi-paralysé pour la vie ; en tous cas boiteux - je n'ose pas dire comme Jacob ! Après sept années de bravoure somme toute peu onéreuse, me voilà convié à un autre voyage inédit au pays du handicap. La nouveauté de cette aventure, c'est d'abord la découverte quotidienne, à travers mille et un détails incontournables, que le handicap, c'est handicapant ! C'est aussi une question. Pas tellement la question bête du 'pourquoi ?' ou 'pourquoi moi ?' ; mais la question : 'cela m'est donné, pour en faire quoi ?' Je n'ai pas de réponse... et peut-être n'en n'aurai-je pas d'ici longtemps ! J'en suis au stade des découvertes et de l'étonnement. Sans parler des moments où je suis terrorisé par ce qui peut m'attendre dans les années à venir. |
Pendant ces dix mois d'examens et d'attente sans savoir ce qui va se passer, Pierre-Marie, quand il en a la force, écrit ce qu'il appellera « Notes prises au temps de la maladie, décembre 1983 - septembre 1984 ».
Il n'écrivait pas en vue d'être publié, mais il est néanmoins possible de suivre au jour le jour son cheminement humain et spirituel. Il sait mettre des mots autour de trois fils de couleurs différentes.
Un fil de couleur rousse, comme la couleur de peau d'Adam et d'Esaü, parce que leur corps est tiré de la terre. Pierre-Marie ose parler de son corps, qui vit la douleur, la dépendance, l'humiliation. C'est rare qu'un prêtre parle ainsi, avec humour et humilité de son handicap.
La douleur et l'invalidité rendent 'corporel' comme on ne l'est jamais autrement. Néanmoins, c'est le mot d"exil' qui me revient comme le plus adéquat à ce que je ressens. Pas seulement parce que, même pour les fonctions les plus élémentaires, mon corps m'échappe ; pas seulement parce que je ne parviens pas vraiment à m'approprier ce qui lui arrive, comme à un objet qui ne serait pas moi, et que je regarde avec curiosité les regards, les mains, les soins et les questions d'étrangers. Mais surtout parce que ce qui a lieu là m'appelle à quelque chose qui, d'évidence, n'a pas lieu là, et qui pourtant est à vivre là. Le plus spirituel se dévoile par le moyen de signes les moins faits pour cela ; l'invitation à une nouvelle vérité du coeur se spécifie dans et par une intense promiscuité avec les plus immédiates contraintes physiques... Si je souffre, la souffrance est tout mon espace et tout mon temps. Tout moi. Et si peu moi... |
Tout au long des pages, l'expérience du corps prend une grande densité, donne à entendre les chants du Serviteur souffrant du prophète Isaïe, laisse voir en filigrane le visage du Christ dans sa Passion, fait sentir jusqu'où prend corps notre humanité, jusqu'où va se loger la vie de l'Esprit: dans le plus intime de la moelle épinière. C'est une dimension de l'anthropologie qui est rarement développée.
Un deuxième fil pour dire la prière : il est de couleur noire pour pousser des cris d'angoisse, jaune d'or quand il rend grâce.
Les mots de la foi, non seulement ne produisent plus rien, mais littéralement, je n'ai rien à en faire. Est-ce encore croire ?
Du fond de l'abîme, je crie vers toi. Ce n'est pas la mort, puisque cet abîme a un fond et que je peux encore crier...
Prier pas seulement avec le meilleur de soi mais aussi avec le pire. Depuis que Jésus a osé 'Eli, Eli, lamma sabbactani', quel cri n'aurais-je pas le droit de pousser ?
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Alors qu'il avait écrit avec soin de nombreux articles sur la prière, Pierre-Marie expérimente de nouvelles formes de prière : du silence le plus vide, comme vidé de Dieu, à l'intense communion éphémère « ces baisers-là sont bien rares ». De l'expérience la plus forte de l'exil sur une terre étrangère, à l'action de grâce de l'exode, il « faut avoir été au moins une fois vraiment perdu' et 'retrouvé' pour savoir pourquoi nous appelons Jésus : Sauveur ».
Ce n'est pas un traité sur la prière qu'il rédige, ce sont des cris de joie devant la tendresse de la miséricorde, des silences chargés d'angoisses indicibles qui montent de son corps meurtri, des mots tirés de la nuit où l'aube tarde vraiment à se lever, des murmures émerveillés devant la lumière paisible de Pâques. Ses mots ouvrent un accès à Dieu qui se donne dans le plus grand dénuement.
Une nouvelle couleur peut être découverte en tirant le fil de la relation avec les autres... Le fil pourrait être vert, comme une espérance indéfectible. Pierre-Marie a toujours eu la grâce de l'amitié, le don pour être présent à chaque personne, la capacité à s'émerveiller du regard bienveillant que Dieu porte sur chacun de nous. Les visites nombreuses, canalisées sous peine d'invasion, peuvent être source de malentendus.
Ils sont venus en groupe. lis voulaient que je ne voie d'eux que leur amitié. Mais, dans leurs yeux, je n'ai vu que leur angoisse à mon sujet. Et, de mon côté, je voulais qu'ils ne voient de moi que ma confiance, et, sans doute, dans mes yeux, n'ont-ils vu que ma détresse. Merveilleuses méprises après tout.
J'ai besoin de silence, besoin de maintenir ma propre anxiété un peu à distance de celle d'autrui... J'ai surtout besoin de protéger ma faiblesse.
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Pierre-Marie a écrit une page merveilleuse sur les visites d'amis : à lire d'urgence avant d'aller à l'hôpital... Plus subtilement, la position de malade est difficile à tenir entre la nécessité de demander de l'aide, l'humilité de se laisser faire sa toilette, l'urgence de savoir ce qui va advenir : « Ne me cachez rien. Au fur et à mesure, ditesmoi toute la vérité. En échange, je ne discuterai aucune de vos décisions ».
Le texte en annexe rend bien compte de tout le travail intérieur qu'il a mené pour trouver une relation juste. « Je ne sais rien de plus que ce que m'a dit le chirurgien. Croire, c'est jouer sa vie sur une parole. »
Ce ne sont que trois pistes pour lire les notes ciselées au jour le jour. Bien d'autres couleurs, et d'autres fils peuvent être tirés comme celles d'un arc en ciel. Pierre-Marie a mené un combat exemplaire pour réapprendre à vivre, à marcher, à rencontrer sans fin les autres, dans le cadre de l'église Saint-Ignace à Paris de 1985 à 1999, puis discrètement à la résidence de la rue de Grenelle jusqu'à sa mort inattendue le 5 mars 2007.
Une de ses amies F. lui avait écrit « Si Jacob, au matin de son combat nocturne, se retrouve boiteux, blessé, il se retrouve aussi nommé d'un nouveau nom. Le voila maintenant nanti d'un nouvel avenir et d'un nouveau destin, et libéré de lui-même, parce qu'il a osé regarder en face, sans en mourir, ce qu'il est... ».
Rencontrer un homme libéré, quelle grâce !
Claude CHARVET, sj
En hommage à l'un des premiers directeurs de la revue Vie chrétienne
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