La question sociale met les religions devant un défi bien particulier : comment approcher la société tout en restant à distance puisqu'il n'est plus question que les religions imposent leur vision du monde? Et comme il n'est pas non plus question qu'elles se taisent et se renferment dans leurs édifices religieux, les religions cherchent leur mode propre d'intervention sur la société, compte tenu de la laïcité qu'elle respecte.
En proposant un enseignement social, l'Église catholique manifeste sa volonté de s'affronter au monde moderne qui se développe devant elle. Elle n'en avait pas besoin quand elle était au sommet de tous les pouvoirs. Mais elle a abandonné ses volontés de contrôle du politique et du social. Elle cherche donc le meilleur moyen de rappeler les valeurs qu'elle souhaite voir appliquer.
Elle sort de son terrain naturel, la théologie, l'Écriture et le dogme pour entrer dans celui de la société, la politique ou l'économie, le vivre ensemble. Comment son discours peut-il se déployer en évitant un système idéologique qui s'imposerait à tous, mais suffisamment proche de la réalité pour être pertinent et inspirant pour les chrétiens ?
Si un enseignement social de l'Église paraît donc justifié, il faut préciser dans quelle condition il peut exister. Jacques Le Goff écrivait en effet qu'« il n'y a pas de doctrine sociale et qu'il ne doit pas y en avoir (note 1) ». Il signifiait par là qu'il n'y a pas de système social, qui puisse être voulu par l'Église, et qu'il ne doit pas y en avoir. Voilà qui situe d'emblée nos propos et leurs limites. La doctrine sociale n'existe pas comme une doctrine obligatoire et fermée. C'est pourquoi nous utiliserons aussi bien les mots « enseignement social » que « discours social » ou « pensée sociale », voire « doctrine sociale de l'Église » même si cette expression, toujours utilisée, fait référence à un passé plus lointain, et une forme d'intervention qui peut paraître impérative.
S'il n'y a donc pas de « doctrine sociale » au sens strict, un enseignement social doit exister, car l'attention aux réalités humaines fait partie de l'Évangile (Luc 4, 18) note 2. Il faut y revenir sous une forme nouvelle, même si on emploie indifféremment des mots anciens et des mots plus récents, doctrine, enseignement ou discours. Par ces trois mots, nous signifions que la parole de l'Église se situe comme une proposition aux chrétiens. Nous voulons même dire que le discours social de l'Église n'a rien de particulier qui ne puisse être tenu par un non-chrétien. Le christianisme ne cherche donc pas à boucler le social sur lui-même, par un fondement illusoire ou par l'imposition de la vraie » morale sociale. Il conteste sans cesse l'enfermement de l'homme sur soi et l'entraîne à la prise en considération de son humanité au même titre que tout autre être humain.
Les raisons de cette non-spécificité sont fondamentales les chrétiens ne veulent pas construire un ordre social qui leur soit particulier, qui soit différent de ce qui serait demandé à des non-chrétiens. Ils veulent un ordre de morale sociale qui puisse valoir pour l'humanité entière mais auquel les chrétiens sont appelés à participer de manière spécifique. En ce sens, il n'existe qu'un seul ordre de morale sociale. Aujourd'hui, comme depuis Jean XXIII, les encycliques sociales sont adressées à tous les hommes de bonne volonté. Les textes n'appellent pas les chrétiens à faire autre chose que ce qui serait demandé aux autres hommes. L'encyclique Gaudium et spes (note 3) précise bien qu'« un ordre social doit être fondé sur la vérité, la justice animée par l'amour », toutes valeurs qui peuvent être partagées par tous.
Cette ouverture du discours de l'Église à tous ne veut pas dire que l'Église n'a rien à dire sur des principes particuliers qui pourraient servir dans l'organisation de la société. Au contraire, elle va les développer sans ambiguïté et sans hésitation pour les ouvrir au dialogue avec le monde. Si le contenu n'est pas original, elle a une manière spécifique de le dire : la doctrine sociale de l'Église est autant un mouvement social qu'un ensemble doctrinal. Il y a d'ailleurs beaucoup plus de pratiquants de cet enseignement que de savants spécialistes. Le discours catholique a longtemps correspondu à l'activité des groupes dont l'Église était formée, paysans, classe moyenne, bourgeois et entrepreneurs. (...)
Notes
1. Le Monde, 4 février 1992.
2. « L'Esprit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a conféré l'onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d'accueil par le Seigneur. »
3. Chapitre 26.
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