« Parce que je le vaux bien » : ce slogan pour cosmétiques invoque la valeur personnelle afin d'inciter au soin capillaire. Il n'a pas tort. Prendre soin de soi, d'autrui, laisser un autre prendre soin de moi : tout ceci honore ce que nous sommes en profondeur. Le shampooing colorant rapporte suffisamment pour financer de grandes campagnes de publicité ; l'honneur rendu par le soin, lui, est gratuit. Parce que tu le vaux bien : tout soin pris de soi ou d'autrui est un honneur rendu au corps et à la vie de celui qui en bénéficie. Le soin est une louange à qui donne la vie, à qui donne le temps. Le soin est une orientation de la production au bénéfice de l'attention. Prendre soin d'autrui, de soi, ou se laisser faire par autrui, tout ceci recouvre l'ensemble d'une démarche unique où la relation est responsable et protectrice. Dans ces attitudes, nous connaissons quelque chose de ce que fait notre Dieu quand il sauve.
Le soin du monde ne constitue pas une activité secondaire ou un projet qui s'ajouterait à ce qui est déjà à faire. Dieu sauve dans ce qui fait nos jours et non en dehors de notre vie effective : pour prendre soin, il n'y a généralement rien à ajouter à ce qui fait notre activité, mais à se disposer de telle sorte que la négligence ne l'emporte pas. C'est pourquoi il importe de percevoir les enjeux intérieurs de cette façon d'être qui concerne tout ce que l'on touche. Parce que le goût de la vie en dépend.
Si l'amour du prochain et l'amour de Dieu sont une seule et même chose, le soin pris du prochain sera aussi le soin que nous prenons du Dieu qui donne. Et il sera aussi le soin que nous prenons de nous-mêmes. Car prendre soin aide particulièrement à bien vivre et à bien vivre ensemble : il n'y a pas d'abnégation dans ce projet, mais au contraire une avancée vers la vie pleine. Si nous faisons attention à nousmêmes de façon intelligente, nous vivons mieux. Si nous faisons attention à l'autre, non seulement il vivra mieux, mais nous, par surcroît, vivrons mieux aussi. Et, puisque l'amour du prochain et l'amour de Dieu sont une seule et même chose, le soin pris du prochain - cette part de l'amour qu'on lui porte - et le soin pris de Dieu sont semblables en tous points. Cela est vrai quelle que soit la conscience que nous en avons, quelle que soit la foi que nous confessons ou l'absence de foi confessée.
Ce livre se veut une invitation à la contemplation et au discernement. Le soin est, en effet, une occasion favorable, un lieu privilégié pour cette contemplation du Dieu qui vit en se donnant dans ce qu'il crée. La contemplation et le fait de prendre soin ont, en effet, un point commun : l'un et l'autre n'existent que par leur aptitude à faire attention. Nous verrons de bien des manières que prendre soin c'est faire attention. Nous aurons à percevoir les conditions de cette attitude intérieure, son rythme, ses difficultés et ses risques de perversion. Ce qui s'acquiert dans cette condition du soin est acquis aussi comme condition pour la contemplation de la présence de Dieu et le discernement de l'action de son Esprit en l'homme. L'attention est l'engagement dans la voie spirituelle.
De la sorte, toute chose qui réclame cette disposition intérieure qu'est l'attention pourra être une entrée dans la contemplation, si nous le désirons. Mais toute chose peut aussi être l'objet du soin, part active de l'éveil à ce qui vit autour de nous. Aussi le soin n'est-il qu'une opportunité pour la contemplation et le discernement, mais il est à nos yeux une opportunité de choix : cette approche de la vie spirituelle nous plonge d'emblée dans ce qui fait nos jours et non dans des considérations générales, et nous pourrons donc ici aborder l'attention aux choses et aux gens de façon descriptive. Nous avons ainsi l'occasion de proposer au lecteur un exercice et non un apprentissage conceptuel.
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