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Conférence du Père Henri Madelin, sj
Quand on s'interroge sur le fait que les Jésuites ont accepté de répondre positivement à la demande de Monseigneur Weber, évêque de Strasbourg, on voudrait bien sûr en connaître les raisons. Telle est la façon dont j'ai entendu la question qui m'est posée aujourd'hui. Je serais tenté de dire que la vraie raison est l'obéissance religieuse. Certainement l'obéissance est première mais elle n'aurait pas de sens si elle avait été calquée sur le modèle « Perinde ac cadaver ». On croit ce modèle spécifiquement jésuite mais en fait il faut redire toujours qu'Ignace de Loyola l'a trouvé exprimé bien avant lui dans la littérature des Pères du désert. Disons au moins que pour bien obéir et durer dans l'obéissance, il est bon d'être habité par l'importance et l'urgence de la tâche confiée et d'avoir certaines dispositions pour remplir la mission donnée. Dans ces évaluations, comptent le poids des circonstances et la qualité des hommes. Dans le peu de temps qui m'est confié, je vais donc énumérer un certain nombre de raisons de cette création de l'OCIPE en 1956. Elles tiennent au contexte de l'époque et à la qualité des hommes appelés à remplir cette mission.
L'Europe est sortie très affaiblie de la guerre. Les économies étaient ruinées et la peur s'emparait des gens. Il est apparu que les Européens, vainqueurs et vaincus, devaient se mettre ensemble pour survivre et pouvoir peser dans le futur. Il convenait aussi de ne pas répéter les erreurs de la première guerre mondiale. A son issue, Paul Valéry avait pu dire avec justesse : « L'Europe n'a pas eu la politique de sa pensée » L'après 1945 est tout autre. Les peuples européens existent, le conseil de l'Europe va prendre figure. L'Europe devient hémiplégique avec la séparation de ses deux poumons. Bientôt, le Général de gaulle constatera en usant d'une image populaire bien choisie : la Russie menaçante n'est pas loin. Elle est « à deux étapes du tour de France ». Il suffit de comparer le temps très bref qui sépare les deux guerres. Vingt ans ! C'est moins que le temps d'une génération qui sert d'intervalle aux deux conflits qui ont porté tous deux le feu au monde entier. Avec le traité de Versailles, l'Europe des vainqueurs croyait venu le temps du réalisme intransigeant à l'égard des vaincus, cependant que l'Amérique du président Wilson retournait à l'isolationnisme après avoir promu la Société Des Nations (SDN). Rares ont été les mains tendues aux pays ennemis. Les battus ont été condamnés à s'enfermer dans leurs rancunes, préparant ainsi le lit du nazisme.
Rien ne montre mieux le changement des mentalités que la comparaison que l'on peut faire de ce qui est advenu cinq ans après la fin de l'un et l'autre conflit. En 1923, la France occupe la Rhénanie. Cinq ans après 1945, c'est la proposition de Robert Schuman qui met sous une souveraineté partagée entre vainqueurs et vaincus les outils essentiels des guerres : le charbon et l'acier. Ajoutons que dans cette Europe en ruines, si le lien historique continue d'exister entre l'Eglise et l'Europe, il n'en est pas moins vrai que l'Eglise de 1945 est moins européenne qu'auparavant. Je m'explique : D'autres pays et continents sont montés en puissance à la faveur du conflit généralisé ; et donc, sont apparues alors, d'autres manières d'être catholique. L'on découvre aussi que l'oecuménisme est une nécessité au vu des expériences de la guerre. Il y a désormais un lien évident entre l'oecuménisme et la présence chrétienne aux réalités européennes
Ces données nouvelles que je viens de rappeler ont été intégrées par des minorités actives, des hommes et des femmes qui vont agir dans cette période en passant de la haine à une politique de la réconciliation entre ennemis d'hier. Ils viennent de plusieurs histoires et de plusieurs sources.
Une nouvelle association voulue par Monseigneur Weber est crée en 1950 sous le nom d'OCIPE. Outre la présence de Monseigneur Nédoncelle, on relève les noms de laïcs gagnés à la cause de l'Europe naissante, comme M. Alexandre Grunelius qui sera le premier Président, associé à des hommes de la carrure de MM. Pierre Pfimlin, Marcel Rudloff, Théo Braun, fort connus en Alsace. Le secrétariat jusqu'en 1954 fut confié à M. JJ. Baumgartner, sous la responsabilité de la «Conférence des Organisations Internationales catholiques » (OIC). Manquant de moyens financiers, le Secrétariat dut malheureusement interrompre ses activités en 1954.
La nouvelle institution, voulue par Monseigneur Weber, avait pour objectif l'établissement à Strasbourg d'un « Secrétariat catholique pour les problèmes européens ». Un jésuite entreprenant, le Père Jean du Rivau, en avait eu l'initiative au cours d'une importante réunion tenue à Luxembourg, le 6 novembre 1949. Avec cette figure, on découvre l'importance du changement opéré dans les esprits et dans les coeurs. Par lui, la Compagnie redécouvre le poids de la dimension internationale dans toutes les questions de l'époque. On apprend que des jésuites allemands ont mené le même combat pour la liberté à faire advenir après guerre. Certains l'ont fait jusqu'à l'épreuve de la torture et l'offrande de la mort, comme le Père Alfred Delp. Il faudrait aussi évoquer le travail, en parallèle de prêtres allemands, dont la figure emblématique pour les Français est l'Abbé Stock. Souvent aussi, j'ai entendu le Père Jacques Sommet, au retour de Dachau, évoquer la surprise des Français pénétrant dans ce camp de concentration dès 1941. Plusieurs centaines de prêtres allemands se trouvaient déjà en ce lieu depuis l'arrivée de Hitler au pouvoir. Dès 1945, le Père Jean du Rivau, pour sa part, se consacre au rapprochement franco-allemand. Il fonde à Offenburg le Bureau International de Liaison et de documentation (BILD ) et commence à éditer une double revue – Documents et Dokumente – Cette similitude des titres appelle quelques explications. Ce sont de faux jumeaux. Les contenus diffèrent. Ils ont la charge de permettre de s'informer mutuellement des questions politiques, économiques, culturelles, sociales et religieuses propres aux deux pays. Il ouvre également deux librairies, l'une à Offenburg pour faire connaître la production littéraire française, l'autre, à Strasbourg, pour la production allemande. Et, très vite, avec l'appui de Robert Schuman et du Conseil de l'Europe, il multiplie les échanges, les stages, les rencontres entre les deux partenaires.
Des deux côtés du Rhin, avec le soutien des autorités d'occupation, des relais sont organisés à partir de la société civile, à l'inverse de la première après-guerre. Ici, il convient de citer des hommes, croyants ou non, comme Joseph Rovan, Alfred Grosser, Emmanuel Mounier et des collaborateurs de la revue « Esprit ». Il s'agit d'aller à la rencontre des adversaires d'hier, de leur parler, de confronter ce qui a été vécu de part et d'autre, de tendre la main à chacun dans un esprit fraternel tout en analysant les situations, sans passer sous silence les drames qui viennent de se dérouler et dont il faut éviter le retour à jamais. Le pardon chrétien se conjugue avec la volonté de réconciliation politique. La construction d'un avenir viable dépend du partage des responsabilités communes. Pour les croyants, le Royaume de Dieu est à chercher aujourd'hui car il demeure proche de nous en dépit de nos fautes. Les officiers dans l'armée d'occupation et leurs aumôniers prenaient aussi des initiatives sur ce terrain. Les mouvements de jeunesse sont entrés dans la danse, par l'intermédiaire de l'Association Catholique de la Jeunesse Française ou ACJF qui fédérait tous les mouvements de la jeunesse chrétienne en leur donnant une formation religieuse et sociale qui n'excluait pas la politique nationale et internationale. Selon M. René Rémond que j'ai consulté à ce sujet, les jésuites, aumôniers de l'ACJF, multipliaient les temps et les espaces d'une formation internationale. René Rémond était, à 28 ans, en 1946, Secrétaire général de la JEC , avant de devenir Président de l'ACJF, cette école de formation globale dont sont sortis des vocations religieuses et des engagements politiques nombreux via le MRP. Il se souvient de la visite d'un responsable français, en poste en Allemagne, un certain M. Moreau, chargé par sa hiérarchie d'inviter officiellement les responsables des mouvements de jeunes à se retrouver dans des camps de chaque côté du Rhin. Une première fois, les jeunes Allemands ont reçu les jeunes Français. Puis, en mars 1949, c'était au tour des jeunes Français de passer huit jours avec leur homologues allemands dans l'Abbaye de Saint Maximin.
Pour répondre à l'appel de Monseigneur Weber, les Jésuites ont envoyé d'abord le Père Albert Le Roy. Il y est arrivé au moment de sa mise à la retraite au BIT où il avait passé vingt ans de vie professionnelle. Il fut Directeur de l'OCIPE de 1956 à 1958. L'expérience de la guerre lui fournit l'occasion d'e la découverte de la vanité des nationalismes qu'il put observer depuis Genève et au cours de longues années passées en Amérique latine. Il resta de santé fragile. Il avait failli perdre la vie devant Verdun quand il contracta une maladie des poumons dont il ne se remit jamais complètement. Bon connaisseur de l'enseignement social de l'Eglise, il venait de l'Action Populaire et sa formation était sociale, juridique et internationale. C'est le Père Gabel qui prit la suite. Ce Père assomptionniste avait une formation de journaliste puisqu'il avait été directeur de « La Croix ». Mais appelé à une autre mission par ses supérieurs, il ne resta lui aussi que deux ans. En 1960, Monseigneur Weber se tourna donc une nouvelle fois vers les Jésuites. C'est le Père Jean Weydert qui devint directeur de l'OCIPE avec l'assistance du père Michel Ulrich, qui venait de passer cinq ans à Rome comme directeur des émissions françaises de Radio-Vatican. Un collaborateur laïc, M.A. Pfrisch, engagé par le Père Gabel apporta aussi son concours. Le Père Weydert fut l'homme de la durée dans l'institution et la véritable colonne vertébrale de l'OCIPE. Venu de l'Action populaire, lui aussi, il avait une bonne formation de juriste et d'économiste et une solide pratique de l'anglais et de l'allemand. Son horizon était vraiment international. Le voyant se dépenser dans les colloques qu'il organisait, chacun pouvait percevoir son souci oecuménique et tous remarquaient que ses préoccupations les plus grandes étaient dans le domaine de la justice sociale. Il organisa à L'OCIPE un solide réseau de compétences croisées et d'amitiés fidèles. Il aurait du être là aujourd'hui, mais il a semble trop affaibli pour faire le déplacement de Paris à Strasbourg. Des fleurs lui ont été apportées ce matin de notre part et sa communauté s'est réunie autour de lui pour une Eucharistie qui mêlait à la nôtre son action de grâces. Ce fut un serviteur qu'il faut appeler grand. Père Henri Madelin SJ
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Jésuites : serviteurs
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